Phosphore : à quel moment en apporter pour éviter le défaut d’alimentation ?
Insidieux sur ses effets sur les cultures, le phosphore mérite une vigilance accrue, notamment via les analyses de sol. Non systématiques, les apports cibleront les sols à risques de carence et les cultures exigeantes en cet élément, avec une fourniture sur les stades juvéniles des plantes.
Insidieux sur ses effets sur les cultures, le phosphore mérite une vigilance accrue, notamment via les analyses de sol. Non systématiques, les apports cibleront les sols à risques de carence et les cultures exigeantes en cet élément, avec une fourniture sur les stades juvéniles des plantes.
Des plantes chétives, un tallage réduit des blés, une parcelle clairsemée par endroits : le blé tendre est souffreteux sur la plateforme d’expérimentation de Miermaigne en Eure-et-Loir. Et pour cause : ces symptômes se présentent sur des microparcelles où aucun apport d’engrais phosphaté n’a été réalisé depuis 50 ans. « Sur ce site où la rotation culturale est diversifiée, on peut établir les conséquences d’une impasse totale en phosphore, explique Jean-Baptiste Gratecap, conseiller fertilisation à la chambre d’agriculture d’Eure-et-Loir. Les teneurs sont descendues à un niveau inférieur à 30 ppm (Olsen) dans le sol. Pour un blé de blé, la perte de rendement atteint 30 % par rapport à une situation où le sol est suffisamment pourvu en phosphore. Pour le colza, cette perte est de 28 %. »
En retenant les cours d’avril 2026 pour ces productions, les conséquences d’un arrêt complet d’apport de phosphore (et non d’impasses ponctuelles) sont importantes pour le colza, dont les prix sont actuellement rémunérateurs. La perte économique se chiffre à près de 600 euros par hectare. En blé, elle est de 400 euros par hectare. En situation d’impasse annuelle, la diminution de la teneur en phosphore dans le sol est d’environ 4 ppm chaque année selon plusieurs études retenues comme références.
| Pertes économiques en cas d’impasses systématiques d’apport de phosphore(1) | |||||
| Rendement moyen en Eure-et-Loir | Perte moyenne | Indice de perte | Perte économique (prix 2023) | Perte éconmique (prix 21 avril 2026) | |
| 74 q/ha | 9 q/ha | 11,70 % | 198 €/ha | 166 €/ha | |
| 74 q/ha | 22 q/ha | 30,10 % | 484 €/ha | 407 €/ha | |
| 75 q/ha | 16 q/ha | 21,90 % | 320 €/ha | 298 €/ha | |
| 38 q/ha | 11 q/ha | 28,10 % | 539 €/ha | 573 €/ha | |
| 70 q/ha | 10 q/ha | 14,90 % | 190 €/ha | 198 €/ha | |
Source : chambre d’agriculture d’Eure-et-Loir et Réussir SA (1) Résultats de l’essai longue durée de Miermaigne, Eure-et-Loir. Prix 2026 : blé 185 €/t, orge 186 €/t, maïs 198 €/t, colza 521 €/t. | |||||
Des besoins des cultures au début de leur développement
Quelle stratégie adopter en fertilisation phosphatée, en particulier sur des cultures exigeantes comme le colza, la betterave, la pomme de terre ? « En termes de choix de fertilisants, il vaut mieux utiliser des engrais simples ; cela permet de n’apporter que le juste nécessaire à la culture, conseille Grégory Véricel, spécialiste fertilisation à Arvalis. Le phosphore étant très peu mobile dans le sol, il y a un intérêt à l’apporter au plus proche du semis et en localisé de préférence. »
La fertilisation localisée sur la raie de semis est réalisable sur les cultures à interrang large. En colza, la localisation d’un engrais phosphaté à côté de la ligne trouve son intérêt pour les semis à écartement supérieur à 40 cm par rapport à des applications en plein incorporées. « Dans ce cas, l’apport peut être réduit de 30 kg/ha de P2O5 dans les sols à teneur faible (avec apports aux alentours de 100 kg/ha en plein) ou intermédiaire (50 à 70 kg/ha en plein) en phosphore », mentionne Terres Inovia.
Sur le maïs, la fertilisation starter avec un engrais standard 18-46 associant azote et phosphore localisé sur la ligne de semis est une pratique courante. Il répond au besoin d’azote rapide de la plante pour son démarrage et à celui important en phosphore entre les stades 3 feuilles et 8-10 feuilles pour son bon développement. « L’azote ammoniacal de ce type d’engrais engendre une acidification de l’environnement autour des granulés d’engrais, ce qui favorise la solubilité du phosphore et donc son assimilation », ajoute Grégory Véricel.
Localisation d’apport payante même sur blé, culture peu exigeante
En betterave, dans les situations à faible teneur en phosphore et les sols de craie, l’Institut technique de la betterave (ITB) préconise des apports au printemps proches des semis. Pour des situations moins à risque de carence, la fourniture pourra être réalisée à l’automne ou au printemps. La quantité qui peut atteindre les 100 kg/ha sera à moduler selon plusieurs conditions : type de sol et teneur, apports de fertilisants organiques (vinasse, écumes de sucrerie, boues de station d’épuration…) pendant l’interculture.
Et en blé ? Arvalis a testé la localisation au semis, en utilisant de l’engrais phosphaté Super 45 directement mélangé à la semence. « Cette localisation du phosphore près des graines au moment des semis a permis un gain significatif de rendement de 2,7 q/ha en moyenne sur 13 essais de blé tendre et blé dur », rapporte Grégory Véricel. Il note que la réponse du blé aux apports de phosphore en plein enfoui au semis est quasiment nulle sur les sols avec plus de 20 ppm de phosphore.
Quid sur la longueur d’une rotation comme une succession colza-blé-orge ? « Les apports seront à privilégier sur le colza, culture exigeante, et sur la deuxième paille, en l’occurrence l’orge ici sur la plateforme d’expérimentation de Miermaigne, préconise Jean-Baptiste Gratecap. Mais si les sols sont peu pourvus en phosphore, des apports annuels seront nécessaires. Avec des teneurs moyennes à élevées, l’impasse sera possible sur le blé assolé. »
Vigilance accrue sur les apports de phosphore en sols calcaire
Le type de sol influe inévitablement sur la disponibilité du phosphore. Les sols calcaires à pH alcalin représentent des situations à risque, avec des blocages de l’élément. Lié au pH et à la teneur en calcium, un phénomène de rétrogradation peut se produire en sol calcaire, le phosphore passant d’un état soluble à solide, indisponible pour la plante. En conséquence, les seuils de vigilance sont relevés en sol calcaire. Par exemple, en betterave, les seuils (d’impasse et de renforcement) sont augmentés de 40 à 50 ppm en sol de craie par rapport à un sol limoneux ou argileux.
Dans les sols acides, le fer et l’aluminium ont la capacité à se lier aux phosphates et à les bloquer (situations rares). « La meilleure biodisponibilité du phosphore se retrouve avec un pH proche de la neutralité », résume Grégory Véricel. Et d’une manière générale, il est conseillé d’apporter du phosphore tous les ans dans ces situations à risque.
Attention aux impasses trop longues
« Dans l’historique des apports, plus ils sont anciens, plus la probabilité est importante d’avoir le phosphore fixé sur les éléments du sol de manière peu réversible », signale Grégory Véricel. D’où l’intérêt de ne pas trop faire durer les impasses en phosphore. L’essai de Miermaigne a démarré en 1976 avec une teneur du sol faible en phosphore (40 ppm). Des apports de 60 unités chaque année dans une des modalités de l’essai n’avaient permis de redresser la barre que lentement, en dépassant le seuil d’impasse de 50 ppm seulement au début des années 1990. Avec des quantités d’apport plus élevées, le redressement avait été très rapide en revanche.
Plus de phosphore assimilable dans des sols en bonne santé
L’enracinement de la culture est important pour l’absorption du phosphore, élément peu mobile dans le sol. « Dans notre essai de Miermaigne, nous avons bien observé l’effet du drainage qui, une fois mis en place en 1984, a nettement amélioré l’enracinement des cultures et l’absorption du phosphore. Un automne humide se traduisant par un mauvais enracinement sur nos sols sensibles à la battance induit une carence en phosphore », remarque Jean-Baptiste Gratecap.
Tout ce qui concourt à une bonne structure du sol et à une activité biologique élevée sera favorable à la biodisponibilité du phosphore pour les plantes. Des bactéries sécrètent des enzymes solubilisant le phosphore pour le rendre plus assimilable. Les lombrics favorisent aussi sa biodisponibilité avec leurs tubes digestifs bourrés de bactéries. Le phosphore est plus concentré dans leurs turricules et autour de leurs galeries. Résultat d’une symbiose entre champignons et plantes, les mycorhizes forment des réseaux mycéliens prolongeant les racines pour aller chercher davantage de phosphore dans le sol. Mais l’agriculture conventionnelle n’est pas toujours propice à leur développement.