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Avis d’expert
L’alimentation humaine pour relancer des productions hésitantes

Sans la perfusion des aides couplées, les protéagineux auraient déjà pu déserté les campagnes françaises. Pourtant, les besoins sont réels. La solution pourrait se trouver dans la mise en place de filières portées par les besoins de l’alimentation humaine.

Le pois, une production qui serait devenue confidentielle ? En l’espace de vingt ans, la production française a en tout cas été divisée par cinq, tombant à 650 000 tonnes (t) en 2015 puis 605 000 t en 2016, mauvais rendements obligent. La féverole s’en sort un peu mieux… Mais elle partait de moins haut. La culture a pris son essor en 2010, emmenée par les besoins égyptiens en alimentation humaine. Les volumes ont alors franchi la barre des 500 000 t. Mais l’embellie n'a pas duré : la production est vite revenue à un niveau plus raisonnable, 285 000 t en 2015 puis 240 000 t en 2016.
Dans ce paysage morose, le soja fait figure d’exception. Presque inexistante il y a encore cinq ans, avec seulement 37 000 hectares (ha) cultivés et quelques 100 000 t produites, la filière reprend des couleurs. La production a atteint 345 000 t l’an passé, du jamais vu. Avec 137 000 ha semés en 2016, la culture n’est pas loin de talonner le pois et ses 190 000 ha. Elle domine en tout cas nettement la féverole qui, avec 77 000 ha seulement en 2016, fait désormais figure de challenger. Sauf qu’à y regarder de près, la production française de soja ne couvre en moyenne qu’un tiers des besoins de l’Hexagone en graines… cela, sans compter les quelque 500 000 t de tourteaux de soja non OGM importées chaque année par les fabricants d’aliments du bétail.

Les aides couplées au secours des protéagineux

C’est l’un des paradoxes du marché des protéagineux en France : la production globale se rétrécit, alors même que de vrais besoins existent au niveau national. Bon an mal an, la France importe encore 40 % de ses protéines. C’est mieux que l’Union européenne, qui sur 2014-2015 recourrait aux pays tiers pour encore 65 % de ses besoins. Si l’Hexagone sort un peu mieux que ses voisins son épingle du jeu, c’est grâce notamment au soutien des pouvoirs publics et à la détermination des filières. C’est en partie grâce à l’aide au soja mise en place dès 2015 dans le cadre de la PAC que les surfaces ont réussi à tripler en quelques années. Et si le pois et la féverole surnagent, c’est grâce au maintien de la prime aux protéagineux. Cela ne va pas sans quelques difficultés : les enveloppes budgétaires étant fixées indépendamment des surfaces, la « prime soja » est descendue à 58 euros/ha en 2015 compte tenu de l’engouement suscité par la culture. Or elle était annoncée entre 100 et 200 euros/ha… Heureusement, cela n’a pas suffi à refroidir les producteurs qui ont finalement semé un peu plus de soja en 2016 qu’en 2015.

Une partie des volumes de pois mobilisés par l’export

Le marché des protéagineux souffre d’un autre paradoxe : malgré l’importance des besoins intérieurs, une partie non négligeable de la production part vers les pays tiers. « Sur la campagne 2015-2016, nous avons exporté 190 000 t de pois jaune vers l’Inde, explique Jean-Paul Lacampagne, expert en protéagineux chez Terres Univia. Sur 2016-2017, ce volume devrait s’approcher des 175 000 t. » L’Inde est structurellement importatrice de pois : pour satisfaire sa consommation de 22 à 23 millions de tonnes (Mt) par an, elle doit aller en chercher 3 à 4 Mt sur le marché mondial. L’un de ses fournisseurs privilégiés est le Canada, qui assure 30 % de la production mondiale de pois. Mais il n’est pas toujours au rendez-vous : « C’est un marché d’opportunité, observe Jean-Paul Lacampagne. Si nous avons pu exporter pas mal en 2015, c’est parce que le Canada a connu une mauvaise récolte. » En 2016, le pays a engrangé à l’inverse une très bonne moisson, mais la France a réussi à placer sa marchandise dans la période de soudure, la récolte nord-américaine n'arrivant qu’à partir d’octobre-novembre. Problème : ce marché, exigeant en termes de tri mais mieux rémunéré, tire les prix du pois vers le haut. Et cela d’autant plus facilement qu’il n’existe pas de différences variétales entre les pois jaunes exportés et ceux utilisés par les fabricants d’aliments. De quoi décourager un peu plus ces derniers, déjà rebutés par le manque de disponibilité de la marchandise.

Une qualité qui fait défaut en féverole

En féverole, l’absence de répondant à l’export pose clairement problème pour relancer la production. « Sur la campagne 2016-2017, nous n’allons même pas réussir à exporter 10 000 t vers l’Égypte, prévoit Jean-Paul Lacampagne. Tous les ans, les exportations diminuent fortement car la France ne dispose pas de lots de qualité suffisante pour ce débouché. » Destinés à l’alimentation humaine, les lots doivent être d’une qualité irréprochable. Or plusieurs molécules efficaces contre la bruche ayant été retirées du marché, la qualité est fortement pénalisée. « Il faut moins de 5% de grains bruchés ou operculés, c’est très difficile à faire en France, confirme Édouard Prevosteau, en charge de la commercialisation des protéagineux chez Cap Seine. Les pays baltes, tels la Lettonie, l’Estonie ou la Lituanie, y parviennent. Aujourd’hui chez nous, la production est vendu exclusivement en fourrager. » La coopérative mise sur des débouchés de proximité… et ne produit de toute façon presque plus de féverole.

S’intéresser aux besoins des clients pour construire des filières

Les opérateurs, tout particulièrement les coopératives, ne s’avouent pas vaincus pour autant. « Elles ont tout intérêt à maintenir une sole en graines, et elles sont à la recherche de filière de diversification pour y parvenir », observe Anne-Laure Paumier, directrice adjointe de Coop de France Métiers du grains. C’est aujourd’hui vers l’alimentation humaine et les nouveaux besoins des consommateurs que les regards se tournent. Une filière « soja de France » produisant du soja « non OGM » origine France certifiée est par exemple en train de se monter (voir encadré et p xx). Chez une coop comme Noriap, la poursuite du pois est étroitement liée aux besoins des amidonniers voisins qui, tels Roquette, ont développé le cracking du protéagineux et la production d’ingrédients pour l’alimentation humaine. Particulièrement exigeants, ces industriels obligent les collecteurs à s'organiser. « Nos clients veulent du pois sans aucune trace de céréale, décrit Philippe Florentin, directeur adjoint de Noriap. Nous faisons donc un intense travail de tri. Nous avons également dû sécuriser l’approvisionnement en mettant en place des contrats avec les producteurs ». Dans la zone de collecte de Noriap, en Picardie, les cultures d’hiver dominent, en particulier le blé, présent sur les deux-tiers de la sole. Faire des cultures de printemps ne coule pas de source… encore moins lorsqu’il s’agit de pois. « Il fallait que nous puissions donner un prix rapidement au producteur afin qu’il puisse évaluer sa marge, cela en amont de ses choix d’assolement, poursuit Philippe Florentin. N’ayant pas de marché à terme pour le pois, nous nous sommes calés sur celui du blé afin de proposer un prix minimum garanti. » Le système a relativement bien fonctionné tout en trouvant ses limites : une hausse du prix du blé fait grimper les prix, or le cours du blé n’est pas corrélé aux prix à l’aval de la filière. « Jusqu’à l’an dernier, nous avions 5000 tonnes de pois », observe Philippe Florentin. Mais pour 2017, le responsable prévoit de perdre 20 à 30 % de surfaces, compte tenu des mauvais rendements de 2016 et des possibilités offertes en betterave. La coop n’est en tout cas plus en mesure de fournir la totalité des grains que lui demandent ses clients, dont les besoins augmentent… « Les industriels sont obligés d’importer », conclut le responsable. Ces débouchés sont-ils vraiment pérennes ? Roquette a par exemple annoncé début janvier qu’il allait construire une usine de production de protéines de pois, la plus importante au monde, selon l’industriel... Mais elle se situera au Canada. Il n’y a pas de temps à perdre pour s'organiser et trouver des réponses aux besoins du marché.

Inquiétudes sur les exports de pois vers l’Inde

Depuis quelques semaines, les opérateurs s’inquiètent : le gouvernement indien pourrait bientôt refuser que du bromure de méthyle soit utilisé pour assainir les lots de pois d’importation avant leur entrée dans le pays. Ce produit, qui n’est pas autorisé dans l’Union européenne, est appliqué sur les navires. Il vise notamment à détruire les pathogènes de quarantaine. Une dérogation existait jusqu’à présent, qui devait être renouvelée le 31 mars. Une prolongation a a priori été décidée jusqu’au 30 juin. Le dossier n’est pas encore tranché. Il concerne tous les exportateurs, français ou canadiens…

Une dépendance en protéines organisée

La dépendance en protéines de l’Europe date des accords commerciaux négociés dans le cadre du Gatt (accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) entre les États-Unis et l’Union européenne. Ils ont permis à cette dernière de protéger ses céréales, en échange d’une libéralisation du marché des oléagineux et des produits de substitution aux céréales. « La croissance de l’élevage européen, et donc de l’industrie de l’alimentation, s’est fondée sur une répartition mondiale des productions attribuant au continent américain la majorité de la production de protéines végétales», rappelle le ministère de l’Agriculture dans un document présentant le plan « protéines végétales » de 2014.

Une filière soja qui va du consommateur au producteur

« Sur notre territoire, en zones intermédiaires, le colza patine, les rendements en blé plafonnent, et l’orge, pour laquelle nous avons des débouchés grâce à notre filière brassicole, ne représente que 20 % des surfaces. Nous avons des problèmes de débouchés et de diversification. Il faut que nous arrivions à donner de la valeur aux protéagineux, d’autant plus que le consommateur est à la recherche d’un linéaire plus large en protéines végétales. Nos producteurs nous attendent, nous devons leur proposer autre chose. Et de l’autre côté, nous avons un consommateur avec des attentes nouvelles. Il faut que l’on écoute le client et que nous lui proposions quelque chose qui répond à ses besoins. Nous avons un projet concret qui démarre avec le soja, sur une filière qui va du consommateur au producteur. Nous avons travaillé avec un extrudeur et nous allons faire un test pilote avec la récolte 2017. Il portera sur 5000 tonnes de soja non irrigué produit en Champagne berrichonne. Le prix de vente sera calé sur le prix de la tonne de poulet en grande surface, l’objectif étant que tout le monde trouve de la valeur. Nous sortons du marché classique acheteur/vendeur. Nous avons fixé ensemble les règles du jeu… hors du rendement, qui reste pour nous la grosse inconnue. Nous avons discuté du projet avec nos producteurs, à qui nous avons proposé un prix minimum garanti de 350 euros la tonne. Le même type de démarche pourrait voir le jour en pois pour la récolte 2018. »

Des surfaces en hausse de 20 à 25 % en lentilles

Si le pois ou la féverole peinent à trouver leur place, les lentilles, elles, dépassent les espérances. « Nous pourrions avoir une hausse des surfaces de 20 à 25 % en 2017 », estime François Perrot, fondateur de la toute jeune Anils, Association nationale interprofessionnelle des légumes secs, créée à l’été 2016. Estimée autour de 20 000 tonnes en 2016, la production pourrait donc passer à 24 000 voire 25 000 tonnes en 2017. « Les metteurs en marché sont un peu inquiets », décrit le responsable. La légumineuse est très demandée par le consommateur, mais pas sûr que le marché soit en mesure d’absorber un si gros surplus. Pour le professionnel, il est nécessaire que la filière s’organise et puisse travailler sur des chiffres fiables. « Pour l’instant, nous ne disposons pas de statistiques officielles sur les surfaces », regrette-t-il. Il souhaiterait également un soutien technique, pour pouvoir améliorer les rendements et les méthodes de production. Mais avant toute chose, la filière doit se fortifier. « Les professionnels du pois chiche ne nous ont pas encore rejoint, indique par exemple François Perrot. C’est normal, il faut que l’idée fasse son chemin. »

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