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La filière bio à l’âge de la maturité

Après une adolescence difficile, la filière des grandes cultures bio semble atteindre l’âge de la maturité. Collecte en hausse, suivi des marchés, dialogue entre les acteurs… La chaîne se structure.

Voilà désormais plus d’une décennie que les producteurs bio ont réussi à se débarrasser de l’image passéiste entretenue par certains détracteurs. Le mode de production avait acquis ses lettres de noblesse, restait à mettre en ordre de marche toute la chaîne aval reliant producteurs, collecteurs, transformateurs et consommateurs. Au cours des années 2000, une succession de périodes de déphasages entre l’offre et la demande avait démontré la fragilité de la filière grandes cultures, mais cette crise d’adolescence touche peut-être à sa fin. « C’est extraordinaire de voir ce qui se passe actuellement en termes de structuration des filières, s’enthousiasme Élisabeth Mercier, directrice de l’Agence Bio. On atteint aujourd’hui une maturité de l’ensemble des acteurs, des producteurs jusqu’aux distributeurs. Le contexte politique est lui aussi structurant. » Même constat du côté de la Fédération nationale des agriculteurs biologiques. « Beaucoup de choses ont changé depuis le début des années 2000, explique Claire Touret. L’agriculture bio était alors dans une phase d’émergence, avec des acteurs diversifiés et peu structurés.Au fil des ans, des filières se sont constituées et de nouveaux acteurs venant de l’agriculture conventionnelle sont entrés sur le marché. »


MAILLAGE PLUS DENSE

Agriculteurs, collecteurs, transformateurs : le maillage de l’agriculture biologique sur le territoire s’est densifié. « C’est un moment charnière car tout commence à se débloquer, confirme Olivier Bouilloux, du Sedarb, un organisme d’appui aux filières bio en Bourgogne. Nous sommes sortis de la niche et de l’image baba cool. Aujourd’hui, quasiment chaque agriculteur connaît un bio performant. » 

À l’instar des agriculteurs, les organismes économiques ont eux aussi accru leur présence sur le terrain, notamment avec l’arrivée massive d’organismes issus du conventionnel. En 2010-2011, 46 % des 167 000 tonnes de céréales collectées l’ont été par 37 coopératives, dont une dizaine spécialisées en bio. Le reste de la collecte se répartit entre 36 moulins, 26 négociants et 8 fabricants d’aliment du bétail. L’alimentation animale est devenue depuis deux ans le principal débouché des céréales bio, en raison du fort développement des conversions dans les élevages.


PARTENARIATS MIXTES

Les stratégies varient selon les coops pour mettre un pied sur le marché bio. Ces dernières années, les unions ont le vent en poupe, à l’instar de l’union Coops bio céréales, née en Picardie-Ile-de-France en 2011, ou de l’union Bio Sud-Est (2008). D’autres créent une section bio, une filiale, ou se rapprochent d’un acteur bio spécialisé. « Le fait que des collecteurs bio historiques puissent s’appuyer sur des partenariats avec des entreprises mixtes est très structurant », constate Olivier Bouilloux. Cette logique répond au besoin d’économies d’échelle pour les infrastructures de stockage et pour la logistique. « Lorsqu’un camion fait un circuit pour collecter un big bag ici ou là, cela génère un coût de transport à la tonne exorbitant qui joue fortement sur le prix payé par le consommateur », précise le conseiller.

De même, les grains estampillés AB nécessitent des soins poussés pour le triage et la conservation.Tables densimétriques et épierreurs ont ainsi fait leur apparition sur les sites de collecte bio. Des outils high-tech qu’il faut pouvoir amortir. Organismes bio et conventionnels semblent condamnés à devoir s’entendre. Outre l’importance des partenariats pour réduire les coûts fixes, « il faudra passer par les structures conventionnelles si l’on veut atteindre 20 % en bio », estime Jean- Pierre Gouraud, d’Agrobio Poitou- Charentes. Les organismes collecteurs conventionnels, de leur côté, ne peuvent ignorer la demande en bio, ni le risque de voir partir des adhérents toujours plus nombreux à être tentés par ce mode de production. Ce nombre croissant d’acteurs peut aujourd’hui compter sur une meilleure visibilité du marché. Un gros travail piloté par FranceAgriMer et par Coop de France a permis à la filière de se doter de bilans céréaliers fiables publiés régulièrement. « Les leçons ont été tirées de la crise de 2005-2006, et des outils statistiques ont été créés pour pouvoir réguler le marché, confirme Clément Lepeule, chez Coop de France.

La réaction des opérateurs suite à la sécheresse de 2011 a démontré une meilleure capacité d’anticipation, notamment pour limiter le recours aux importations. » Ce suivi du marché rend plus efficiente la mise en relation entre l’offre et la demande. Les ratés de ces dernières années lors des vagues de conversions pourraient donc n’être qu’un mauvais souvenir. Reste encore à porter l’effort sur les oléagineux, orphelins de bilan, et sur la publication de prix de référence.


BAISSE DES IMPORTATIONS

La progression de la collecte associée à la bonne connaissance des volumes disponibles a entraîné la baisse des importations. « Encore un quart des céréales sont importées, mais c’est une situation transitoire, assure Élisabeth Mercier, de l’Agence Bio. À terme, avec les perspectives de développement, nous aurons les moyens de satisfaire la demande. Pour l’heure, il y a de la place pour de nouveaux producteurs de grandes cultures bio en France. » Pour Sébastien Bonduau, de la Coordination agrobiologique des Pays de la Loire, cette évolution est aussi à rapprocher de la stratégie adoptée par des acteurs de la filière « qui mettent de plus en plus en avant un approvisionnement à partir d’une production nationale, voire locale ».

Le travail d’information visant à convaincre les transformateurs ou les distributeurs qu’ils n’ont plus à craindre de rupture d’approvisionnement avec l’origine hexagonale porte aussi ses fruits. La grande distribution reste toutefois le maillon le moins volontaire dans la mise en place d’une dynamique reposant sur une logique de proximité. Le problème du volume en passe d’être réglé, reste la question de la qualité. « En 2013, l’offre française satisfera quantitativement les besoins de la meunerie intérieure, mais il est aujourd’hui impossible pour ce secteur de travailler sans importations, car il a besoin de variétés que l’on ne trouve pas en France », affirme Marie- Lucie Jacquey, directrice des Moulins Decollogne.


JOUER DU BAC

L’unité de production située à Aiserey, en Bourgogne, et qui a ouvert ses portes il y a tout juste un an, ne tourne qu’avec 60 % de blé français. Dijon Céréales, actionnaire avec d’autres partenaires des Moulins Decollogne, s’emploie à développer la production régionale de blé bio pour faire progresser ce ratio, mais la tâche n’est pas si simple. « Économiquement, nous avons des réponses solides en faveur du bio en grandes cultures dans les terres à bon potentiel, mais les conversions se font plutôt dans les zones de polyculture- élevage avec des potentiels de rendement moyens », constate Michel Laderach, responsable filière bio de Dijon Céréales. Pour la coopérative, les bassins d’alimentation de captage (BAC) pourraient être l’un des leviers d’action les plus efficaces. C’est en tout cas ce que l’on observe à l’échelle nationale. « L’effet captage crée une contrainte, mais c’est une opportunité pour ceux qui envisageaient de changer de système grâce à l’animation et aux aides, affirme Olivier Bouilloux. Cela permet de mettre en relation les producteurs avec des spécialistes et facilite la démarche. »

« Dans les BAC, la pression est psychologique plus que réglementaire, mais c’est une épée de Damoclès qui fait réfléchir, confirme Jean- Pierre Gouraud. Sur certains bassins, nous constatons ainsi des conversions massives, surtout lorsqu’une exploitation bio performante est présente à proximité. » Si les BAC sont des territoires privilégiés pour l’extension des surfaces bio, attention aux éventuels effets pervers, met en garde Solenn Le Boudec, d’Intercéréales : « En cas de décision réglementaire extrême imposant par exemple le passage en bio des BAC, le risque est la déstabilisation du secteur compte tenu des surfaces importantes que cela représente. Ce serait ne pas tenir compte du marché qui existe derrière. »FRONTIÈRES POREUSES Les frontières sont ainsi de plus en plus poreuses entre les mondes bio et conventionnel. La mixité croissante des structures s’accompagne, au nom d’une logique de développement, d’une conversion à l’économie de marché qui a longtemps fait office de repoussoir dans la bio. Il en va de même pour la mise en place de filières longues. Cette mixité engendre parfois un choc des cultures, notamment pour les vétérans de la bio qui dénoncent un rapport de force entre les producteurs et les structures largement déséquilibré en faveur de ces dernières. « Tout l’enjeu est d’être capable d’entretenir d’autres relations afin de trouver l’équilibre entre l’attirance du marché et l’intérêt collectif. Il faut savoir organiser ce rapport de force », estime Jean-Pierre Gouraud. « Ce qui va se passer maintenant va faire jurisprudence, analyse quant à lui Olivier Bouilloux, du Sedarb. Les opérateurs bio doivent rester forts dans leurs valeurs, même dans le cadre de filières longues. » Pour cela, le secteur de la bio dispose d’atouts, selon Claire Touret de la Fnab: Les rapports de force y sont différents car les fermes ont une plus grande autonomie, d’une part parce qu’elles ont des productions très diversifiées, d’autre part parce qu’une majorité d’entre elles vendent une partie de leur production en circuit court. »

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