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Stratégie
Le non-labour pour faire face à une baisse de surfaces

En moins de dix ans, les terres que gérait Laurent Haye se sont réduites d’un tiers. Ce changement l’a amené à remettre en cause son système de production et à se tourner vers le semis direct… Quand une faiblesse se transforme en atout.

Laurent Haye a passé, depuis 2015, ses 256 hectares en semis direct.
© V. Noël

C’est l’histoire d’une déconvenue et d’un rebond réussi. Les premières années d’agriculteur de Laurent Haye ont commencé sans accroc. En 2000, âgé de 26 ans, il s’installe sur 110 hectares situés au début du plateau du Neubourg, dans l’Eure. C’est peu, mais les terres sont de qualité et le jeune agriculteur sait qu’en 2006, il va reprendre les 140 hectares de la ferme familiale, dans l’Orne, au cœur du pays d’Ouche. Entre-temps, son épouse lui confie en prestation ses 150 hectares, eux aussi sur le plateau du Neubourg.

Fort de ces 400 hectares, l’agriculteur s’organise. C’est d’autant plus indispensable que les deux principaux sites (Orne et Eure) sont éloignés de 40 kilomètres. Il embauche un salarié et un apprenti. « Nous avions planifié le calendrier d’intervention pour tous les chantiers, c’était un gros travail d’organisation, très intéressant, mais assez lourd. » En dehors de 15 hectares de pois et de 20 hectares de lin dont la conduite est spécifique, la rotation est simplifiée : le blé est roi, parfois cultivé en monoculture, sinon en rotation avec de l’orge d’hiver et du colza. Compte tenu des distances et des surfaces, l’agriculteur doit entretenir un parc matériel assez conséquent : trois gros tracteurs (deux de 200 chevaux, un de 130 chevaux), deux pulvés traînés, dont un plus vieux dédié à la ferme familiale, un combiné de semis, une charrue, un déchaumeur à dents… et il intervient de façon la plus automatique possible dans ses parcelles. « Je n’avais pas le temps de réfléchir à l’optimisation de mon itinéraire technique, précise-t-il. Adhérent au GRCeta de l’Eure, je fonctionnais avec les mails et les SMS d’alerte dans un système d’ordonnance : il y a un souci, on traite, on joue la sécurité. » L’agriculteur n’est pas complètement satisfait… Mais il n’a pas le temps de se poser de questions.

Se réapproprier son métier et déplafonner les rendements

Sauf qu’en 2011, les circonstances le rattrapent : il perd les 150 hectares de sa femme qu’il avait en gérance depuis quatre ans. La déconvenue est importante, son modèle fondé sur l’optimisation des charges grâce à l’extension des surfaces ne tient plus. Laurent Haye doit réfléchir autrement. « Nous sortions de bonnes années, ce qui me laissait le temps de réagir, se rappelle-t-il. Mais j’avais tout à fait conscience que mon modèle n’était pas durable. » Pas question d’acquérir des terres, beaucoup trop convoitées, et difficile de se lancer dans de la prestation de services classiques, l’offre étant déjà importante. « La première chose que je souhaitais faire, c’était me réapproprier mon métier, explique l’exploitant. La seconde chose que j’ai constatée, c’était que je plafonnais en rendements et que mes sols se dégradaient. » Jusqu’ici en labour par simplicité et en non-labour occasionnel par opportunité, Laurent Haye décide de repenser radicalement sa stratégie. « Depuis 2009, j’étais membre du groupe Terres Avenir, engagé dans une démarche ISO 14001… Mais c’était la veille réglementaire qui m’avait convaincu d’adhérer. » En 2011, c’est toutefois vers ce groupe qu’il se tourne pour rebondir. Par cet intermédiaire, il découvre l’agriculture de conservation avec des producteurs qui ont du recul et pratiquent ces méthodes depuis une dizaine d’années. Le déclic vient de ces rencontres mais également de l’obligation faite par la PAC dans le cadre de la conditionnalité des aides de couvrir ses sols. « Quitte à couvrir le sol, autant en faire un investissement qui devienne utile », se dit l’exploitant. Il se rapproche du CerFrance qui crée un groupe à vocation « agronomique », avec embauche d’un animateur. Le but est bien moins de donner des recettes toutes faites que de s’appuyer sur les pratiques innovantes des agriculteurs, une démarche qui va bien à Laurent Haye.

Opération blanche pour l’achat du semoir direct

L’exploitant prend le temps pour franchir le pas vers ce nouveau mode de production. Il n’investit dans un semoir direct, un Sky Easy Drill, qu’en juin 2014. « Les 70 000 euros de l’achat ne m’ont à proprement parler rien coûté, précise-t-il. J’ai revendu mon combiné de semis, ma charrue, un tracteur de 200 chevaux et mon déchaumeur, c’est revenu à une opération blanche en termes d’investissement. » Il ne lui reste plus que deux tracteurs et une moiss-batt en plus du pulvé et du semoir Sky… de quoi réduire ses charges de mécanisation.

Dans la région, Laurent Haye fait alors office de pionnier du semis direct. « Dès l’automne, le négoce du Neubourg m’a demandé de lui faire des essais de semis de couverts, explique-t-il. Nous avons travaillé en partenariat, il m’a trouvé de nouveaux clients. » Sans y avoir vraiment songé, l’agriculteur se lance donc dans le semis direct en prestation. Parce qu’il veut promouvoir la technique et se positionner comme prestataire de référence, l’agriculteur cherche à se différencier de la concurrence. « J’ai proposé tout de suite un accompagnement dès la moisson, pour que les semis puissent ensuite être réalisés dans de bonnes conditions. Je ne voulais pas que l’on reproche à la technique une perte de rendement, ce qui impose de bien faire le travail dès le départ. » Il commence par des semis sous couvert avant de s’attaquer aux cultures de plein champ. Aujourd’hui, Laurent Haye sème 130 à 140 hectares en prestation. « Je vends la prestation 70 euros/ha pour un semis de couvert seul, et 120 euros/ha pour un semis de couvert et de la culture, explique-t-il. Grâce à cette activité, j’ai conservé mon salarié à plein temps. » En parallèle, l’agriculteur a augmenté la part de lin dans son assolement, qui monte à 40 hectares. Et il optimise sa commercialisation avec la plateforme Piloter sa ferme. « Je ne suis pas un bon vendeur, constate-t-il. En fonction de mes objectifs, l’outil me donne des fourchettes de volumes à engager et des créneaux de vente. »

Ce nouveau départ vers l’agriculture de conservation, Laurent Haye en est très content. L’agriculteur est plein de projets. Il devrait très bientôt s’associer avec son voisin, qu’il a convaincu de passer en semis direct. La première réalisation va consister à mettre en commun leur matériel. Puis ils investiront dans du matériel spécifique au lin… Et enrichiront leur catalogue de prestations, réalisées à travers une SARL.

Surfaces réduites et changement de mode de production ont conduit Laurent Haye à alléger son parc matériel… et ses charges de mécanisation

Des charges de structure qui retrouvent un équilibre

Au bout de sept ans, Laurent Haye est parvenu à retrouver un équilibre dans ses charges de structure.

La réduction du parc matériel lui a permis de réduire ses amortissements ainsi que ses charges d’entretien. Malgré un usage assez intensif de ses outils dans le cadre de son activité de prestations, il conserve des charges de carburant faibles car ce sont ses clients qui le lui fournissent.

Les salaires et charges sociales ont baissé du fait de l’abandon de son apprenti et de la baisse de ses surfaces : le salarié de l’exploitation effectue moins d’heures supplémentaires sur la ferme. Le diviseur réel de ces coûts est en réalité plus important : il faudrait inclure les surfaces réalisées en prestation.

Les frais divers font partie des rares postes à ne pas avoir retrouvé un niveau proche de 2011. « J’ai des surfaces plus faibles mais des coûts forfaitaires pour un certain nombre de services que j’achète, tels que le conseil CerFrance ou Piloter Sa Ferme, note l’exploitant. C’est un poste que l’on ne regarde pas toujours mais auquel il faut faire attention. »

En chiffres

Un assolement qui s’est diversifié

256 ha répartis sur deux sites distants de 40 km

39 % de la sole en blé tendre, 19 % en pois, 13 % en colza, 11 % en lin textile, 9 % en orge de printemps, 7 % en féveroles, 2 % en lentilles

60 % de blé tendre avant 2011

130 à 140 ha en prestation pour le semis

814 euros/ha de charges de structure en moyenne en 2018

Des charges opérationnelles limitées

Tout compris, Laurent Haye estime ses charges opérationnelles en 2018 à 360 euros/ha en colza, 360 euros en blé tendre, 220 euros en orge de printemps, 280 euros/ha en féverole, 280 euros/ha en pois et 490 euros/ha en lin. En ce qui concerne les phytos, l’agriculteur a recours aux macérations huileuses d’ail pour limiter ses dépenses en insecticides. « Sur colza, par exemple, cela m’a permis de limiter les coûts à 49 euros/ha », décrit-il. Et pour la fertilisation, Laurent Haye mise sur un apport d’engrais de fond au semis sur le rang en blé et colza, notamment. « Le fait d’apporter sur le rang me permet de fournir dès le départ à la plante un tiers de ses besoins, ce qui lui procure un effet booster. »

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