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Agriculture périurbaine : « Pour accéder à mes parcelles, j’évite les entrées et sorties de bureau »

Circulation difficile, dégâts de lapins, dépôts sauvages… Des agriculteurs situés en zone périurbaine cherchent la parade face à des conditions de travail extrêmes.

Circuler avec les engins agricoles sur les routes très fréquentées requiert des précautions.
Exploiter des terres à proximité de centres urbains complique l'organisation du travail, notamment lorsqu'il faut emprunter des routes à forte circulation.
© Charles Baudart

Pour aller dans ses parcelles, pas question d’improviser. Hervé Vaessen est agriculteur à Fontenay-en-Parisis et Goussainville, dans le Val d’Oise, aux portes de la banlieue est de Paris. Ses champs sont au pied du deuxième aéroport européen, Roissy-Charles-de-Gaulle. L’activité est si intense que chacune de ses interventions culturales doit être anticipée. Et pas question d’avoir un contretemps ou une réunion. « Qu’il s’agisse des semis, d’un apport d’engrais ou d’une application fongicide, si je ne suis pas parti à 7 heures, c’est la galère », commente l’agriculteur.

Sa plus grande parcelle n’est qu’à 5 kilomètres du corps de ferme mais la seule route d’accès est empruntée par 25 000 véhicules par jour. « J’évite à tout prix les entrées et sorties de bureau, c’est-à-dire les créneaux 7 h 30-9 heures le matin et 16 h 30-18 heures le soir. Sinon, je mets 45 minutes pour y accéder, je provoque un bouchon de 2 kilomètres et les gens doublent en hurlant et en klaxonnant, y compris sur les lignes blanches. » Trop d’automobilistes ne pensent qu’à doubler en voyant un tracteur, et oublient vite les règles élémentaires de prudence. Dès lors, impossible de partir avec un gyrophare défectueux ou un clignotant en panne. Et mieux vaut bien régler ses rétroviseurs.

Doublement à risque sur les ronds-points

Au moment de la moisson, les difficultés de circulation sont moindres en raison des vacances estivales. Mais les complications ne sont jamais très loin. « Lorsque je conduis la moissonneuse sur la route, une voiture m’escorte. C’est obligatoire et indispensable. Avant de m’engager dans un rond-point, je me mets à cheval sur les deux voies. Cela évite que les gens me doublent et se fassent coincer quand je tourne, vu la longueur de mon convoi », explique Hervé Vaessen. À quand un autocollant apposé derrière les moissonneuses, comme pour les poids lourds, pour rappeler ce qu’est un angle mort ?

Les chicanes, haricots et dos d’âne, conçus pour casser la vitesse mais incompatibles avec le passage d’un engin agricole étaient très à la mode dans les communes. Ils ont presque tous disparu. « Heureusement, un guide des bonnes pratiques des aménagements de voirie, qui compile une série de recommandations, a été remis aux services de la direction départementale de l’équipement et aux communes par la FDSEA d’Île-de-France et la chambre d’agriculture. Depuis, ces aménagements sont faits en concertation », se félicite l’agriculteur.

Une fois au champ, l’agriculteur est rarement au bout de ses surprises. Les accès sont fréquemment bloqués par des gravats. Ils sont déversés de nuit comme de jour par camions entiers. « Avec le chantier du grand Paris, la demande est forte et des pseudo-professionnels louent leurs services d’enlèvement de gravats à des prix défiants toute concurrence. Ils chargent mais ne déposent jamais les gravats en décharge pour ne pas payer les redevances, ils les déversent dans les champs, explique Nicolas Hervin, agriculteur à Bellefonfaine, qui fait face au même fléau. Le phénomène est différent cette année. Les poids lourds ne se risquent pas dans les champs quand les sols sont gorgés d’eau. S’ils s’embourbent, c’est l’amende assurée. Alors ils vident dans les chemins. » Pour rentrer dans les parcelles, les agriculteurs doivent donc régulièrement aller chercher leur télescopique pour dégager l’accès aux parcelles. Les services municipaux organiseront plus tard l’enlèvement.

Les champs réservent d’autres désagréments. Dans les talus sans entretien de la ligne TGV Paris - Lille, qui bordent les parcelles d’Hervé, vivent des milliers de lapins. Ils occasionnent des dégâts considérables sur les cultures. « Nous les hébergeons, vous les nourrissez, m’a lancé un agent de la SNCF », sourit, amer, l’agriculteur. Les pigeons, qui viennent de la ville par nuées, occasionnent des dégâts similaires. Contre ces ravageurs, les solutions sont rares. Les chasseurs n’indemnisent rien : difficile de chasser dans des parcelles enclavées entre des voies de circulation et une zone industrielle. Reste le braconnage, qu’affectionnent certaines communautés. Et la myxomatose, qui ces dernières années régule la population de lapins.

D’autres surprises attendent souvent Hervé : « quads, motos et 4X4 prennent régulièrement les champs comme terrain de cross. Pour éviter les bouchons, certains coupent même les champs avec leur voiture. La seule solution pour empêcher cela, c’est de labourer profondément les bords de parcelles, avec la raie de labour côté talus », détaille-t-il. Les agriculteurs les plus excédés creusent même des fossés. Le paysage devient sordide.

L’agriculture périurbaine devient une zone défavorisée, comme la montagne

Las, au printemps, l’agriculteur observe, impuissant, les vols de cultures sur pied à grande échelle. Les feuilles de colza sont découpées pour agrémenter la cuisine asiatique, les pommes de maïs sont arrachées au stade laiteux pour être consommées, tout comme les pois protéagineux. « Le pire, ce sont les pommes de terre. Des plants sont volés par rangs entiers dès la plantation. L’an passé, autour de trois cents personnes récoltaient les pommes de terre de fécule d’un voisin. Quand les gens sont si nombreux, mieux vaut ne pas y aller et appeler la gendarmerie. S’il s’agit de petits groupes, j’essaie de faire de la pédagogie mais les gens ne voient pas le problème : il y en a plein, ça ne se verra pas… »

Par leur ampleur, ces situations désarment les agriculteurs. Dans ces territoires ou toutes les inégalités s’expriment, les pouvoirs publics semblent débordés. À l’aune des cambriolages et des agressions, les déboires des agriculteurs passent pour des peccadilles. « Chaque fois, il faudrait porter plainte en gendarmerie. Cela prend des heures et ne débouche sur rien. Alors, tout le monde se lasse, admet Nicolas Hervin. L’agriculture périurbaine devient une zone défavorisée comme l’agriculture de montagne. Je crois qu’il faut s’y faire. »

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