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La suprématie des semences fermières bouscule les équilibres de la filière

Les semences de ferme ont pris le pas sur les semences certifiées en céréales à paille. Faut-il s’inquiéter pour l’amélioration variétale et son financement ? Les acteurs des deux types de production tentent un rapprochement.

Les semences de ferme gagnent du terrain au profit des trieurs à façon dont l'activité augmente.
Les semences de ferme gagnent du terrain au profit des trieurs à façon dont l'activité augmente.
© Staff

Un peu plus de la moitié ou pas loin des deux tiers : les semences de ferme constituent la majorité des utilisations de semences en céréales à paille, avec des taux d’usage qui diffèrent selon les sources d’information. Chez les protéagineux et le soja, la suprématie des semences fermières est encore plus élevée au détriment des semences certifiées. Cela soulève la question du financement de la recherche variétale et de l’amélioration génétique, largement financées par la commercialisation des semences certifiées. Mais pourquoi une telle désaffection ?

« Cette tendance est surtout liée aux situations économiques très compliquées dans les exploitations agricoles, du fait des problèmes climatiques qui génèrent de mauvaises récoltes comme en 2016 et 2020, analyse Thierry Momont, directeur de KWS Momont et président de la section céréales à paille et protéagineux de Semae. Les agriculteurs cherchent à faire des économies et les semences font partie des variables d’ajustement. »

Une cotisation a été mise en place avec la Criv(1) pour financer la recherche variétale. Cette taxe est assise sur la vente des récoltes, concernant en partie les semences de ferme, et n’est portée que par les agriculteurs. « La Criv permet de freiner la diminution du financement de la recherche mais pas d’inverser la tendance, explique Thierry Momont. Or, on demande de plus en plus à la génétique de répondre à des attentes agricoles, mais aussi sociétales. Il ne serait pas illogique qu’une taxe soit prélevée sur le prix de produits finis comme la baguette pour financer le progrès génétique plutôt que ce ne soit aux seuls agriculteurs de subir ce soutien financier. »

Les semences certifiées moins attractives avec la réduction des traitements de semences

Autre raison du déclin des semences certifiées : la réduction des produits en traitement de semences (TS). « Plus le TS est haut de gamme, plus son utilisation par les agriculteurs est forte via les semences certifiées. Or nous avons dû subir le retrait des néonicotinoïdes pour lutter contre les ravageurs, souligne Thierry Momont. Nous avons beaucoup moins de solutions disponibles. En pois par exemple, le produit Wakil est sur la sellette. On risque de perdre le meilleur TS pour cette espèce, la protégeant du mildiou notamment. » En revanche, l’arrivée de biostimulants sur les semences pourrait permettre aux céréales de mieux combattre les bio-agresseurs en donnant plus de vigueur au démarrage de la plante.

Le développement de variétés hybrides pourrait-il profiter aux semences certifiées ? C’est ce qu’il s’est passé en colza au début des années 2000. « De 5 tonnes de graines de colza en 2005 triées à façon, nous sommes passés à 500 kilos en 2012 », note Sylvain Ducroquet, gérant de Cap Semences et président du Syndicat des trieurs à façon de France (Staff). Plus de 80 % du colza est cultivé avec des hybrides et, par là même, des semences certifiées. Car si l’agriculteur a le droit de produire ses propres semences à partir de variétés lignées, c’est interdit avec des variétés hybrides.

En blé, les variétés hybrides sont toujours restées largement minoritaires. Les surfaces ont nettement diminué ces dernières années. Des multinationales investissent toutefois d’importants moyens pour en inscrire de nouvelles dans les années à venir. Sylvain Ducroquet souhaiterait que les agriculteurs gardent la liberté de reproduire leurs propres semences en céréales à paille quel que soit le type variétal.

Prestation sur mesure avec le triage à façon de semences de ferme

La progression des semences de ferme profite aux trieurs à façon, dont l’activité augmente d’année en année. « Dans les Hauts-de-France, le coût des semences de ferme en blé est d’environ 35-40 euros le quintal avec la prestation d’un trieur à façon, estime Sylvain Ducroquet. En semences certifiées, il est de 55 à 70 euros le quintal selon le traitement appliqué. En outre, nous assurons une prestation sur mesure en allant dans les fermes et en appliquant des produits de semences correspondant aux vrais besoins de l’exploitation. Ce n’est pas le cas des stations de semences qui livrent sur une région en couvrant au maximum le risque de maladies ou de ravageur. On utilise beaucoup moins de phytos sur les semences de ferme que celles certifiées. Nous sommes dans une démarche agroécologique. »

 

 
Les stations mobiles des trieurs à façon produisent des semences triées et traitées pour un coût nettement inférieur à celui des semences certifiées. © Cap Semences

Après une guerre ouverte dans les années 90 entre trieurs à façon et semenciers, l’heure est à l’apaisement. Semae (ex-Gnis) s’est ouvert aux représentants des différentes formes de semences, notamment avec la création de la section « Diversité des semences et plants ».

Le Staff a répondu favorablement à l’invitation de Semae d’intégrer cette nouvelle section. « Cela témoigne de la reconnaissance des semences de ferme. Cette prise en compte de Semae doit amener à un changement d’angle de vue sur la semence, considère Sylvain Ducroquet. Jusqu’à présent, le Gnis communiquait sur les semences certifiées avec des éléments de comparaison manquant d’objectivité par rapport aux semences de ferme. Demain, on peut imaginer Semae communiquer sur les bienfaits de la semence de ferme. »

Le président du Staff n’est pas contre la Criv, un dispositif qui selon lui « est plutôt bien conçu et fonctionne bien ». Mais le Staff souhaiterait être membre de la section « Céréales à pailles et protéagineux » de Semae. C’est au sein de cette section que se négocient notamment les modalités de rémunération sur les semences de ferme pour alimenter la Criv. « Il serait illogique que les semences de ferme ne soient pas représentées au sein de cette section. Cela équivaudrait à ghettoïser la semence de ferme dans Semae », souligne Sylvain Ducroquet. La question du montant de la cotisation est cruciale. Le Staff espère un montant symbolique aussi bien pour la section « Diversité des semences » que pour celle dédiée aux céréales.

Les syndicats minoritaires agricoles sont également invités à rejoindre Semae, et certains ont répondu favorablement. Tel n’est pas le cas de la Confédération paysanne. « La seule possibilité que nous offre le Gnis, c’est de siéger en tant qu’utilisateurs de semences et non en tant que producteurs alors que les gens qui font de la semence la produisent. Si notre demande de siéger en tant que producteurs de semences n’aboutit pas, nous ne siégerons pas », affirmait l’hiver dernier Damien Houdebine, secrétaire national du syndicat.

Ce positionnement était partagé par la Coordination nationale pour la défense des semences fermières (CNDSF). Son président, Philippe Ribault, jugeait toutefois nécessaire d’envoyer un représentant de la CNDSF à Semae pour voir… « Mais nous ne resterons pas s’il s’agit de faire de la figuration. » Les réunions à venir au sein de Semae feront figure de test pour cette nouvelle organisation. La rentrée de septembre éclaircira les positions.

(1) Contribution recherche et innovation variétale.

Plus de la moitié de semences de ferme en céréales et protéagineux

 

 
Moins de 50 % de semences certifiées en céréales et protéagineux : la tendance est plutôt à la baisse sur les dix dernières années, même si elle est moins visible sur les dernières campagnes. Les calculs de Semae se basent sur les surfaces semées de céréales et l’estimation moyenne des densités de semis.

 

Mais les semences certifiées représenteraient 37 % en 2020-2021 en céréales à paille selon le Staff qui reprend d’autres données provenant d’enquêtes faites auprès de panels commandés par les firmes phytosanitaires (58 % en 2008-2009).

Plus de 5 millions de quintaux de semences certifiées produites en France en céréales à paille

 

 
Les semences certifiées apportent des garanties de qualité sur le pelliculage, le taux de germination... © Réussir SA
3,2 millions de quintaux (Mq) de semences certifiées de blé tendre produites en 2019-2020 (4,2 Mq en 2012-2013) devant les orges (1,7 Mq), pour un total céréales de 5,6 Mq. Une partie de cette production est exportée.

 

Le blé hybride est descendu à 69 000 q contre 191 000 q en 2014-2015.

Pour l’agriculture biologique, les semences certifiées de blé tendre d’hiver atteignent 65 000 q en 2020-2021.

300 000 q de semences certifiées de protéagineux en 2019-2020. Les semences biologiques sont plus importantes en proportion qu’en céréales : plus de 20 % de la surface de multiplication.

Plus de 2 Mq de semences de ferme (en grande majorité céréales) par les trieurs à façon du Staff qui représentent 60 % de ce tri (10 à 20 % par les Cuma, 10-20 % par les négoces et coopératives, le reste par les agriculteurs).

 

Un projet pour soutenir les semences de protéagineux

Les semences certifiées sont très minoritaires en pois et féverole. Contrairement aux céréales, les protéagineux ne bénéficient pas d’une cotisation sur les semences pour financer la recherche variétale. Lors des Rencontres filières semences céréales à paille et protéagineux du 12 avril 2021, Philippe Lerebour, directeur d’Unisigma, annonçait le dépôt d’un projet auprès de la région Hauts-de-France pour une subvention de 100 à 150 euros/hectare sur trois ans aux agriculteurs utilisateurs de semences certifiées de protéagineux. Ce serait un soutien indirect à la recherche pour l’obtention par exemple de variétés à haute teneur en protéines.

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