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Haïti : le jardin créole pour une agriculture de survie

Le jardin créole permet de subvenir aux besoins de la population démunie de Haïti. Issu du métissage de pratiques agraires amérindiennes, africaines et européennes, il est aussi un système de culture vivrière adapté au dérèglement climatique qui mérite d’être étudié.

Médiatisée lorsqu’il y a de quoi faire sensation, avec les cyclones, les tremblements de terre, l’assassinat présidentiel, le narcotrafic, l’existence de Haïti repose pourtant sur sa large population rurale et notamment ses paysans. La partie est de l’île d’Hispaniola située entre Porto Rico et Cuba, la République dominicaine, est connue pour ses plages et son tourisme de masse, son agriculture dynamique tandis que sa partie ouest est connue pour sa désolation. L’une est en autosuffisance alimentaire, l’autre est en souffrance alimentaire.

Nombre de ruraux démunis de cette terre qui apporta autrefois richesse à la France sont aujourd’hui ouvriers agricoles (entre autres) chez leurs voisins hispanophones. Depuis plusieurs décennies, dictatures et fléaux ont mis des milliers d’Haïtiens sur le chemin de l’exil et aujourd’hui, c’est la diaspora, très dynamique en Amérique du Nord et en Europe, qui permet par ses transferts financiers de faire vivre la population locale. Cette manne représente plus de 21 % du PIB. Si les villes sont surtout approvisionnées par des produits d’importation, en milieu rural, la situation est bien différente et ce d’autant plus que les infrastructures et la sécurité font défaut.

Les jardins issus de l’esclavage

Humble, discret, peu exigent, et résistant aux différents aléas, c’est au jardin créole que des générations de ruraux doivent l’autosuffisance alimentaire et la satisfaction de différents besoins. Le jardin créole est cet espace facilement surveillable face aux voleurs et aux divagations du bétail, qui permet de subvenir aux besoins alimentaires et thérapeutiques. Son histoire s’inscrit dans celle des peuples qui occupèrent l’île et qui ont légué leurs pratiques à leurs successeurs ainsi que dans celle des esclaves qui y agrégèrent leurs pratiques africaines de cultures associées sur parcelles aussi collectives.

Les peuples amérindiens (Arawak-Taïno- Kalina- Caribe) n’ont par ailleurs pas totalement disparu puisque leurs gènes se retrouvent par métissage dans les populations afro-descendantes du pays, et même dans le vocabulaire et les pratiques culinaires locales comme la fabrication de la cassave avec le manioc, le boucanage, l’usage du barbecue et même la pratique du Vaudou. Si les premiers peuples pratiquaient l’itinérance sur des abattis-brûlis avec pour dominante la culture de nombreuses variétés de manioc notamment ; il s’est enrichi de pratiques des peuples amérindiens venant des bords du fleuve Orénoque (Venezuela). Les plantes ont été ramenées sur l’île depuis cette région sud-américaine. Maïs, arachide, ananas, piment, tabac, patate douce... ont donc été rapportés des régions amazoniennes lors de ces migrations de populations. Le code noir, instauré sous Louis XIV, légifère la traite négrière dans les colonies. En 1865, il est imposé aux colons de nourrir leurs esclaves et de nombreux propriétaires le contournent en leur concédant des lopins de terre. Y sont plantées des cultures locales et progressivement des plantes africaines.

Cultures multi-étagées et associations culturales

Par sa richesse, le jardin créole est à lui seul un jardin botanique ! Il est l’identité de ses propriétaires, avec ses différentes fonctions plus ou moins développées sur 500 m² à un hectare. Les différentes plantes qu’il héberge sont alimentaires, médicinales, stimulantes, ornementales, d’artisanat, de clôture, de fourrage ou de cérémonies. Il se décline suivant différents systèmes agroforestiers en fonction de la proximité ou non de l’habitation, de la nature du sol ou de sa géomorphologie. Les cultures multi-étagées et les associations culturales le caractérisent. Suivant les terroirs, les cultures de rentes que sont cacaoyer, caféier, oranger ou manguier en sont les pivots.

On y trouve également les plantes alimentaires : tubercules (manioc, taro, patate douce, igname, malanga…) ; les céréales (maïs, sorgho, millet…), les légumineuses (pois, haricot, pois doux, arachide, pois Congo) ; les légumes (tomate, aubergine, oignon, carotte, chou, cucurbitacées, calalou…) ; les fruits (ananas, papaye, anones, noix de cajou, caïmite, fruit de la passion, mangue, agrumes, banane, sapote, avocat, mombin…) ; les épices et condiments (piment, roucou, vanille, quatre épices, gingembre…). La « médecine feuille » ou phytothérapie haïtienne est riche de plus de 220 plantes médicinales et stimulantes dont les usages se transmettent. Les plantes ornementales permettent d’égayer une vie un peu rude (tel l’hibiscus omniprésent), tandis que les plantes pour l’artisanat telles que le calebassier, la courge, le bois tiennent aussi leur place. En période de sécheresse, nombre d’arbres sont rabattus afin que leurs feuilles servent de fourrage.

Haïti fut un modèle pour les jeunes nations

Le jardin créole, issu du métissage de pratiques agraires amérindiennes, africaines et européennes a un bel avenir devant lui et ce d’autant plus que le pays traverse différentes crises. Il résiste au manque d’infrastructures et d’appui au développement. Il est l'un des systèmes de culture les mieux adaptés au dérèglement climatique et permet aussi une diversification des apports et des revenus. Son mode de gestion en fait un grand réservoir de diversité génétique qui mérite d’être étudié afin de multiplier et diffuser semences et matériel végétal sélectionnés et adaptés par le paysan à son terroir. La ressource génétique est là, il faut la valoriser. L’agriculture, fondement historique et pilier de l’économie du pays, ne permettra une relance de l’économie que si les décideurs y mettent la volonté et favorisent un meilleur environnement sociopolitique et sécuritaire. Sans quoi, exode rural et immigration continueront d’appauvrir Haïti qui fut autrefois un modèle pour les jeunes nations des « Amériques » (voir ci-contre).

En chiffres

27 560 km² de superficie

11 400 000 habitants

13,42 milliards usd de PIB

L’agriculture représente 17,58 % du PIB alors que l’essentiel de la population est rurale

27 % d'inflation depuis ce début d’année

– 3,7 % de croissance en 2021 (FMI)

Une agriculture pillée

L’Histoire de Haïti a été façonnée par l’agriculture. Après que Christophe Colomb découvre les Caraïbes en 1492, les Espagnols ont exploité la population Taïno puis des esclaves d’Afrique dans l’exploitation aurifère. Au XVIe siècle, la France prend possession de la partie ouest de l’île d’Hispaniola alors délaissée car pauvre en or. Les occupants de ce nouveau territoire appelé Saint-Domingue y développent la culture de la canne à sucre, du café, de l’indigo, du tabac, du coton... Saint-Domingue devient la colonie la plus lucrative du royaume. En 1804, les esclaves se révoltent et la colonie devient Ayiti (ancien nom de l’île en langue Taïno), première république noire de l’Humanité.

En 1825, Charles X reconnaît son indépendance en contrepartie d’une somme de 90 millions de francs or. La dette sera finie d’être payée au début des années 1950 privant la jeune nation d’autant de milliards pour son développement. Au début du XXe siècle, les USA colonisent Haïti de 1915 à 1934. Là encore, c’est l’agriculture qui est au centre des intérêts pour répondre aux besoins de l’industrie (fruits, sisal et bois). La dictature des Duvallier, père et fils, de 1957 à 1986 s’enrichit une fois de plus grâce à l’agriculture. Depuis, l’instabilité politique et la corruption continuent de se développer. Le séisme de 2010 et les cyclones ont fortement impacté le pays. Les différentes missions de stabilisation des Nations Unies n’ont pas donné les résultats escomptés et Haïti s’enfonce dans le sous-développement.

 

Quelques produits exportés

 
La canne à sucre est à la source d'un des meilleurs rhums du monde. © Y.Narbesla
Le rhum Barbancourt, créé en 1862 par un Charentais qui utilisa la technique de double distillation pratiquée pour le cognac, est l’un des meilleurs rhums au monde (plusieurs fois médaillé à l’international). Haïti exporte des écorces d’oranges douces et amères qui entrent dans la palette aromatique de différents spiritueux européens. L’huile essentielle de vétiver (50 % de la production mondiale en Haïti) entre dans la composition de grands parfums. Le cacao haïtien est un cru recherché. Il se vend aussi bien aux USA qu’en Europe. La mangue Francisque est principalement exportée vers les USA. La caféiculture est en renaissance.

 

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