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La Russie, colosse du blé aux pieds solides

Le blé russe est en train d’inonder le marché mondial. Il faut se faire à l'idée : l’ancien grenier de l'Europe retrouve peu à peu ses facultés, pas seulement en raison d’un climat favorable. La Russie est appelée à demeurer dans les années à venir un concurrent majeur pour les céréaliers français.

Les agroholdings sont capables d'exporter du grain, de stocker et d'alloter dans de très bonnes conditions.
© Green Square Agro Consulting

Quel que soit l’angle sous lequel on la regarde, récolte, exports ou stocks, la production de blé russe explose. Depuis 2013, la moisson a progressé de 63 % pour atteindre en 2017 le record de 85 millions de tonnes (Mt). « En quelques années, c’est l’équivalent d’une France exportatrice qui est apparue sur le marché mondial du blé », résume François Gatel, directeur de France Export Céréales (1).

Sur la campagne 2017-2018, le géant russe va mettre à disposition du marché mondial 35 Mt de blé, ce qui en fait de loin le premier exportateur international. Avec 26 Mt prévues pour 2017-2018, l’Union européenne est largement rétrogradée à la deuxième place. À elle seule, la Russie va réaliser près de 20 % des exportations mondiales de blé sur cette campagne. Et ce, d’autant plus facilement qu’elle propose un blé pas cher et qui plaît. « Les blés russes sont homogènes et très appréciés des acheteurs, observe Swithun Still, directeur de la compagnie de trading Solaris Commidities. Leurs spécifications sont systématiquement meilleures que celles des blés français, et même allemands. Et ce, qu’il s’agisse du taux de protéines, du taux de gluten, de la force boulangère ou de l’humidité. Leur seul talon d’Achille, ce sont les grains punaisés. » Mais pour le professionnel, il s’agit là moins d’un problème technique que d’une question économique. « Les grosses structures d’agribusiness investissent dans des traitements parce qu’elles savent qu’elles auront une prime valorisant leurs efforts », indique-t-il. Chez Agritel, Olivier Bouillet, spécialiste mer Noire, confirme : « les opérateurs ont recours à la fumigation, la nébulisation se développe également ». En 2017, SGS évaluait le taux de grains punaisés à moins de 1 % dans les cinq grandes provinces productrices de blé (Rostov, Krasnodar, Stavropol, Volvograd et Chernozem Centre).

Des progrès agronomiques soutiennent la production

Une mauvaise année climatique et tout rentrerait dans l’ordre ? « Pour la récolte 2010, nous avions eu un énorme coup de chaud au printemps qui avait fait chuter la production russe à 41 Mt, se souvient François Gatel. Ça fait cinq ans que nous n’avons pas eu d’épisodes climatiques de ce type. » Pour Mike Lee, agronome qui travaille depuis plusieurs années en mer Noire et en Russie, d’autres facteurs sont à prendre en compte. « Les Russes ont semé davantage d’hectares », relève-t-il notamment. Et cela pourrait continuer. « La Russie dispose de 10 % de la surface arable mondiale, parmi lesquels 35 millions d’hectares en jachère », rappelle le cabinet BMI Research dans un rapport consacré à l’agriculture russe, un sujet qui fait saliver un certain nombre d’investisseurs. Depuis 2016, « il y a désormais plus de surfaces implantées en blé d’hiver qu’en blé de printemps, ce qui est gage de meilleurs rendements », note pour sa part Olivier Bouillet. Et les modes de production évoluent. « En tendance, les rendements augmentent sur dix ans et c’est aussi du fait d’une meilleure appropriation des standards de l’agronomie », estime Mike Lee. Pour l’agronome, il reste aux producteurs russes des marges de manœuvre relativement importantes qui n’impliquent pas de fortes hausses des coûts de production. « Changer les buses des rampes d’irrigation sans attendre qu’elles soient cassées pour profiter des progrès technologiques en fait partie », décrit-il. Pour Mike Lee, les rendements qui sont en moyenne de 4,1 tonnes/hectare peuvent sans trop d’effort monter à 5 tonnes.

Les coûts de production russes restent en tout cas hyper compétitifs. Selon une estimation d’Agritel pour la récolte 2017, ils étaient de 521 dollars par hectare. Le rendement moyen étant évalué à 4,8 tonnes/hectare, le coût à la tonne était donc de 109 dollars, soit 88 euros, hors coût de transport jusqu’aux ports d’exportation. D’après les données de Spark-Interfax, les marges des gros producteurs de grains tournés vers l'export étaient en moyenne de 30 % en 2016… Pas facile de s’aligner pour un agriculteur d’Europe de l’Ouest. « Il faut prendre cela comme une opportunité pour analyser tous ses coûts du sol au plafond », positive Mike Lee. Plus facile à dire qu’à faire...

L’export soutient surtout la croissance des fermes du Sud du pays

Il y a heureusement quelques ombres au tableau. « Le point noir, c’est la logistique interne », estime Olivier Bouillet. Les ports de la mer Noire s’approvisionnent autant qu’ils le peuvent dans les districts du Sud du pays et dans le Caucase tout proches, pour limiter les frais d'acheminement. Le transport par camion coûte approximativement deux fois moins cher que le fer, grevé par des taxes. Selon une étude publiée en 2016 par l’Aegic (Australian export grains innovation center), il est donc utilisé à 64 %. Mais l’état des routes n’est pas bon. Le marché de l’énergie, principale ressource du pays, étant mal orienté, le gouvernement ne consacre que très peu d’argent à l’entretien des infrastructures. Ce n’est pas mieux pour le réseau ferroviaire. « Même si ça marche quand même, il y a de plus en plus de matériels roulants assez anciens », constate Swithun Still. Signe d’une prise de conscience ? Le gouvernement a en tout cas proposé cette année aux producteurs dans huit régions une réduction de 10 % des tarifs de transport de grains par le train.

En attendant, ces difficultés logistiques créent des disparités internes importantes. Alors qu’en début de campagne, la tonne de blé se négociait à 150 dollars départ ferme au sud du pays dans la région de Krasnodar, où l’export tire le marché, elle ne valait que 100 dollars dans le district central. « Les prix versés aux producteurs du Centre sont complètement déconnectés du marché export, signale Olivier Bouillet. Le coût logistique, environ 25 dollars la tonne entre cette région et les ports auxquels s’ajoutent 15 dollars de coût de fobbing au port, ne justifie pas cette différence. » Problème, ces producteurs ne peuvent pas toujours attendre la deuxième partie de campagne pour vendre à de meilleurs prix. « Il y a deux profils de ferme, c’est structurel », observe Olivier Bouillet. Reste que les écarts ont tendance à se combler. La Russie n’a pas fini de concurrencer la France.  

(1) France Export Céréales organise à Paris le 21 mars une matinée d'échanges sur le thème "Renouer avec nos clients : être fortement présents, dans une compétition accrue" - http://bit.ly/2F26tEA

Le foncier facteur de compétitivité

Le prix de l’hectare reste faible en Russie. Dans le Sud du pays, près des ports d’exportations, 2000 à 2200 dollars suffisaient en 2017 pour acquérir un hectare. Et dans le district central, autour de Voronej par exemple, il ne fallait pas plus de 940 dollars. Cette situation, qui donne un avantage compétitif aux céréaliers russes, pourrait ne pas durer. Entre 2012 et 2017, les prix des terres ont grimpé de 20 à 27 % selon les régions. Le renchérissement du rouble et les bons revenus des fermiers russes sur 2016-2017 y sont pour quelque chose, de même que l’intérêt grandissant des investisseurs. Comme le souligne Andrei Sizov, directeur du centre d’analyse SovEcon, « les terres agricoles russes sont encore sous-évaluées par rapport aux terres d’autres pays ». En Roumanie, par exemple, l’hectare se négocie plutôt autour de 6 500 dollars. Cependant, pour l’expert, les prix ne grimperont durablement que si l’État garantit mieux les droits de propriété et s’il mène une politique plus prévisible…

En chiffres

Un secteur qui s'est privatisé

285 000 fermes privées (contre 25 000 fermes « collectives » en 1990) dont les surfaces sont comprises entre 10 et 100 ha;

Une trentaine d’agroholdings regroupant chacune plus de 100 000 ha, parmi lesquelles Prodimex (690 000 ha), Miratorg (560 000 ha) ou l’agrocomplexe Tkachev, détenu par la famille du ministre de l’Agriculture (460 000 ha);

124 millions d’ha cultivés;

7 millions de Russes travaillent dans le secteur agricole, soit 9 % de la population active

Source : Aegic, Agritel.
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