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Élections municipales : pourquoi rempiler quand on est agriculteur ?

Ils sont 50 000 agriculteurs en France à exercer la fonction de maire ou de conseiller municipal. Quelles sont leurs motivations, leurs marges de manœuvre et leurs actions ? Des élus qui conjuguent les deux casquettes témoignent.

L’agriculture reste la première activité économique dans la plupart des 16 800 communes rurales de l’Hexagone (comptant moins de 500 habitants).
© C. Baudart

C’est le sujet qui anime nos campagnes. Les 15 et 22 mars prochains, les électeurs des 36 000 communes de France voteront aux élections municipales pour élire près de 500 000 conseillers. Dans la foulée, ces nouveaux conseillers éliront leurs maires. S’il n’a plus les prérogatives d’antan, le maire conserve un réel pouvoir et une aura quasi intacte. Dans les petites communes rurales, on vote davantage pour un homme que pour un parti. Pour le monde agricole, ce scrutin est un véritable enjeu. Car malgré la Loi Notre (1) et la baisse des dotations, la commune reste l’échelon où l’on autorise la construction d’un hangar, d’un site de méthanisation ou de tout autre projet de diversification.

Favoriser les circuits courts

« Il ne faut pas penser que tout se joue en haut lieu, rappelle Rémi Delatte, député-maire de Saint-Apollinaire dans les Côte-d’Or (7500 habitants) et agriculteur. Les élus locaux peuvent bâtir des stratégies qui rendent leur territoire plus attractif. » Les municipalités peuvent ainsi favoriser le développement des circuits courts et l’approvisionnement de la restauration collective scolaire. Dans l’Aude, la ville de Castelnaudary (10970 habitants) a mis en place un Projet alimentaire territorial (PAT), pour accompagner le développement de filières locales. Ce projet a réuni agriculteurs, collectivités, organismes de recherche, entreprises et associations, sous l’égide d’Évelyne Guilhem, maire adjoint et… agricultrice. « Mon métier m’a permis d’identifier rapidement les acteurs indispensables pour être efficace, confie-t-elle, en rappelant que malgré l’évolution démographique, les agriculteurs restent souvent des décideurs efficaces au service de leur territoire. Les agriculteurs doivent être présents au sein des conseils municipaux. »
Dans le cadre de son PAT, le conseil municipal de Castelnaudary a par ailleurs voté une délibération accordant aux jeunes agriculteurs et — plus rare – aux parcelles en convention AB une exonération de taxe sur le foncier non bâti (TFNB).

Défendre l’identité d’un territoire

« S’investir dans une mairie permet d’être présent dans des lieux où les agriculteurs ne sont pas et cela ouvre des portes à la communauté de communes, à l’agglo ou à la région », appuie Évelyne Guilhem. En siégeant dans ces instances, les décideurs peuvent bâtir ou identifier des financements pour le monde agricole.
« En travaillant sur place, il est plus facile de concilier les activités de maire et d’agriculteur », souligne Thierry Guerin, maire de Congerville-Thionville dans l’Essonne (220 habitants). À condition d’être bien équipé et organisé. « En consacrant du temps à la bonne marche de la commune, j’ai le sentiment d’être utile à ma commune et à mon métier. C’est beaucoup de satisfaction et de complémentarité », se félicite l’élu.

« Les agriculteurs ont le devoir de s’investir dans ces mandats », confirme le député-maire Rémi Delatte, louant un « bon sens qui fait d’eux des gestionnaires réalistes et performants. Leur proximité les rend à même de défendre l’identité de leur territoire tout en le modernisant. Ils sont le contraire des administrations centrales, déconnectées de la réalité du terrain ».
Cette conviction est partagée par André Sergent, président des chambres d’agriculture de Bretagne et maire de Lanneuffret dans le Finistère (145 habitants). « L’enjeu est fort pour le monde agricole d’être bien représenté dans les communes car c’est à cette échelle que se définissent aussi les politiques et orientations qui toucheront concrètement à l’avenir des exploitations agricoles », explique le responsable. Thierry Bontour, maire de La Chapelle-Moutils en Seine-et-Marne (443 habitants) et agriculteur, rappelle quant à lui « qu’en plus de notre activité économique, qui génère des emplois, nous entretenons l’espace et le paysage et toutes ces dimensions sont importantes pour le monde rural ».

« L’écosystème économique occupé ou induit par l’agriculture reste parfois la seule activité génératrice d’emplois dans les territoires », appuie Henri Bies-Péré(2), vice-président de la FNSEA en charge du sujet.

L’agriculture est omniprésente

« Le secteur agricole constitue 60 % des revenus du bassin de vie de ma communauté de communes, confirme Luc Maudet, maire de Chigy dans l’Yonne (314 habitants), président de la CCVPO (3) et issu de la coopération agricole. L’agriculture est omniprésente dans tous nos dossiers, que ce soit sur la gestion des milieux aquatiques, de la protection des inondations et des périmètres de captage. » Pour l’élu, la présence moindre des agriculteurs au sein des instances communautaires n’est pas dommageable aux territoires, à condition qu’ils soient associés aux projets en cours. « Pour l’élaboration du PLUi (4), nous avons consulté tous les agriculteurs. Il y a des projets que l’on ne peut pas réaliser sans eux. Actuellement, nous aménageons la voirie pour les personnes à mobilité réduite et nous consultons les agriculteurs : avec leurs engins, ils sont des utilisateurs de la voie publique. C’est l’occasion pour eux de dire ce dont ils ont besoin ou ce dont ils ne veulent pas. »

Certains sujets sont plus sensibles que d’autres : le foncier reste inflammable. Les maires ruraux doivent arbitrer entre le développement de la commune et la préservation des terres agricoles. « Si les acteurs agricoles et les élus locaux ne se battent pas ensemble pour le développement des territoires, certaines communes ne pourront plus construire et générer de l’activité », prévient Cédric Szabo, directeur de l’AMRF (5). Les agriculteurs représentent moins de 1 % de la population active mais restent une catégorie qui compte.

(1) Loi portant sur la Nouvelle organisation territoriale de la République.
(2) Henri Bies-Péré est par ailleurs président de la SAS Réussir, dont fait partie Réussir Grandes Cultures.
(3) Communauté de communes de la Vanne et du pays d’Othe.
(4) Plan local d’urbanisme intercommunal.
(5) Association des maires ruraux de France.

Les agriculteurs représentent aujourd’hui 0,8 % de la population active mais constituent encore 14,1 % des maires et 10,3 % des effectifs de conseillers communautaires (données DGCL 2019).

Les syndicats agricoles battent le rappel

Les syndicats agricoles mobilisent leurs adhérents pour qu’ils s’investissent au sein de la vie locale ou rencontrent les candidats pour leur expliquer leur métier.
• La FNSEA a ainsi publié un document listant 15 propositions regroupées en 4 priorités pour l’agriculture : renforcer le dialogue avec les agriculteurs, agir pour la préservation des terres agricoles, faire le choix gagnant de l’approvisionnement local et soutenir le développement de l’activité agricole.
« Ces élections sont une opportunité forte pour réaffirmer le rôle central de l’agriculture dans la vie communale et intercommunale. Dans les territoires où l’agriculture a une certaine importance, c’est le moment d’aller à la rencontre des candidats », invite Henri Bies-Péré, vice-président de la FNSEA.
• La Coordination rurale par la voix de son président Bernard Lannes s'interroge : « nous détenons une grande partie du territoire, nous respectons les règles en vigueur et produisons l’alimentation la plus sûre du monde. Pourquoi sacrifier notre agriculture ? Nous sommes apolitiques mais dans les communes rurales où un arrêté antipesticides a été voté, nous appelons à voter contre les listes en place. Les agriculteurs doivent remonter au créneau. »

Les maires, ces médiateurs

Entre 1988 et 2016, le nombre d’exploitations agricoles en France est passé de 540 300 à 300 121. Dans le même temps, les communes rurales se sont enrichies de lotissements et constructions nouvelles. Le visage de nos campagnes a changé.
Dès lors, l’agriculteur peut être perçu comme un empêcheur de tourner en rond. « La réalité agricole n’est plus du tout connue en milieu rural. Notre école compte 160 élèves avec seulement deux enfants d’agriculteurs », illustre Thierry Bontour, maire de La Chapelle-Montils en Seine-et-Marne (946 habitants). C’est là que l’appui du maire est précieux. « La première mission d’un maire, c’est la médiation, précise John Billard, vice-président de l’AMRF et maire du Favril en Eure-et-Loir (360 habitants). Le maire essaye de faire se rencontrer tous les citoyens, dont les agriculteurs, pour que chacun débatte de sa vision d’un même sujet et que les choses avancent. Actuellement, il est utile que les agriculteurs expliquent ce qu’ils font. »

La tâche n’est pas forcément facile, surtout lorsque l’environnement et la lutte contre la pollution se hissent au rang des premières préoccupations des électeurs (sondage Odoxa-CGI de décembre 2019 pour France Info, France Bleu et la presse régionale). Mais les exemples de partages d’expérience réussis sont nombreux. « La population urbaine s’intéresse au travail des agriculteurs », rappelle le député-maire Rémi Delatte de Saint-Apollinaire dans les Côte-d’Or. Sa commune de 7 500 habitants a installé des panneaux pédagogiques le long des champs, prétexte à des échanges. « Les gens sont ballottés entre cette impression que l’agriculteur est un pollueur mais, quand on leur explique les choses, ils comprennent, à condition que l’agriculteur soit respectueux de l’environnement. »

Arnaud Rousseau.  "Le maire d'une petite commune est en prise directe avec la réalité." © P. Montigny / Avril
Arnaud Rousseau : "Le maire d'une petite commune est en prise directe avec la réalité."

Arnaud Rousseau, maire du Trocy-en-Multien, 250 habitants

« Rester près du terrain est une force »

Arnaud Rousseau est agriculteur, président de la FOP, président du groupe Avril et maire d’une petite commune de Seine-et-Marne depuis 2014. Pour lui, ces différentes fonctions se complètent et s’enrichissent.

Pourquoi devenir maire de son village ?

A. R. - La singularité d’un agriculteur, quels que soient sa production et l’endroit où il se trouve en France, c’est son attachement à une terre, à un terroir. Je n’échappe pas à cette règle. Ma commune s’appelle Trocy-en-Multien, compte 250 habitants et se situe au nord de la Seine-et-Marne. Elle est mon point d’ancrage et mérite qu’on y consacre du temps. Cet engagement exprime à mes yeux un souci d’ouverture aux autres et je crois que l’altruisme, la solidarité et l’engagement font toujours partie des valeurs du monde agricole, qui peut encore apporter beaucoup à notre pays.

Qu’apporte cette fonction au responsable professionnel que vous êtes ?

A. R. - Le maire d’une petite commune rurale assure le lien direct entre l’administration et ses concitoyens. Il est en prise directe avec la réalité et le quotidien des gens. Les gens savent très bien sonner à ma porte quand ils ont besoin d’un service. C’est la démocratie incarnée. Je peux être le matin à Paris, discuter d’un investissement de plusieurs millions d’euros et, l’après-midi, discuter d’éclairage public ou d’école communale. Pouvoir être près du terrain tout en exerçant une responsabilité nationale est pour moi une force. Et puis cela peut permettre de régler rapidement des petits tracas du quotidien. Dans une commune rurale, on n’est pas dans le régime des partis et il est possible de faire de la politique avec un grand P.

Comment parvenez-vous à conjuguer ces différentes activités ?

A. R. - D’abord, il faut aimer les gens. Ensuite, il faut savoir déléguer et être bien entouré. Il se trouve que dans ma commune, j’ai une adjointe extrêmement investie et extrêmement efficace sur qui je peux m’appuyer. Au sein du conseil municipal, chacun donne du temps dans son domaine de compétence et ça marche bien. Si des avis divergent, c’est l’intérêt de la commune qui prévaut.

Comment répondez-vous aux questions sur les pratiques agricoles ?

A. R. - L’agriculture est la première activité de mon village. En étant maire, les gens viennent vous voir plus facilement, observent et posent des questions. Quand on explique son métier de manière transparente, on lève les craintes et les ambiguïtés. Les gens sont conscients que dans un village agricole, on peut entendre le coq chanter, la cloche sonner et avoir de la poussière sur la route pendant la moisson. D’ailleurs, je préviens toujours les nouveaux habitants de ce qu’est la réalité du monde rural. Quand on prend les devants pour expliquer une réalité avec courtoisie et bienveillance, c’est toujours plus simple qu’en réaction.
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