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EN CHIFFRES
Luzerne : une culture de l’échange local

Cyrille Cochereau cultive de la luzerne pour assainir et améliorer ses sols dans les Deux-Sèvres. La légumineuse est vendue à des éleveurs qui ne peuvent la cultiver chez eux, à l’exemple d’Hervé Marollaud.

De la luzerne pour régler les infestations d’adventices dans les colzas. Agriculteur au nord des Deux-Sèvres à Pas-de-Jeu, Cyrille Cochereau ne voyait plus d’autres moyens pour contrôler les géraniums et autres orobanches devenus ingérables dans ses colzas dont la production devenait nettement déficitaire. Il y est parvenu grâce à l’implantation de luzerne mais encore fallait-il lui trouver un débouché rémunérateur. « Je savais que cette production se vendait bien quand je me suis lancé il y a huit ans, explique l’agriculteur. De par mes activités de pressage de paille et de vente, j’ai trouvé dans ma clientèle, des éleveurs laitiers intéressés par ma production. » Cyrille Cochereau a pu faire d’une pierre deux coups mais rien n’est jamais acquis. « Avec la crise dans le secteur laitier, j’ai connu de gros soucis pour vendre ma luzerne il y a cinq ans. J’ai alors passé des annonces par voie de presse et de sites internet. »

Hervé Marollaud a eu vent des offres de Cyrille Cochereau. Éleveur de chèvres à la Forêt-sur-Sèvres à 80 kilomètres à l’ouest, il rencontre le céréalier et les deux agriculteurs tombent d’accord sur des livraisons. Il est vrai que les 600 chèvres d’Hervé Marollaud consomment pas moins de 250 tonnes de luzerne par an. « J’achète de la luzerne depuis 1990. Je ne peux produire cette culture sur les sols de mon exploitation, trop argileux et surtout trop humides. Et je suis très exigeant sur la qualité de la production. » L’éleveur trouve son bonheur auprès de quelques producteurs chaque année comme Cyrille Cochereau. « La nature du terrain fait la qualité de la luzerne. Il faut que le foin de luzerne ne soit pas humide tout en gardant sa souplesse, ce qui est plus facile à obtenir sur des terrains pierreux. »

Du concentré et de la fibre tout en un

L’utilisation de luzerne permet à l’éleveur d’économiser sur l’apport de tourteau dans les rations, souvent très coûteux à l’achat. Hervé Marollaud ne s’y trompe pas. « Pour les besoins de rumination de la chèvre, la luzerne apporte l’élément pailleux mais aussi de la protéine, explique-t-il. En quelque sorte, cette plante fournit l’aliment concentré et l’aliment grossier tout en un. » Et pour Hervé Marollaud, une bonne luzerne avec toutes ses feuilles, une souplesse des tiges, une couleur verte, une bonne odeur (de foin, pas de moisi) est la garantie d’une production laitière optimale. Il est prêt à y mettre le prix. « Ce n’est pas le prix qui m’arrête, ce serait plutôt la mauvaise qualité. Car quand celle-ci est bonne, je sais qu’il y aura du lait derrière et que ce sera rentable. » L’agriculteur débourse jusqu’à 200 euros la tonne pour les luzernes de qualité. Hervé Marollaud est soucieux de pouvoir continuer à trouver ce qu'il recherche auprès des céréaliers et il a bien conscience que tout le monde doit y gagner.

Sur ses terres superficielles caillouteuses, Cyrille Cochereau ne voit que des intérêts à l’introduction de la luzerne dans l’assolement. « Sur le désherbage des cultures qui suivent, j’ai divisé par deux l’investissement et le nombre de passage en désherbage tout en réduisant le salissement grâce à la luzerne sur mes petites terres et au pois d’hiver qui vient compléter la rotation, affirme-t-il. Depuis le début, je ne pratique plus le labour et j’ai appliqué des techniques de travail simplifié du sol à 15 centimètres de profondeur. Mais avec sa capacité à 'nettoyer les champs', la luzerne a déclenché l’arrivée en force des couverts d’interculture et du semis hyper simplifié à 4-5 centimètres de profondeur. Aujourd’hui, j’ai des sols avec beaucoup de vers de terre, moins de limaces et qui se travaillent facilement. » L’agriculteur fait partie d’un groupe de développement Sol vivant prônant le semis direct sous couvert.

Un contrat moral entre les deux agriculteurs

La luzerne ne nécessite pas d’investissement important en suivi cultural : un désherbage à l’implantation, un éventuel herbicide de rattrapage en hiver, une fertilisation PK un an sur quatre. Un souci : la gamme d’herbicides disponibles est limitée.

L’agriculteur est heureux de constater que quelques céréaliers lui ont emboîté le pas dans son voisinage, tant il considère que cette légumineuse n’apporte que des atouts dans une rotation. Le projet Casdar Cerel a mis en lumière son expérience avec le concours de la chambre d’agriculture et de la FDCuma. Pour une production moyenne de 8 à 9 t/ha, le producteur vend sa luzerne entre 140 et 160 euros la tonne départ exploitation, c’est-à-dire mise en botte et hors transport. « Par camion, le transport depuis l’exploitation de Cyrille Cochereau à 80 kilomètres revient à 15 euros la tonne, précise Hervé Marollaud. Ce n’est pas si important et c’est toujours mieux que d’importer du soja du Brésil issu d’OGM ! » Il n’y a pas de contrat écrit entre Cyrille Cochereau et Hervé Marollaud, juste une relation de confiance, « un contrat moral », comme le signifient les agriculteurs. « C’est 'tout bénéf' de faire de la luzerne, exprime Cyrille Cochereau. Je ne reviendrai pas en arrière. »

Une vidéo présente l’expérience des deux agriculteurs sur

www.centre.chambagri.fr/developpement-agricole/cerel.html

EN CHIFFRES

Une exploitation et une entreprise de travaux agricoles

Cyrille Cochereau en exploitation individuelle sur la SARL Cochereau (ETA de pressage de paille et vente), 3 salariés à Pas-de-Jeu

134 ha de cultures dont 35 de blé dur, 16 de blé tendre, 25 de colza, 19 de luzerne, 11 de pois d’hiver, 3 de féverole de printemps, le reste en prairie et jachère

Des sols argilo-calcaires très superficiels à des limons plus ou moins profonds

40 à 80 q/ha de rendement du blé selon les sols et les années

Luzerne maintenue 4 ans : 3 fauches par an pour une production moyenne de 8 à 9 t/ha à 20-22 % d’humidité (seulement 5 t/ha en 2017, année sèche)

EN CHIFFRES

Une production intensive de lait de chèvre

Hervé Marollaud et son fils Sylvain en SCEA Monplaisir, 2 salariés à mi-temps à La Forêt-sur-Sèvres

85 ha de SAU dont 25 de maïs ensilage, 20 de blé tendre, le reste en prairies temporaires et permanentes

Sols très argileux et humides, non adaptés à la culture de luzerne

600 chèvres laitières de race Saanen

40 vaches allaitantes charolaises. Le lait est livré à une laiterie Lactalis.

Des équipements spécifiques pour répondre aux exigences

Les éleveurs sont exigeants sur la qualité de la luzerne récoltée. Cyrille Cochereau n’a pas lésiné dans les investissements matériels. « Ils veulent des luzernes qui  conservnt toutes leurs feuilles et récoltées sèches à 20-22 % d’humidité. Cela nécessite une conduite particulière de la récolte. J’ai investi dans une faucheuse conditionneuse à rouleaux qui pince et éclate les tiges au moment de la fauche, ce qui permet à la luzerne de sécher plus vite. »

Andaineuse, retourneur d’andains, presse

L’agriculteur laisse en andain la fauche pour préserver l’intégrité des tiges et feuilles. Puis il utilise un retourneur d’andains deux ou trois fois sur la fauche, pour activer le séchage et éviter au maximum l’entrée de pierres dans le foin. À la demande d’Hervé Marollaud, il presse sa luzerne en balles rondes. « Par rapport à des balles cubiques, le foin y est beaucoup moins serré. Il respire mieux et j’ai un équipement spécifique de distribution de luzerne, une dérouleuse coupeuse qui n’accepte que ce type de balles », précise l’éleveur. Le transport de roundballers apporte quelques contraintes supplémentaires au transporteur par rapport à des balles cubiques.

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