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Nouveaux débouchés
Du blé dur pour des pâtes 100 % françaises sans résidus phyto

Presque tout le blé dur produit par les Brunel sur leur Gaec de la Drôme part dans la filière pâtes françaises sans résidu de pesticides d’Alpina, un fabricant qui cherche à coller aux nouvelles attentes du consommateur. À la clé : un vrai « plus » pour les agriculteurs en termes de valorisation.

Les Brunel (Patrick, Didier et Lucas) cultivent 35 à 40 hectares de blé dur pour la filière pâtes françaises sans résidus montée par Alpina.
© V. Noël

La filière française Alpina zéro résidu de pesticides, c’est une prime de 20 euros/tonne par rapport à un blé dur classique pour un itinéraire technique qui change peu de ce que nous faisons habituellement », résume Patrick Brunel. Avec son frère Didier et son fils Lucas, l’agriculteur exploite les 180 ha du Gaec familial d’Étoile-sur-Rhône, dans la Drôme. Toutes les grandes cultures sont livrées au négoce Valence céréales, une filiale à 100 % de la coopérative La Dauphinoise, avec laquelle le fabricant de pâtes travaille de longue date. « Depuis vingt ans, nous vendons tous nos blés durs à Alpina Savoie, précise Philippe Lefebvre, responsable valorisation de La Dauphinoise. Nous produisons 4 000 tonnes par an, ce qui est très peu par rapport aux 30 000 à 40 000 tonnes que l’entreprise écrase chaque année. Mais nous sommes ses plus proches fournisseurs en distance. » C’est donc naturellement que la société s’est tournée vers son fournisseur historique en 2016, lorsqu’elle a lancé ce contrat filière. Et c’est tout aussi naturellement que les Brunel ont répondu présents. En 2018, 21 des 65 agriculteurs producteurs de blé dur de La Dauphinoise étaient engagés. Le Gaec a livré quant à lui les 30 hectares de sa deuxième récolte, l’une des plus grosses du groupe.

Pas de traitement contre la fusariose

Chez les Brunel, les céréales ne sont pas le principal revenu de la ferme, qui produit également des semences, de la luzerne, ou des poulets (lire encadré). Mais le blé reste une culture incontournable pour l’équilibre de l’assolement : « nous ne pouvons pas ressemer des semences de tournesol sur une même parcelle, expose par exemple Patrick Brunel. Il nous faut donc des rotations assez longues ». Sur des terres où les rendements en blé dur sont en moyenne de 65 à 70 q/ha, la filière Alpina est une aubaine. D’autant plus que s’il est strict, le cahier des charges de la filière correspond peu ou prou aux habitudes de production des trois exploitants. Principale contrainte ? Les phytos. Alpina a défini une liste positive de produits pour limiter les traces de résidus dans le grain. « Le tébuconazole est interdit pour cette raison », cite Patrick Brunel. Une vraie difficulté pour Philippe Lefebvre : « il n’y a pas de produit de lutte autorisé contre la fusariose, or Alpina demande en parallèle un taux de mycotoxines de 200 ppb maximum alors que la norme est à 1 700 ppb ». Cette année, du fait de la pluie à floraison et faute de traitement, la coop a dû déclasser 20 à 30 % de la production dédiée à la filière. « Mais les producteurs ne s’en sont pas rendu compte ! observe Philippe Lefebvre. Nous évaluons les taux de mycotoxines a posteriori car il n’existe pas de méthode fiable pour avoir un résultat à la livraison. Nous avons donc fait tampon. »

Rester dans les clous de l’IFT régional

Pour les Brunel, ce sont les interdictions sur les herbicides qui pèsent le plus. « Par exemple, nous ne pouvons pas utiliser de chlortoluron ni d’isoproturon », note Patrick Brunel. Mais grâce à sa rotation longue, le Gaec parvient à limiter le salissement des parcelles, le risque maladies et les traitements. Heureusement, car « nous ne devons pas dépasser l’IFT moyen de la région sur la campagne sans quoi les lots sont refusés », indique Patrick Brunel. Calculé a posteriori, il était de trois (équivalent de trois traitements à pleine dose) pour 2017-2018. « Nous avons appliqué un antigraminées de printemps, et nous avons fait exceptionnellement deux fongicides, un Metcostar (metconazole) en T1 et un Abacus (epoxiconazole et pyraclostrobine) en T2 car il ne faisait que pleuvoir en juin, souligne l’agriculteur. Nous étions à chaque fois à trois-quarts de doses, donc dans les clous. » Les Brunel enregistrent toutes leurs interventions dans le logiciel Mes Parcelles, garantissant une transparence sur leur itinéraire. Un audit réalisé par Alpina a entériné la conformité de leurs pratiques avec le cahier des charges de la filière.

Une rémunération de 240 euros la tonne en 2017 hors primes qualité

En dehors des phytos, une autre contrainte peut toutefois leur poser problème : l’emplacement des parcelles. « Nous devons valider chacune d’entre elles, observe Philippe Lefebvre. Elles doivent se trouver à plus de 250 mètres d’une route passante (5 000 véhicules par jour), et au moins 1 km d’une installation classée ICPE ou d’un incinérateur. » L’an passé, les Brunel ont dû renoncer à contractualiser 5 hectares trop proches d’une route. « Chez nous, ce n’est pas anodin car la région est peuplée et nous avons beaucoup de routes, de maisons, de fossés… », souligne Patrick Brunel.

Les autres exigences sont plus faciles à respecter. Sur la fertilisation, par exemple, le fabricant de pâtes ne veut pas de parcelles ayant reçu des boues d’épuration dans les dix dernières années et impose à tous les producteurs de piloter leurs apports d’azote avec un outil reconnu. Mais pour les Brunel, pas de problème : en zone vulnérable, ils gèrent leurs apports d’azote avec Farmstar ou un outil équivalent depuis plusieurs années. Quant à l’après récolte, les agriculteurs, qui font faire la moisson par une ETA, livrent en direct à leur OS, donc pas de souci.

Au final, les blés durs « filière Alpina » leur coûtent en moyenne 560 euros de l’hectare, pour une rémunération en 2017 de 240 euros/t (200 euros/t de prix de campagne, 10 euros de complément de prix et 20 euros de prime Alpina). S’ajoutent les primes « qualité » car en moyenne, les blés durs du Gaec dépassent les 80 kg/hl de PS (83 en 2018) et atteignent facilement 15 % de protéines. Or les bonifications, identiques à celles d’un blé dur classique, commencent dès 78 kg/hl de PS, 13,5 % de teneur en protéines et à moins de 25 % de mitadins. « Le blé dur Alpina filière sans résidus phyto représente aujourd’hui 17 % de notre chiffre d’affaires en cultures, luzerne mise à part », indique Patrick Brunel. Un résultat plutôt intéressant, qui justifie amplement l’intérêt que le Gaec porte à la culture. Et puis, comme le dit Patrick Brunel, « c’est un plus de connaître le produit fini ».

ACCROCHE
En chiffres

Un assolement varié

180 ha en Gaec irrigables

43 ha de maïs (140 à 150 ha en moyenne) dans l’assolement 2018, 35 ha de blé dur, 35 ha de blé tendre (65 q/ha), 3 ha de tournesol, 12 ha de luzerne, 5 ha de sorgho, 7 ha d’orge fourragère, 1,5 ha de lavande

24 ha de semences réparties en 6 ha de colza et 15 ha de tournesol

560 euros de charges à l’hectare pour le blé Alpina dont 280 euros d’engrais, 99 euros de semences, 66 euros de fongicides en 2018, 20 euros d’herbicide, 95 euros/ha de récolte

2 400 m² d’élevage de poulets

Une longue tradition de diversification

La famille Brunel diversifie depuis longtemps ses productions. Avant 2001, la ferme accueillait en plus des grandes cultures un troupeau de brebis, un autre de porcs, 15 à 20 hectares de tomates, des abricotiers… Si aujourd’hui, le Gaec s’est recentré, il ne met pas pour autant tous ses œufs dans le même panier. Côté cultures, les Brunel produisent 24 hectares de semences (tournesol et colza) et ont développé une activité de récolte de luzerne et de commerce de paille. Lucas, le fils, qui s’est installé cette année, débute la lavande. Côté animaux, les trois agriculteurs élèvent 56 000 poulets en 5,5 bandes en intégration avec Duc.

Un nouveau marché plus rémunérateur pour toute la filière

Une filière locale, équitable et sans résidus de pesticides : voici les trois arguments des nouvelles pâtes « filière française » qu’Alpina commercialise depuis mars 2018. Présent depuis longtemps sur le quart Sud-Est de la France avec sa marque Alpina Savoie, le fabricant a décidé d’attaquer le marché national avec cette nouvelle gamme qui surfe sur les attentes du consommateur. Selon un sondage BVA réalisé en 2016 pour le Sifpaf-CFSI (1), 53 % des consommateurs français seraient prêts à payer plus cher des pâtes fabriquées en France à partir de blé dur français et 50 % des pâtes issues de modes de production plus respectueux de l’environnement. « Nous représentons 1,5 % du marché français des pâtes, observe Jean-Philippe Lefrançois, PDG du groupe. Nous n’avons pas les moyens de nous engager dans la course aux prix ». Et ce n’est pas dans les valeurs de cette entreprise créée en 1844, qui travaille depuis 25 ans presque uniquement des blés français. « Pour cette nouvelle filière, nous avons mis en place un prix fixe pour trois ans, indique Jean-Philippe Lefrançois. Il est donc décorrélé du cours mondial mais correspond au prix moyen de revient calculé avec les agriculteurs et les OS. » Selon Alpina, ce prix fixe a dépassé de 50 % le cours mondial du blé dur (blé canadien importé à La Pallice) pour 2017-2018.

Un surcoût de 50 % payé par le consommateur

Aux OS ensuite de répercuter les effets de cette contractualisation. À La Dauphinoise, les agriculteurs peuvent s’engager sur un an (formule choisie par les Brunel) ou trois ans. « Sur un an, l’agriculteur est rémunéré au prix moyen de campagne additionné d’une prime filière de 20 euros/t, signale Philippe Lefebvre. Sur trois ans, il est payé sur la moyenne glissante du marché pour les trois dernières années (2015, 2016 et 2017 pour 2018). Le prix de marché est un prix moyen établi par un courtier, pas notre prix de campagne. » Ce qui n’est pas redonné en direct aux adhérents couvre les frais supplémentaires occasionnés par le conseil spécifique, la séparation des grains ou le contrôle du cahier des charges qui oblige à des analyses parfois coûteuses. La coop a toutefois du mal à engager les agriculteurs sur trois ans, ce qui, potentiellement, lui fait prendre un risque. De son côté, Alpina se rémunère en vendant plus cher au consommateur. « Nos 500 grammes de pâtes françaises sans résidus sont vendus 1,70 euro contre une moyenne de 1,20 euro. Pour une consommation moyenne de 8 kg de pâtes par personne et par an, le surcoût est de 8 euros par an. » L’industriel fait le pari que ce supplément est acceptable.

Pour cette première année de commercialisation, la nouvelle gamme de pâtes d’Alpina a représenté 7 à 8 % de la production de la société. « Nous voulons qu’elle constitue plus de 50 % de la gamme vendue en GMS dans les trois ans qui viennent », observe Jean-Philippe Lefrancois. Alpina, qui réalise 35 % de son activité en GMS mais 35 % avec les industriels, 15 % à l’export et 12 % avec la RHD, compte bien convaincre d’autres clients. « Les industriels ne sont pas encore dans ces démarches, mais dans la RHD, on en entend de plus en plus parler, même si cela a du mal à se concrétiser », signale son PDG.

(1) Syndicats de la semoulerie et des fabricants de pâtes.

L’avenir passera par la contractualisation avec l’aval

Pour Philippe Lefebvre, responsable valorisation de La Dauphinoise, cela ne fait pas de doute : la contractualisation avec l’aval sur la base de cahier des charges spécifiques devrait se renforcer dans les années à venir. « Nous contractualisons aujourd’hui 50 % de nos volumes de céréales à paille. Les cahiers des charges associent une base locale, avec des exigences sur la qualité sanitaire et la protection de l’environnement. Ces trois piliers sont plus ou moins développés. Les contrats sont établis de façon pluriannuelle. Les prix sont calculés à partir du coût de revient de l’agriculteur, soit avec des systèmes de prix tunnels, soit avec des prix fixes. L’objectif est de sortir du prix mondial. » En Rhône-Alpes, les questions d’origine sont présentes depuis longtemps, comme le montre le développement des marques « Isère » ou « La région du goût ». « Nous voyons monter les attentes autour de la baisse des phytos et de l’absence d’insecticide de stockage. Et depuis un an ou deux, apparaissent des demandes autour de la protection de la biodiversité et de l’environnement. » Ce nouveau marché a amené la coop à développer une filière HVE (Haute valeur environnementale) qui compte actuellement 18 producteurs certifiés. La Dauphinoise va poursuivre cette approche en la conduisant à l’échelle de bassins de production, afin de maximiser les effets sur l’environnement.

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