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La betterave à sucre française se met au bio

La filière betterave prend le taureau par les cornes en Ile-de-France pour mettre en place une production biologique depuis l’an dernier. La barrière des 1 000 hectares est en vue pour 2019.

Les bineuses équipées de moulinets (doigts kress) sont un des moyens de détruire les adventices sur le rang en betterave biologique, moyennant un réglage pointu.
© C. Gloria

Impossible n’est pas francilien. Un peu plus de 140 hectares en 2018, près de 1 000 hectares en 2019 : la production biologique de betterave sucrière est en plein essor en Ile-de-France et ses environs. Il y a peu pourtant la betterave sucrière était réputée impossible à produire en bio, notamment à cause de la concurrence des adventices face à une culture très vulnérable dans ses premiers stades de développement.

Après une préparation classique du sol, l’itinéraire de la betterave connaît plusieurs adaptations pour viser une bonne maîtrise des adventices. Cela commence par des faux-semis effectués si les conditions d’humidité du sol le permettent. « Ces faux-semis ne doivent pas assécher le sol en prévision des semis, prévient Rémi Baudoin en grandes cultures biologiques à la chambre d’agriculture d’Ile-de-France. De manière à favoriser une levée rapide et homogène de la betterave, ces semis seront retardés du début à mi-avril dans le Bassin parisien. » La densité de semis sera de 110 000 à 115 000 graines à l’hectare (un poil plus dense qu’en conventionnel) et les graines seront semées en parallèle de façon à pouvoir passer une bineuse dans les deux sens.

« Une bineuse autoguidée avec une caméra et des dispositifs de protège-plants pourra être utilisée dès le stade 2 feuilles de la betterave. Mais la qualité du désherbage se jouera sur le rang », prévient Rémi Baudoin. Plusieurs équipements existent pour intervenir après le stade 4 feuilles : bineuses avec moulinets (doigts kress), roto-étrille, herse étrille de précision ou bineuse intégrale avec des éléments couplés à des caméras qui sont en cours de mise au point sur betteraves.

Des plants de betterave de la serre au champ

En betterave bio, on ne peut pas faire l’économie d’une intervention manuelle à la binette pour arracher les adventices. « Il faut compter 50 heures de désherbage manuel à l’hectare ce qui, à 18 euros de l’heure revient à 900 euros de l’hectare », estime Rémi Baudoin. Des sociétés d’intérim peuvent fournir le personnel ad hoc. Quant à l’utilisation d’écimeuse, elle est conseillée contre des adventices comme les chénopodes et folles-avoines mais l’idéal serait d’extraire les plantes coupées car les graines peuvent garder leur pouvoir de germination longtemps, selon le conseiller de la chambre d’agriculture.

Pour réduire au minimum la concurrence des adventices, l’ITB (Institut technique de la betterave) expérimente la voie du repiquage. Le principe : produire des plants de betteraves sous serre jusqu’au stade 4-6 feuilles puis les planter au champ. « Dans nos essais, nous visons une population de 50 000 pieds à l’hectare avec un interrang de 45 centimètres. Ce repiquage permet de mécaniser très rapidement le désherbage. On peut passer dans la semaine qui suit avec une herse étrille alors qu’en semis, il faut attendre un mois pour pouvoir effectuer un premier désherbage mécanique », explique François Courtaux, de l’ITB Aisne.

Cette plantation de betterave vise à maîtriser plus efficacement les adventices. « Elle réduit le temps de nettoyage manuel à 10-12 heures à l’hectare, précise François Courtaux. Par ailleurs, avec la plantation, on peut espérer un rendement potentiel plus élevé qu’avec des betteraves semées en bio. » La production de plants et leur repiquage génèrent un coût en matériel et main-d’œuvre important qui doit se défalquer sur le nettoyage naturel et sur un rendement meilleur. Les essais continuent en 2019 et 2020.

La place de la betterave dans la rotation a son importance. Avec un anté-précédent de luzerne et un précédent blé, la gestion des adventices et la fourniture d’azote seront facilitées. La betterave est peu exigeante en azote qui peut être apporté via de la vinasse, du fumier composté, des fientes de volaille… Il ne faut pas omettre les apports en potasse, magnésium et bore, des nutriments importants pour la racine.

Un choix variétal déterminant pour la tolérance aux maladies

Le choix variétal est déterminant. Les variétés devront être tolérantes aux maladies du feuillage, surtout à la cercosporiose dans le Bassin parisien, et se caractériser par une bonne vigueur de départ. Compte tenu du semis tardif et d’un cycle raccourci de la culture, la variété devra être choisie sur sa capacité à faire rapidement du sucre. "La racine produit le sucre en pleine période de photosynthèse, à savoir pendant l’été, précise Rémi Baudoin. Les arrachages sont prévus entre septembre et octobre par Téréos et Cristal Union respectivement, ce qui donne un cycle amputé d’un mois et demi au minimum par rapport à une betterave conventionnelle. » Sur un laps de temps court, la betterave bio se doit d’être bichonnée d’autant plus.

Le seul sucre bio que l’on peut trouver dans le commerce est celui provenant de la canne à sucre, cultivée très loin de nos frontières et dans des conditions pas toujours équitables. Surfant sur la mode de la production locale, la betterave biologique trouve logiquement un débouché pour son sucre en France. Mais elle pourrait être utilisée aussi pour produire de l’alcool. Selon Rémi Baudoin, chambre d’agriculture d’Ile-de-France, l’alcool bio est recherché en cosmétique pour la confection de parfums.

Trois fois le prix d’une betterave conventionnelle

Légitimement, la rémunération de la betterave biologique est nettement majorée par rapport à son homologue conventionnelle. Cristal Union prévoit un prix de valorisation plancher de 77 €/t pour 2019 avec un forfait de 300 €/ha si le producteur s’engage à replanter de la betterave bio l’année suivante. « Ce forfait couvre le prix de la semence et, pour un rendement moyen de 50 t/ha, il apporte 6 €/t en plus », note Rémi Baudoin, chambre d’agriculture d’Ile-de-France. En 2018, Cristal Union avait proposé une majoration également sur les situations en deuxième année de conversion bio avec un prix de 75 €/t. Mais il n’est pas certain que cela soit reconduit à ce niveau en 2019. De son côté, Tereos envisage une rémunération à 82 €/t (et 43 €/t pour les C2).

Témoignage : Franck Chevallier, agriculteur à Sermaise dans l'Essonne

« Une gestion délicate des mauvaises herbes »

« Je suis en agriculture biologique depuis vingt ans (1) et, pour la première fois, j’ai cultivé 7 hectares de betterave sucrière en 2018 suite à un accord avec la coopérative Cristal Union. Avec une récolte début novembre, j’ai obtenu un rendement de 41 t/ha aux normes. Ce rendement peut paraître modeste mais les conditions de l’année n’ont pas été favorables à cette culture. Mes voisins en agriculture conventionnelle en ont obtenu 60 t/ha. J’ai été rémunéré à 80 €/t. Je n’ai pu faire le semis que le 23 avril, un peu trop tard à cause d’une pluviosité importante, avec une densité de 111 000 graines à l’hectare des variétés Auckland et Lareina KWS. Avant cela, le sol avait été préparé avec un labour en décembre et des passages d’outils en guise de préparation et de faux semis les 13, 16 et 20 mars.

Pour fournir de l’azote, j’ai apporté 2 t/ha de vinasse. Le souci majeur en betterave bio est la maîtrise du salissement par les adventices. Pour ce faire, j’ai effectué plusieurs passages avec des outils différents : bineuse avec protège-plants au stade 3-4 feuilles de la culture à la mi-mai, houe rotative le 3 juin, bineuse avec doigts kress le 6 juin ainsi que l’écimeuse les 10 et 25 juillet contre les chénopodes et folles-avoines surtout. Ensuite, l’idéal aurait été d’avoir une équipe de personnes pour faire un désherbage manuel dans la parcelle mais c’est difficile à trouver. C’est ce que j’espère en 2019 pour peaufiner ce désherbage. J’ai prévu de semer 10 hectares de betteraves. »

(1) 207 hectares : 37 de luzerne, 50 de blé tendre, 20 de pois d’hiver protéagineux, 20 de tournesol, 13 d’avoine, 10 de betterave sucrière plus selon les années : colza, orge, féverole, seigle, triticale ou cameline.

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