« Je ne me réjouis plus à l’arrivée de l’été » : sur le Larzac, le pastoralisme à l’épreuve du loup

- - 7 min
"Notre vie, c'est d'être dehors" : Sophie et Bruno Pradel sont éleveurs pastoraux dans le nord de l'Hérault. Crédits : © D. Séailles

À Saint-Michel, dans l’Hérault, le père et la fille Pradel conduisent leurs blanches du Massif central par les parcours du causse du Larzac. Un système pastoral qu’ils estiment vertueux, mais que le retour du loup fragilise.

19 heures. Nous sommes au début de l’été, et il est l’heure de sortir les 550 blanches du Massif central de Bruno et Sophie Pradel. Par ces fortes températures, les brebis passent leur journée à l’abri de la bergerie et pâturent la nuit. Après quelques centaines de mètres sur la route, elles gagnent un parc d’une centaine d’hectares, et les voilà qui s’éparpillent déjà dans les parcours. On reviendra les chercher le lendemain, à neuf heures, une fois leur menu pastoral dégusté.

 

 
<em class="placeholder">Les brebis entrent dans un parc sous la supervision de Bruno.</em>
Le soleil décline : l'heure de sortir les Blanches pour leur pâturage nocturne pendant l'été. © D. Séailles

Cette routine estivale, c’est celle de Bruno et de sa fille Sophie, éleveurs ovins à Saint-Michel, dans l’Hérault. Bruno est passé des lacaunes laitières aux blanches du Massif central en 2015, avant d’être rejoint par sa fille deux ans plus tard. « J’ai eu un déclic à la mort de mon grand-père. Il avait la passion des animaux, et de cette ferme aussi, la ferme des Gamboules », explique celle qui travaillait à l’époque à l’éducation nationale. « Je me suis dit qu’il ne fallait pas que ça s’arrête. » La jeune femme suit alors une année de BPREA à la ferme de La Cazotte, en Aveyron. Elle reprendra l’exploitation familiale à la fin de l’année.

Des blanches conduites par la garrigue

Leurs blanches pâturent 910 hectares de parcours sur le causse du Larzac. « Cela peut paraître beaucoup, mais nous avons besoin de 1,5 hectare par brebis », indique Sophie. Les brebis pâturent quasiment toute l’année, hormis pendant la période d’agnelage autour de février. « Notre vie, c’est d’être dehors », résume Bruno Pradel. « Le troupeau ne nous coûte pas bien cher ! » Aucun fourrage n’est produit sur l’exploitation : environ 145 tonnes sont achetées par an, ainsi que 7 tonnes d’aliment pour les agneaux, vendus à un engraisseur à deux mois et demi.

Au printemps et à l’automne, quand les jours sont courts et que les conditions météo peuvent être défavorables, Bruno et sa fille gardent le troupeau la journée, et le rentrent la nuit. « C’est plus simple pour les contenir et puis, on aime garder », sourit Sophie. Dès leur sevrage, au printemps, les agnelles apprennent aux côtés de leurs aînées à se nourrir dans les parcours.

 

 
<em class="placeholder">Brebis dans les parcours dans l&#039;Hérault</em>
Les brebis s'éparpillent dans les parcours. © D. Séailles

L’été, le rythme s’inverse. Les fortes chaleurs obligent à faire pâturer la nuit. Lâchées dans les parcours recoupés en parcs d’une centaine d’hectares, les brebis reviennent le lendemain matin par elles-mêmes près des bâtiments d’élevage ou de l’entrée des parcs, pour s’abreuver et consommer du sel. « À neuf heures, je vous garantis qu’elles sont là à vous attendre », assure Bruno, qui a gardé des brebis toute sa vie. En août, c’est au tour d’un bois communal de 250 hectares d’être pâturé. En temps normal, la période estivale est donc calme : « On y va deux fois par jour pour vérifier si tout va bien. Ce n’est pas vraiment du travail », affirme Bruno.

 

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

témoignage
Suivi
Suivre
 
<em class="placeholder">Brebis blanches du massif central.</em>
Les agnelles apprennent aux côtés de leurs aînées à se nourrir dans les parcours. © D. Séailles

« Une épée de Damoclès »

Mais depuis 2020, le retour du loup a tout bouleversé. « Le loup est une catastrophe », se désole Bruno. « En cinquante ans de métier, la prédation, c’est la seule grosse contrainte que j’ai eue. Une fois qu’une attaque vous est arrivée, ça ne vous sort plus de la tête. » Laisser les animaux dehors la nuit est devenu risqué. Quand la présence du loup est signalée ou après une attaque, Sophie et Bruno rentrent les brebis le soir, alors même qu’elles ont déjà passé la journée à l’intérieur. Rassembler les brebis éparpillées dans les parcours sans en oublier relève alors de l’exploit. « Essayer de les ramener à 23 heures… c’est impossible. Elles commencent à peine à manger », soupire Sophie. La fin de l’été amène une bouffée d’oxygène. « À partir du mois d’octobre, le loup ne nous fait plus peur. Même si les parcs sont grands, on garde les brebis la journée », précise Bruno.

La peur de l’été

« C’est un stress permanent », explique Sophie, qui aimerait que l’aspect psychologique de la prédation soit davantage pris en compte. « Ça nous gâche notre vie privée, notre vie de famille. » Qu’il y ait une attaque ou non, le loup hante les esprits. L’été est une période sous tension, tandis que le reste de l’année est passé dans la crainte de voir l’été arriver. « Je ne me réjouis plus à l’arrivée de l’été », regrette Sophie. D’autant que l’opinion du grand public n’est pas tendre avec les éleveurs. « Le métier d’agriculteur est celui qui est le plus critiqué. Les commentaires sur les réseaux et dans les médias nous font vraiment du mal. »

Pour rééquilibrer le débat, Sophie a suivi une formation de l’OFB pour être correspondante du réseau loup-lynx. Un statut qui lui permet notamment de renseigner des traces de présence du loup aux autorités. Quant aux décisions successives des pouvoirs publics, elles n’en finissent pas de dérouter Sophie et Bruno. « On ne comprend pas ce qu’ils font », soupirent-ils. « On nous dit que les brebis entretiennent le plateau, participent à la protection des incendies… mais rien n’est fait pour nous aider. C’est contradictoire. » Pour prévenir le risque incendie, Bruno Pradel gyrobroie une centaine d’hectares par an et pratique l’écobuage en février.

Pas de chiens de protection

Adopter des chiens de protection ? Sophie et Bruno ont bien réfléchi à la question, mais les conflits avec les autres usagers du territoire les en dissuadent pour l’instant. D’autant que le père et sa fille doutent de leur efficacité dans des parcours : « Quand les brebis sont dans de grands parcs, elles se divisent. Il nous faudrait entre huit et douze chiens pour être avec elles. »

Les exemples d’attaques de loups sur des troupeaux équipés de chiens de protection achèvent de les persuader que cet investissement n’en vaut pas la peine. « Finalement, même nos voisins avec patous rentrent leur troupeau la nuit. » La question d’embaucher un berger se pose aussi. « Il faudrait qu’il fasse des horaires coupés, le matin et le soir, pour sortir et rentrer les brebis », imagine Sophie. « Mais ce ne serait qu’un pansement sur trois mois de l’été qui nous font peur. » Bruno, lui, se montre plus sceptique.

La relève est assurée

Pour l’instant, les Pradel tiennent le coup : il n’est pas question de renoncer à leurs pratiques sous la pression de la prédation. Pas de quoi décourager Sophie qui prendra bientôt le relais de son père, et qui, comme lui, a la passion du métier chevillée au corps.

 

 
<em class="placeholder">La bergerie a été remise à neuf en prévision de la reprise de l&#039;exploitation par Sophie.</em>
La bergerie a été remise à neuf en prévision de la reprise de l'exploitation par Sophie. © D. Séailles
Voir plus

Plus d’articles sur ce thème

Contenus partenaires