Gestion des prairies : Comment utiliser les plantes bioindicatrices pour piloter vos parcelles

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Les plantes sont toutes des indicatrices de la santé du sol, leur proportion dans la parcelle permet d'indiquer les mécanismes en cours. Crédits : © Réussir SA

La flore spontanée d’une prairie ne s’installe jamais par hasard. Elle reflète l’état du sol et garde la trace des pratiques mises en œuvre sur la parcelle. Pour les éleveurs, elle constitue un outil de terrain gratuit pour comprendre leurs sols et suivre les effets de leurs pratiques au fil des années.

« Une prairie riche en espèces n’est pas forcément une prairie en bonne santé. Ce n’est pas le nombre d’espèces qui compte, mais ce qu’elles racontent sur le fonctionnement du sol », résume Delphine Suzor, formatrice à Promonature. Elle enseigne la méthode de diagnostic développée par Gérard Ducerf, basée sur l’observation de la flore spontanée. Chaque plante possède ses propres exigences écologiques. Lorsqu’une espèce devient dominante, elle donne une indication sur l’état du milieu. « Mais une seule plante ne suffit jamais à établir un diagnostic, il faut regarder l’ensemble de la flore, car chaque espèce apporte une partie de la réponse. C’est le croisement de tous ces indicateurs qui permet de comprendre ce qui se passe dans le sol. »

Cette méthode ne remplace pas une analyse de sol. Elle apporte une autre lecture, directement à partir des plantes présentes dans la prairie. Une analyse chimique décrit l’état du sol à un instant donné. L’observation de la flore permet, elle, de comprendre comment ce sol fonctionne et évolue. « Certains déséquilibres en cours apparaissent même plus clairement à travers les plantes qu’à travers les résultats d’analyse. »

Quand la flore change, c’est rarement un hasard. « Dans une prairie naturelle, où le sol n’est ni travaillé ni cultivé en monoculture, la flore change rarement sans raison. Quand elle évolue, c’est qu’un déséquilibre est en train de s’installer. » Au fil du temps, des pratiques comme le surpâturage ou un chargement trop élevé modifient progressivement la composition de la flore.

Surpâturage et fauche laissent leurs traces

 
<em class="placeholder">Flore de prairie naturelle. Renoncules et graminées. espèces dicotylédones des prairies</em>
La renoncule rampante est souvent le signe d'un tassement associé à une anaérobiose. © Réussir SA

Pour Delphine Suzor, les plantes bioindicatrices ne sont pas le problème. Elles en montrent simplement la cause. « Les adventices sont avant tout des indicateurs. Elles montrent que le sol ne fonctionne plus correctement et qu’il faut s’interroger sur les pratiques mises en œuvre. » Par exemple, la renoncule rampante est souvent le signe d’un tassement associé à une anaérobiose. Le rumex à grosses feuilles apparaît fréquemment sur des sols compactés avec un excès d’azote. Lorsque le trèfle blanc prend le dessus, il témoigne généralement d’un manque d’aération. Quant aux mousses qui colonisent directement la terre, elles signalent une acidification de surface.

La conduite des prairies influence directement ces équilibres. Une fauche trop rase, notamment, devient de plus en plus pénalisante avec la répétition des étés chauds et secs. En laissant le sol presque nu, elle favorise son réchauffement et réduit fortement l’activité biologique en surface. Des espèces opportunistes comme l’ambroisie ou le chiendent trouvent alors des conditions favorables pour s’installer.

Le carbone, premier levier d’un sol vivant

À la lecture des diagnostics, le point qui ressort clairement, c’est que le carbone reste le principal moteur de la fertilité des sols. « Quand le carbone vient à manquer, c’est toute la chaîne biologique qui se dérègle », rappelle la formatrice. Un diagnostic réalisé dans le Cantal l’illustre bien. Une quarantaine d’espèces y ont été recensées. La flore observée montre un sol équilibré, bien aéré et biologiquement actif. Des espèces comme la fétuque rouge, l’agrostide commune, le trèfle violet, le lotier corniculé ou encore le gaillet vrai traduisent un pH compris entre 6 et 7, une bonne activité biologique et un fonctionnement aérobie satisfaisant. Les résultats mettent néanmoins en évidence une légère carence en carbone soluble, responsable d’une anaérobiose saisonnière en hiver et de quelques phénomènes de lessivage. « Ce sont des déséquilibres sur lesquels il est encore facile d’agir. Des apports de compost ou de fumier composté, avec un rapport C/N compris entre 20 et 30, permettent progressivement de reconstituer ce carbone soluble et d’améliorer le fonctionnement du sol. »

Le second diagnostic raconte une tout autre histoire. La prairie compte pourtant 35 espèces, presque autant que la première. Ici, ce n’est pas le nombre de plantes qui change le diagnostic, mais leur nature. « La présence importante de renoncule rampante traduit un tassement du sol et une forte anaérobiose. Le rumex à grosses feuilles révèle un compactage associé à un excès d’azote, tandis que le trèfle blanc, devenu très dominant, confirme un manque d’aération du profil. L’ensemble de la flore met également en évidence une faible activité fongique et un déficit en matière organique carbonée. »

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<em class="placeholder">espèces dicotylédones des prairies / adventices / pissenlit dans une prairie naturelle</em>
Le pissenlit est une plante nitrophile. Sa surreprésentation peut être signe d'un engorgement d'azote disponible dans le sol de la prairie. © Réussir SA

Pour Delphine Suzor, cette situation résulte souvent de plusieurs décennies de pratiques. « Les apports répétés d’engrais minéraux font disparaître la nécessité des interactions entre plantes et microorganismes du sol (bactéries et champignons) pour accéder aux éléments nutritifs, et donc disparaître cette activité biologique du sol. À cela, peuvent s’ajouter le surpâturage ou certaines pratiques phytosanitaires qui fragilisent les champignons et bactéries du sol. Privé de carbone, le sol perd sa structure et se compacte, dans ce cas, l’air circule moins bien et les bactéries anaérobies prennent progressivement le dessus. Et plus le carbone diminue, plus ce phénomène s’accélère. Dans ce cas, avant d’envisager une fertilisation supplémentaire, l’enjeu est d’abord de redonner au sol les moyens de fonctionner correctement en relançant sa vie biologique. »

Deux saisons pour apprendre à lire ses prairies

Une ou deux saisons d’observation permettent généralement d’apprendre à reconnaître une trentaine ou une quarantaine d’espèces, largement de quoi diagnostiquer les principales situations rencontrées sur une exploitation bovine.

Si l’identification botanique peut sembler intimidante, Delphine Suzor se veut rassurante. « Les éleveurs connaissent déjà la plupart des plantes présentes dans leurs prairies. Le travail consiste surtout à mettre le bon nom sur la bonne plante. Même avec dix ou quinze espèces bien identifiées, on commence déjà à obtenir des informations intéressantes sur le fonctionnement du sol. »

L’inventaire est réalisé deux à trois fois par an. Chaque plante se voit attribuer un coefficient d’abondance de 0 à 5 selon sa présence dans la parcelle. Les espèces très dominantes obtiennent les coefficients les plus élevés, mais celles qui ne sont représentées que par un ou deux individus sont également conservées dans l’inventaire. « Elles permettent de suivre leur évolution d’une année sur l’autre et de voir si un changement est en train de s’installer. » Les observations sont ensuite saisies dans un tableur qui croise automatiquement l’ensemble des plantes recensées et calcule les principaux indicateurs du sol : disponibilité du carbone, aération, excès d’azote, activité biologique, hydromorphie ou encore lessivage.

« Le premier passage permet de faire un état des lieux. On peut repérer une carence en carbone soluble, mais on ne sait pas encore si la situation s’améliore ou se dégrade. Ce sont les observations suivantes qui permettent de mesurer l’effet des changements de pratiques. » C’est tout l’intérêt de la méthode. Les inventaires successifs permettent de vérifier si les apports de matière organique, les changements de pâturage ou de conduite des prairies produisent les effets recherchés. Les guides méthodologiques et l’outil de calcul facilitent ensuite l’interprétation. « L’objectif est de comprendre les mécanismes propres à chaque parcelle pour reprendre progressivement la main sur son pilotage. »

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