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Des liens à recréer en urgence

Comment faire revenir la confiance entre les cultivateurs et le reste de la société ? Regards croisés de Serge Michels, patron de l’agence de communication Protéines, et de Jean-Pierre Beaudoin, conseiller stratégique chez Burson-Marsteller, deux fins connaisseurs des enjeux du monde des grandes cultures.

Les céréaliers sont mal compris du reste de la société.
© H. Garnier
Les céréaliers sont-ils selon vous perçus comme différents des autres agriculteurs ?

Serge Michels - L’an dernier, nous avons fait des ateliers de réflexion avec plus d’une centaine de citoyens pour les faire réfléchir sur l’agriculture.  Et ce qui m’a frappé, c’est qu’ils nous parlaient des agriculteurs… et des céréaliers. Pour eux, un céréalier n’est pas un agriculteur, c’est un business man. Il faut prendre conscience de cela.  Nous sommes dans la logique du « small is beautiful ».

Jean-Pierre Beaudoin - Le monde des céréaliers est très mécanique et chimique. On ne sait même plus si c’est la nature. Le problème de fond, c’est que les céréales ne veulent plus rien dire pour les urbains, qui ne savent pas à quoi elles servent. C’est une boîte que l'on met sur la table du petit-déjeuner. C’est aussi parfois le contraire de ce que c’est : certaines boulangeries appellent « baguettes aux céréales » des baguettes contenant des graines de lin et de tournesol...

Comment les cultivateurs sont-ils vus par leurs voisins ?

S. M. - C’est l’une des autres choses qui m’a frappé dans nos ateliers. Nous étions dans des villes de taille moyenne, au moins la moitié des personnes vivaient en milieu rural... or elles ne connaissaient pas l’agriculteur du village. C’est pareil partout, on ne se connaît pas, sauf qu’une exploitation, c’est un bien commun. L’agriculteur est certes propriétaire de sa terre, mais tout le monde a un droit de regard dessus. Ce n’est pas en débat, c’est comme ça. De ce fait, l’agriculteur est un personnage public et il a intérêt à avoir une relation avec les citoyens.

J.-P. B. - Il n'y a pas si longtemps, les agriculteurs formaient 25 % de la population. Ce n'est plus du tout le cas aujourd'hui. Ils sont de moins en moins nombreux face à de plus en plus d'urbains et c'est compliqué. Heureusement, de plus en plus d'initiatives existent qui favorisent la rencontre entre le public et les agriculteurs. Lorsque l’agriculteur ouvre sa ferme, c’est souvent une vraie découverte pour les gens qui viennent et repartent contents.

Comment refaire du lien entre les deux communautés ?

J.-P. B.- Il y a un retour à la nature, aux saisons, à l’alimentation. Or précisément, les cultures sont la saisonnalité. Il faut que les cultivateurs jouent là-dessus, qu'ils étonnent leurs concitoyens. Les labyrinthes dans les maïs, qui vous plongent dans la culture, sont de ce point de vue une très bonne idée. C'est un moyen de faire revenir les cultures dans le végétal, un univers perçu très positivement. Les médias montrent aujourd'hui le lien entre cultures et climat. Lorsqu’il y a une sécheresse, on voit facilement un professionnel expliquer les conséquences sur ses cultures, un épi à la main. On est dans la démonstration, dans cet échange avec le public sur quelque chose qui a une valeur pour lui. C’est très concret, très efficace.

Est-ce que ce lien peut passer par un nouveau rapport aux produits finis que sont le pain, l’huile, le sucre… ?

J.-P. B. - Aujourd’hui, les grandes cultures sont complètement désincarnées. Il faut les réincarner. Il faut effectivement permettre aux citoyens de refaire le lien sur des objets concrets, qui les intéressent. La baguette en fait partie. Sur le pain, qui reste le plus artisanal des produits, les politiques de marque se font au niveau des meuniers et ne vont pas jusqu’aux variétés de blé. Il faudrait arriver à construire cette compétence dans la société : une variété n’est pas équivalente à une autre. Ce ne sera pas pour le marché de masse, bien sûr. Mais l’image générale d’un produit est tirée par le haut de gamme. Il ne faut pas en faire beaucoup, mais le faire savoir. L'idée est de redonner de la valeur aux cultures.

Quel regard la société porte-t-elle sur les nouvelles technologies en agriculture ?

S. M. - Globalement, nos concitoyens sont très friands des pulvés dernier cri, des drones ou des robots désherbeurs… Dès lors que ça ne modifie pas la nature, pas de souci. Attention toutefois : l’idée qu’il y ait des exploitations sans personne dedans, ça ne passe pas. Et la modernité au service du rendement, ça ne les touche pas. Il faut qu’elle soit au service d’un enjeu de société, la réduction des phytos par exemple.

Les différences entre modes de production (bio, agriculture raisonnée, de conservation…) sont-elles comprises ?

S. M. - Non. Les gens n’ont aucune idée des progrès faits ces vingt dernières années. Pour eux, le modèle va dans le mur, il est à bout de souffle. Il faut les amener à réfléchir. Tout ce qui peut être expliqué par l’agriculteur est un plus. Mais qu’il s’agisse d’agroécologie ou d’agriculture raisonnée, le citoyen est incapable de conceptualiser ce qu’il y a derrière car il n’en a pas de représentation mentale. Toute la force du bio, c’est que c'est très simple, très facile à comprendre. Il faut un concept à proposer en face du bio. Mais c’est la difficulté des filières : elles ont des discours très techniques, pas conceptualisables par le citoyen.

Que faire sur des sujets polémiques comme les phytos ?

S.M. - Ce sont des sujets sensibles y compris pour les citoyens, qui n’osent pas toujours en parler de peur, dans la grande majorité des cas, que les agriculteurs se sentent agressés. Sur ces sujets, il faut du temps pour expliquer. Il y a deux vecteurs, le contact personnel et les réseaux sociaux. L’idée : faire en sorte que les personnes en face se posent des questions et remettent en cause une pensée trop simpliste. Si c’était si facile de se passer des phytos, ce serait déjà fait. Il faut montrer à quel point il y a de la compétence dans le monde agricole et qu'il se prépare au monde de demain. Nous savons tous que ce monde sera différent, et c’est rassurant de savoir que l’on y travaille.

J.-P. B. - Les OGM ou les pesticides au repas de famille, c’est un conflit quasi assuré. Alors il ne faut pas traiter ces sujets-là. Il vaut mieux construire quelque chose par ailleurs. La communication, c’est aussi choisir ses armes, son terrain, son moment. Tout le monde lutte aujourd’hui pour un espace mental. Il faut coloniser cet espace avec autre chose. C'est, par exemple, travailler le fait que le néo-urbain s’installe sur du foncier agricole mais n’en a pas ou peu conscience. L’agriculteur a une capacité à construire la mémoire des lieux. Il doit faire partager des racines. Ça peut passer par le partage de l’album de famille ! C’est en tout cas un moyen de créer du lien et de mieux se faire comprendre.

Témoignage
Jean-Claude Bévillard, administrateur de l'ONG France Nature Environement, en charge des questions agricoles depuis 15 ans

Les riverains des grandes cultures n’acceptent plus d'être "arrosés" de pesticides

« Les Français restent plus que d’autres Européens attachés à l’agriculture. Mais les céréaliers constituent un monde à part. Ils donnent l’impression d’être dans un modèle industriel, avec une usine symbolisée par les champs, une production qui part largement à l’export, et eux, qui ne sont pas tellement visibles sur le territoire.

La contrepartie, c’est que l’on n’a pas les mêmes conflits de proximité qu’avec les éleveurs. Mais souvent, les riverains des grandes cultures, après avoir lancé des alertes, n’acceptent plus d'être 'arrosés' de pesticides. Chez FNE, on s’est battu pour une baisse de leur usage. Mais l’objectif de réduction de 50 % qui avait été fixé n’a pas été tenu et on voit apparaître des revendications type zéro pesticide. Nous, ça nous va plutôt bien évidemment, mais sur un horizon de dix ans, nous savons bien que ce n’est pas réalisable. Si la profession n’est pas suffisamment proactive pour diminuer leur usage, elle va devoir faire face à une forte hostilité de la population qui exigera ce zéro pesticide.

De mon point de vue, il faudrait que les céréaliers recréent du lien avec leurs concitoyens. Ça peut passer par le paysage. Il faudrait, par exemple, qu’autour de Paris, on arrive à réinstaller un peu d’élevage, qui répondrait en partie aux besoins de la capitale en lien avec les grandes cultures. Le fond du problème, c’est la place sociale de l’agriculteur dans notre société. Si notre société ne la co-construit pas avec eux, ils seront toujours mal. »

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