Accords commerciaux internationaux : une goutte d’espoir pour le vin
Ouvrant une porte vers 20 % de l’humanité, les trois accords commerciaux signés récemment par l’Union européenne avec le Mercosur, l’Inde et l’Australie sont porteurs d’espoir pour les vins européens. Mais il va falloir investir avant de récolter.
Ouvrant une porte vers 20 % de l’humanité, les trois accords commerciaux signés récemment par l’Union européenne avec le Mercosur, l’Inde et l’Australie sont porteurs d’espoir pour les vins européens. Mais il va falloir investir avant de récolter.
Coup sur coup, après des années, voire des décennies de négociation, l’Union européenne a signé trois traités commerciaux en 2026 avec le Mercosur (le 17 janvier), l’Inde (le 27 janvier) et l’Australie (le 24 mars). Ce faisant, elle ouvre une porte vers 1,8 milliard de personnes. Une perspective qui donne le vertige.
Mais les vins français ne sont pas seuls à convoiter ces marchés. L’Italie, l’Espagne et tous les pays producteurs européens vont bénéficier des mêmes conditions que les nôtres. Et les échanges se passent dans les deux sens. Les Australiens, par exemple, ont déjà affiché leur volonté d’accroître leurs exportations sur les marchés européens.
Malgré tout, ces signatures apparaissent comme une bonne nouvelle pour le commerce. « Pour les vins et les spiritueux, nous n’avons pas besoin de modèles mathématiques : ce sont les secteurs qui ont le plus à gagner car ce sont généralement des produits qui sont très protégés », livre Charlotte Emlinger, économiste au Cepii (centre d’études prospectives et d’informations internationales).
Presque mécaniquement, la diminution des droits de douane entraîne l’augmentation des échanges, en fonction de la demande intérieure, complète-t-elle. Cela s’est vérifié avec le Canada et le Japon. Dans le Mercosur et surtout en Inde, les droits de douane étaient très élevés. « Avec l’Australie, l’intérêt peut apparaître moins évident, car les taxes étaient moins fortes », estime l’économiste.
Diminution des droits de douane et des obstacles techniques
Sur le plan juridique, l’accord avec le Mercosur est appliqué provisoirement depuis le 1er mai. Outre la diminution des droits de douane, il prévoit la protection des indications géographiques et la réduction des obstacles techniques au commerce tels que les exigences d’analyses et d’étiquetage. La situation est moins claire pour l’Inde et l’Australie : si la négociation est terminée, les accords ne sont pas encore entrés en application. Il va falloir suivre les éclaircissements juridiques.
Le Brésil apparaît donc comme le plus gros potentiel à court terme, avec sa classe moyenne qui représente aujourd’hui plus de la moitié des 213 millions d’habitants. Le vin y est déjà connu et apprécié. En 2025, le marché brésilien du vin a bondi de 42 % à 4,4 millions d’hectolitres, selon l’OIV. La consommation par tête n’est que de 2,6 litres par habitant et par an, ce qui laisserait une belle marge de progression. D’autant que le contexte macroéconomique est porteur.
Certes, le pays est lui-même producteur de vin, mais sa production, même en augmentation de 5 % par rapport à 2025, n’atteindrait que 3 millions d’hectolitres en 2026. Et si la surface viticole connaît une croissance continue depuis cinq ans, atteignant 91 000 hectares (+ 9,6 % en 2025 par rapport à 2024), c’est surtout grâce au raisin de table.
La France y a exporté pour 48 millions d’euros de vins effervescents et tranquilles en 2025. Pour la Bourgogne, par exemple, même s’il reste encore modeste, le marché brésilien est dynamique avec + 31 % en volume (917 000 bouteilles) et + 36 % en valeur en 2025 par rapport à 2024.
L'Inde est un pays fédéral composé d'une trentaine d'États
L’Inde est également promise à de belles perspectives, mais à plus long terme. Le potentiel est colossal, avec notamment une classe moyenne en grande partie ouverte à la culture du vin. Ce dernier ne représente que 1 % du marché des boissons alcoolisées. Son développement pourrait être stimulé par les femmes et les jeunes générations. « La mesure phare de l’accord est un calendrier ambitieux de réduction des droits de douane, qui sont aujourd’hui de 150 % », explique la FEVS (fédération des exportateurs de vins et spiritueux). Mais l’application du traité doit s’étaler sur dix ans et les vins d’entrée de gamme conserveront une taxation, pour protéger la production indienne.
« Il y a environ deux douzaines de domaines viticoles en Inde, mais en qualité, seuls trois font vraiment le poids, détaille Sonal Holland, première master of wine indienne. Le mastodonte est Sula, qui truste 60 % du marché. On a ensuite Fratelli, qui bien qu’ayant un nom italien, est bien indien. Et ensuite Grover. Le reste est vraiment très petit et n’est commercialisé que localement. » L’Inde est le septième vignoble au monde, avec 197 000 hectares, surtout en raisin de table. Une superficie qui s’accroît de 4,6 % par an depuis 2019.
« Cet accord est une première étape qui permet d’envisager de commencer à travailler le marché, mais si la porte s’entrouvre, les barrières demeurent au niveau des États, et il existe autant de situations que d’États », prévient Sylvain Naulin, directeur du Comité des vins de Bourgogne. L’Inde est en effet un pays fédéral composé d’une trentaine d’États, dont certains prohibent la vente et la consommation d’alcool. Il faudra donc observer dans la durée comment se font la mise en œuvre de l’accord et l’ouverture réelle du marché.
Les Australiens se tournent vers l’Europe
L’Australie est un marché plus mature, qui a acheté pour 225 millions d’euros de vins français en 2025. Mais c’est aussi un pays producteur de vin, dont le dynamisme commercial est avéré. Après une grande crise due aux sanctions commerciales chinoises, le vignoble s’est stabilisé à 159 000 hectares ces dernières années. Les Australiens ont tiré la leçon de leurs déboires avec la Chine et de la politique protectionniste des États-Unis. Et se tournent vers notre continent.
« L’Europe est une région significative pour les exportateurs australiens. En 2025, 245 entreprises australiennes ont expédié 760 000 hectolitres de vin dans les États membres de l’Union européenne, pour une valeur de 143 millions de dollars. L’Europe représente 12 % des exportations australiennes de vin en volume et 6 % en valeur, sans compter le vin envoyé vers le Royaume-Uni et réexporté vers l’Union », comptabilise Martin Cole, directeur général de Wine Australia, l’organisme de filière des vins australiens.
Une position que les Aussies escomptent bien renforcer. Pas moins de 45 producteurs australiens ont participé à Wine Paris cette année, soit près du double de l’année dernière et les neuf masterclass ont affiché complet, selon Wine Australia. En Europe, les premiers marchés pour les vins australiens (en valeur) sont le Danemark, l’Irlande, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Suède ; le Danemark et l’Irlande ayant connu les plus fortes croissances sur les cinq dernières années (IWSR).
Pour autant, le marché européen était déjà largement ouvert aux vins australiens et vice-versa. L’élimination des droits de douane de 5 % ne va pas révolutionner la situation. Concernant la protection des indications géographiques et l’étiquetage, « des progrès substantiels avaient déjà été faits avec les accords de 1994 puis 2008. L’accord va toutefois sécuriser les règles techniques autour des pratiques œnologiques. C’est donc une amélioration et une sécurisation des conditions d’accès au marché des vins et spiritueux de l’Union européenne », se réjouit la FEVS.
Investir, faire des salons, créer des marques
Les entreprises françaises auront-elles les moyens de défricher ces marchés ? « Toute levée de barrière douanière est intéressante, tout marché doit être travaillé », lance Camille Masson, directeur et président de l’union des maisons et marques des vins de Loire. Mais pour les défricher, il faut investir : créer des marques, faire des salons, avoir des forces de vente sur place… « Ce n’est pas facile d’être sur tous les fronts », reconnaît-il. Dans un contexte économique difficile, la priorité pourrait plutôt être à la consolidation des positions en France et sur les marchés proches, avant de se lancer sur un grand export plus incertain.
Malgré tout, les interprofessions des grandes régions exportatrices françaises ont commencé à établir des contacts, que ce soit au niveau institutionnel, avec les chambres de commerce locales, les fédérations d’importateurs, ou en organisant directement des temps d’échange pour les entreprises. Tout comme les Italiens, les Espagnols… La course est lancée.