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Faire face au mal-être

2015 aura été une « annus horibilis » pour les détenteurs de cheptels allaitants. Les résultats économiques sont à la peine. La viande bovine et indirectement ses producteurs ont été accusés de bien des maux. Le moral est souvent atteint.

Pouvait-on imaginer plus difficile scénario que 2015 pour des producteurs de viande bovine ? À une conjoncture déprimée est venue s’ajouter une météo compliquée. Même s’il conviendrait d’y apporter des nuances selon les régions, sécheresse, vent et températures estivales puis automnales anormalement élevées se sont traduits sur le terrain par une année atypique dans de nombreux départements. Des conditions climatiques souvent annoncées comme prémonitoires de ce qui nous attend dans les années à venir en termes d’évolution du climat.

2015 aura aussi été marquée par les tracas sanitaires et commerciaux découlant du retour de la FCO, mettant à mal le prix de certaines catégories d’animaux, générant qui plus est des dépenses supplémentaires imprévues. Et comme si cela ne suffisait pas, certaines exploitations très herbagères du Massif central sont confrontées à des pullulations quasi inédites de rats taupiers, lesquelles font d’ores et déjà peser bien des interrogations pour l’année fourragère en cours.

Annonces maladroites sur l’évolution du revenu

Le comble est que le 15 décembre dernier, la Commission des comptes de l’agriculture trouvait le moyen d’annoncer un revenu agricole par actif (exploitants et salariés) en progression de 8,8% en 2015, selon les données de l’Insee. Par actif non salarié, le revenu aurait même progressé de 16,2% ! Et de reconnaître quand même que, autour de cette moyenne, les situations sont très contrastées entre productions. Quoi qu’il en soit, cette annonce pour le moins maladroite a parfois été analysée comme la volonté de camoufler l’actuel malaise paysan à la grande masse des Français, peu au fait des difficultés du monde de l’agriculture et surtout de l’élevage.

Comment peut-on surtout globaliser les chiffres de productions aussi différentes que les fruits et légumes, les céréales, le vin, le lait ou la viande bovine ? « Annoncer un revenu prévisionnel 2015 en hausse est une véritable provocation », affirmait la FNSEA suite à la publication de ces résultats. « Qui peut, un seul instant, croire de tels chiffres, au regard de la situation économique exceptionnellement critique que vivent des dizaines de milliers d'agriculteurs ? »

La Coordination rurale estimait de son côté, dans un communiqué, qu'il s'agit d'une «année noire présentée en rose», rappelant que 2015 a été marquée par de nombreuses manifestations d'agriculteurs. Ce syndicat remet en question la fiabilité des chiffres fournis, «alors qu'une bonne partie des productions n'est pas vendue, avec des prix devenus très volatils». La Coordination pointe également l'incertitude que fait porter, selon elle, les aides PAC («retard de traitement des dossiers», «incertitude» sur les enveloppes de conseils régionaux) sur les revenus 2015. Pour la Confédération paysanne, les chiffres publiés «ne reflètent pas la complexité de la réalité», notamment les écarts de revenus. De plus, elle estime que les chiffres sont d'autant plus «incertains» que la réforme de la PAC «laisse beaucoup d'incertitudes sur sa mise en œuvre». Et de préconiser de «se pencher sur les résultats des centres de gestion pour se rapprocher du terrain ».

La Saône-et-Loire en exemple

Et à cet égard, si on prend l’exemple de la Saône-et-Loire, premier département français pour l’importance de son cheptel allaitant, Cerfrance 71 fait état pour 2015, d’une « année difficile » pour les producteurs de viande bovine avec un revenu qui « repart à la baisse ». En 2014, leur revenu moyen (tous systèmes confondus) s’affichait à 12 000 €/UTAF. L’année 2015 sera marquée par une reprise des dépenses (liées notamment à la sécheresse et au surcoût FCO), des marchés bousculés et une PAC dont le nouvel impact sera très variable selon les situations. « Ces éléments nous conduisent à prévoir un revenu par UTAF qui repart à la baisse. À 10 100 €/UTAF, il serait inférieur de 27% à la moyenne décennale. » Ce résultat diffère selon les systèmes de production et tend à augmenter avec le taux de finition des produits. En système naisseur, la conjoncture laisse présager pour 2015 un revenu en baisse (9200 €/UTAF). « Seules 30% des exploitations présentent une efficacité technico-économique (EBE/Produits) supérieure à 35%. »

En analysant l’évolution des chiffres sur la dernière décennie, Cerfrance 71 indique que la progression de la dimension économique des élevages ne s’est pas pour autant traduite par une amélioration du résultat global d’exploitation. Cumulés sur dix ans, les agrandissements représentent une progression moyenne de 19% pour la surface des exploitations allaitantes, et de 23% pour le nombre de vêlages. « Par ailleurs, la baisse (progressive mais constante) de la main-d’œuvre amplifie le gain de productivité : entre 2005 et 2015, le nombre de vêlages par UMO a progressé de 12 unités pour atteindre 57 vêlages/ par UMO, soit un gain de 28% en dix ans ! Les efforts fournis par les éleveurs sont colossaux pour résister à la conjoncture. Jusqu’à quel point sera-t-il possible d’actionner ce levier tout en gardant la même efficacité ? »

Dossiers déposés dans les cellules d’urgence

Si on analyse ensuite l’impact de cette crise par le biais du nombre de dossiers déposés par les agriculteurs dans les cellules d’urgence mises en place par le ministère de l’Agriculture, les chiffres traduisent la gravité de la situation. Dans un premier temps, le ministère avait évoqué 25 000 éleveurs (toutes productions confondues) sinistrés. Ce sont finalement 35 000 dossiers (sur 60 000 déposés) qui ont été retenus par les cellules d’urgence pour bénéficier du fonds d’allègement des charges. Par ailleurs, 3 700 demandes d’aides à la restructuration des prêts bancaires ont été « enregistrées ».

Ces difficultés économiques accrues viennent accentuer un évident malaise au sein de la profession. Bien des éleveurs vivent mal le fait de voir leur foyer de plus en plus dépendant du salaire gagné par leur conjointe en travaillant à l’extérieur. Une situation parfois vécue comme une humiliation, alors qu’eux-mêmes ne comptent pas les heures passées derrière leurs animaux et que les performances techniques de leur cheptel ne sont pas non plus forcément à remettre en cause.

Plus que les aléas économiques, climatiques ou sanitaires, c’est aussi la fréquente remise en question du produit viande, avec sa prétendue nocivité sur l’environnement et le bien-être animal, qui contribuent à miner le moral des éleveurs. Des suspicions largement relayées ces derniers mois dans les « grands médias » avec une succession d’émissions et de déclarations à charge véhiculant un discours, voir un militantisme anti-viande souvent haineux, lequel a forcément pénalisé les niveaux de consommation, et a de ce fait contribué à accentuer la mauvaise tenue du prix du bétail, agravant d'autant l'état des trésoreries.

F. A. 

Avis d’éleveur

« Quand les difficultés s’enchaînent…"

« Quand les difficultés s’enchaînent, on ne voit rien arriver parce qu’on a le nez dans le guidon. Les problèmes techniques liés à la conduite du cheptel viennent se cumuler à la mauvaise conjoncture et c’est l’engrenage. On s’accroche. On refuse de voir la réalité. On s’épuise en pensant toujours que l’on va s’en sortir, alors que l’on va droit dans le mur. Il est alors capital d’avoir le soutien de sa famille et de ses amis. On a tôt fait de se replier sur soi dans la mesure où on est affecté dans son amour propre par l’évolution de la situation. On craint le regard des autres. On se mure dans le silence, alors que c’est tout l’inverse de ce qu’il faudrait faire. Il faut parler et faire part de ses difficultés. »

Avis d’expert

« Le malaise est encore plus profond chez les producteurs laitiers »

« En Haute-Loire, on ressent des difficultés économiques accrues chez tous les détenteurs de bovins, mais c’est chez les producteurs laitiers, plus nombreux sur le département, que le malaise est le plus profond, encore plus latent qu'exprimé. Les attaques médiatiques dont a fait l’objet l’élevage ont suscité des réflexions. Mais chez les producteurs de viande bovine, c’est davantage la baisse des cours et les restrictions de déplacements d’animaux liées à la FCO qui suscitent le plus d’inquiétudes et de mécontentement.
Certains éleveurs laitiers ou viande cessent leur activité. D’autres vont se reconvertir du lait vers la viande ou — sur le bassin de Brioude — optent pour les seules cultures, surtout céréalières et fourragères. La réflexion classique est : « Faut-il vraiment continuer avec cette astreinte bi-quotidienne de la traite pour gagner si peu ? ». On s’attendait à une vague importante de conversions lait-viande sur les monts de la Margeride, secteur où il y a beaucoup de petites structures (moins de 200 000 l de lait), souvent mixtes lait-ovins ou lait-viande. Ce ne sera pas forcément là que ce phénomène sera le plus important. Ce sont des exploitations dont les surfaces sont limitées. Passer du lait à la viande sans augmenter la SAU ne permet pas de réaliser un chiffre d’affaires équivalent. La production de veaux sous la mère pourrait présenter une alternative en allaitant pour ces exploitations. Mais c'est surtout la conversion en bio, stimulée par la demande actuelle de la filière laitière, que tentent de plus en plus d'élevages. »

Philippe Halter, ingénieur référence bovins viande à la chambre d’agriculture de Haute-Loire

Avis d’éleveur

« Le discours anti-viande met un coup au moral »

« En Lorraine, 2015 a été marquée par une sécheresse sévère. Elle a aggravé l’impact de la conjoncture. La non-compétitivité de nos fermes n’est pas que conjoncturelle, elle est aussi structurelle, un peu comme si on était arrivé au bout d’un modèle. Trop d’éleveurs perdent confiance.

Dans ce contexte pesant, il n’était vraiment pas nécessaire que les médias en rajoutent une couche avec les multiples accusations qui ont été proférées fin 2015 vis-à-vis de notre produit et de notre profession. On en a pris plein la tête. Ces discours visant à culpabiliser les consommateurs en leur disant qu’ils doivent modifier leurs habitudes alimentaires et réduire, voir cesser de consommer viande et lait pour sauver notre planète, je ne les supporte plus. Cela nous a mis un coup au moral. Je me suis senti blessé alors que j’aime mon métier et que j’ai toujours essayé de le faire le mieux possible. On doit être plus pro-actif vis-à-vis de nos détracteurs, en leur rappelant que l’on a encore rien inventé de mieux qu’un ruminant pour transformer en aliment noble, directement utilisable par l’homme, les 13 millions d’hectares de prairie qui contribuent à faire la beauté de nos paysages français. Une côte de bœuf, c’est un petit morceau de paysage et c’est aussi un bon moyen de stocker du carbone ! »

Stéphane Peultier, éleveur de Salers en Meurthe-et-Moselle et président de l’OPNC Apal

Pas mieux qu’en 2014

Les revenus 2015 des exploitation allaitantes, d’après des estimations de l’Institut de l’élevage, n’évolueront guère en 2015. Ils seront très similaires aux chiffres déjà bien déprimés de 2014.

L’Institut de l’élevage a estimé le revenu courant avant impôt de différents systèmes d’élevage spécialisés dans la production de viande bovine à partir du panel de 314 exploitations suivies dans le cadre du dispositif Inosys-réseau d’élevage. Premier constat : les revenus sont très disparates au sein de chaque système de production. « Cette forte variabilité est en lien avec la taille des élevages, leurs performances techniques ou leur mode de gestion. » L’évolution du montant des aides dans le cadre de la nouvelle PAC affecte parfois le produit. « Les systèmes intensifs sont impactés par la convergence des soutiens découplés. Les systèmes naisseurs n’ont pas tous profité de la revalorisation de l’ICHN. Celle-ci ne compense pas intégralement la disparition de la PHAE pour les systèmes les plus extensifs, qui touchaient souvent les niveaux les plus élevés. » La météo 2015 a également un impact avec un degré d’exposition à la sécheresse variable selon la localisation des élevages suivis dans le cadre de ce réseau. Enfin, suite au retour de la FCO, la situation de l’exploitation en zone réglementée ou indemne s’est traduite par un repli des cours et surtout un report des ventes induisant des frais supplémentaires pour nourrir et loger les animaux. 

Autant de facteurs expliquant eux aussi en grande partie les écarts de revenu. « Au final, 2015 n’apporte pas de réel bouleversement dans les tendances antérieures et les revenus des systèmes bovins viande restent dans l’ensemble à la traîne. » Ils restent sensiblement au même niveau que ceux déjà constatés en 2014.

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