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Des échanges souvent informels... à développer

Si elles sont souhaitées par de nombreux acteurs et logiques sur le plan technico-économique, les interactions entre céréaliers et éleveurs demeurent encore timides. Elles impliquent une rencontre, pas toujours évidente, une grande confiance et de la souplesse.

La proximité des exploitations facilite les collaborations entre éleveurs et céréaliers.
© S. Leitenberger

Quels types de coopération peut-on entretenir avec son voisin éleveur quand on est céréalier ? Récupérer le trop-plein de ses effluents d’élevage, par exemple, pourquoi pas dans le cadre d'un échange « paille contre fumier ». La pratique est classique. Mais aujourd'hui, pour de nombreux acteurs sur le terrain, il faut aller plus loin. Tout simplement parce que « la spécialisation accrue des exploitations en élevage ou en grandes cultures a conduit à fortement diminuer leur autonomie en intrants », observent Anaïs Charmeau et Julie Ryschawy, de l’Inra, dans un document présentant des cas d’interactions. D’un côté, les céréaliers ont besoin d’améliorer leurs sols qui manquent, entre autres, de matière organique. Ils cherchent aussi à allonger leurs rotations et à diversifier leurs assolements. De l’autre, les éleveurs veulent regagner de l’autonomie en matière d’alimentation animale et ils ont des excédents structurels. Comment mettre en route une collaboration intéressante et réussie ? Réponse en trois points.

1- Faire en sorte de se rencontrer

« Être purement céréalier ou purement éleveur, ce sont des métiers complètement différents et parfois, il n’y a aucun lien entre les deux, constate Anne Brunet, conseillère à la chambre d’agriculture du Centre-Val-de-Loire. Dans les faits, la rencontre entre ces deux professions n’est pas simple. » Le partenariat démarre plus fréquemment à l’initiative de l’éleveur. « Les attentes des céréaliers sur ces interactions sont plus récentes », note Sandie Boudet, chargée de mission à l’Idele (institut de l’élevage). La mobilisation des organisations professionnelles sur un territoire est un "plus" pour faciliter les échanges, car il permet l'entrée en jeu des conseillers, qui ont à leur disposition des outils méthodologiques pour favoriser la mise en place de projets. « Mais leur rôle n’est pas toujours simple, souligne Anne Brunet. Même s'ils ont besoin d'un accompagnement, les agriculteurs qui se lancent ont souvent envie d’être indépendants… » En tout cas, l'intérêt pour ces collaborations grandit, compte tenu de la fragilité des exploitations en polyculture-élevage. « On ne devient polyculteur-éleveur que par l’agrandissement, explique Michel Lafont, à la chambre régionale de Normandie. Et au bout du bout, on arrête l’élevage qui est trop contraignant. » De 2014 à 2016, la chambre d’agriculture du Centre-Val-de-Loire, a ainsi coordonné le projet Cer’el. Financé par le ministère de l’Agriculture via le Casdar, il visait à « initier la mise en place de synergies à l’échelle de territoires(1) permettant de rendre les systèmes spécialisés céréales/grandes cultures et élevages plus complémentaires ». Sans révolutionner les dynamiques déjà en place, il a débroussaillé et éclairé pas mal de questions. Plus récemment, les Hauts-de-France ont souhaité s’emparer du sujet. « Nous avons été missionnés par les professionnels agricoles de la région pour lancer une dynamique de groupe à l’échelle d’un territoire, observe Jérôme Pernel, chez Agro-Transfert. Nous avons fait un diagnostic qui a montré qu’il y avait assez peu d’interactions entre éleveurs et céréaliers. Souvent, l’un a besoin et l’autre impose ses conditions. Nous allons travailler autour de la mutualisation du matériel et de la main-d’œuvre. » 

2- Apprendre à se faire confiance

« Lorsque nous avons cherché des exemples d’interactions éleveur-céréalier, nous avons constaté que les coopérations fonctionnaient quand les familles se connaissaient avant», souligne Anne Brunet, qui a coordonné la fin du projet Cer’el. Ce peut-être au travers d'une Cuma ou d'un GIEE, par exemple. «Recréer un nouveau système s’avère compliqué », observe la conseillère. De fait, ces échanges sont fondés avant tout sur la confiance, qui demande du temps pour s'établir. « Le problème, c'est la dépendance de l'un par rapport à l'autre, signale Sandie Boudet, qui a évalué les bénéfices réciproques et les conditions de réussite d’un échange. Si dans le cas d'un échange de luzerne, la qualité n'est pas au rendez-vous, s'il y a un problème dans les livraisons, ce sera un gros handicap pour la suite. » La proximité peut être un atout. Dans le cadre du projet Cer’el, l’Esa (école supérieure d'agriculture) d’Angers a réalisé une étude sociologique(2) qui montre que dans 85 % des cas, les exploitations qui coopèrent sont distantes de moins de 15 kilomètres. Sandie Boudet nuance tout de même : « tout dépend de la rareté du produit et de son prix. Un agriculteur qui a besoin de fientes de poules est prêt à faire davantage de kilomètres pour les trouver ».

3- Accepter la difficulté d’évaluer les services rendus

Dans l'enquête menée par l'Esa d'Angers, 43 % des coopérations reposent sur « des échanges de produits non monétarisés, relevant principalement du troc, quelquefois même du don ». Et 59 % des échanges sont informels, « c’est-à-dire sans la médiation ou l’entremise d’un tiers ou d’un contrat ». « Dans les faits, les contrats écrits sont très peu développés. Il faut garantir une certaine souplesse, et le contrat écrit est souvent l’aboutissement d’une relation bien cadrée, non la base du partenariat », signale Anne Brunet. Pour Sandie Boudet, la flexibilité et le respect des engagements font partie des conditions de réussite de la relation : « il faut que chacun comprenne les enjeux pour l’autre. Et il faut accepter qu’une année donnée, un incident climatique, par exemple, empêche l’autre de tenir ses engagements. La communication est essentielle ». Établir la valeur de ce qui est échangé procède bien plus d’un accord amiable entre les parties que d’une évaluation formelle. « Ce n’est pas possible d’établir de cas types qui serviraient de référence, poursuit Sandie Boudet. D’abord parce que les produits échangés sont trop variés. Ensuite, parce qu’il faut prendre en compte la répartition des tâches, qui est très diverse et joue beaucoup sur les prix. » Pour Anne Brunet, « l'idée est surtout de voir si on perd quelque chose. Si ce n'est pas le cas, on a intérêt à se lancer». Tout simplement.

(1) Territoires pilotes dans le Centre, les Pays de la Loire et le Poitou-Charentes(2) Échantillon de 120 exploitants du Centre et du Poitou-Charentes, enquêtés pour une partie entre 2014 et 2015, pour l’autre en 2016.

Un cadre légal qui ne facilite pas les relations directes

C’est une spécificité française : un céréalier ne peut pas vendre en direct ses céréales ou ses oléagineux à un éleveur, il doit passer par un organisme stockeur agréé. Celui-ci est chargé de prélever des taxes administratives. S’il a l’avantage de générer une vraie transparence sur le marché des grains, ce mode de fonctionnement ne facilite pas la coopération entre les exploitants : ne pas respecter cette obligation revient à contrevenir à la loi, ce qui est passible d’amende. Pour les autres productions, les choses sont heureusement plus simples. Dans le cas des fourrages, il n’existe ainsi pas de réglementation particulière. De même, les effluents d’élevage et autres sous-produits animaux sont valorisables, sous réserve qu’ils répondent à des exigences sanitaires. Les digestats issus de la méthanisation entrent dans cette catégorie.​

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