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Matières premières agricoles : « La Chine mène la danse du commerce des céréales »

Pour Patricia Le Cadre, experte des marchés des matières premières agricoles au Céréopa, après avoir mis la main sur le commerce mondial du soja, la Chine fait de même pour le maïs destiné essentiellement à l’alimentation animale, mais aussi pour l’orge et le sorgho.

Ingénieure agronome spécialiste des matières premières depuis trente-cinq ans, Patricia Le Cadre a rejoint le Céréopa en 2007. Ce bureau d’études associatif s’intéresse à la compétitivité et aux enjeux des agroactivités en matière d’alimentation et de production, de durabilité des systèmes, d’environnement et de relations sociétales. © Céréopa
Ingénieure agronome spécialiste des matières premières depuis trente-cinq ans, Patricia Le Cadre a rejoint le Céréopa en 2007. Ce bureau d’études associatif s’intéresse à la compétitivité et aux enjeux des agroactivités en matière d’alimentation et de production, de durabilité des systèmes, d’environnement et de relations sociétales.
© Céréopa

La Covid est-elle à l’origine de la flambée des prix des matières premières ?

Patricia Le Cadre -
La Covid n’a aucunement perturbé la dynamique du commerce international des céréales tiré par l’alimentation animale (« feed ») qui pèse 48 % des débouchés (+ 2.6 % en volume sur un an). Pendant les neuf premiers mois de la pandémie, les prix du soja et du blé sont restés stables. En revanche, le maïs a retrouvé des prix plancher du fait de la baisse de la demande en bioéthanol (40 % du débouché aux États-Unis), puis il est remonté grâce à l’appétit chinois.
La flambée des prix a commencé en août-septembre avec le passage aux achats de la Chine sur le soja et le maïs. Pour les céréales, je reprends la formule d’un analyste américain disant que « c’est le maïs qui conduit le bus. » Le blé et l’orge en sont les otages et vont là où le maïs les emmène. Le blé est presque devenu un coproduit du maïs. Si on s’intéresse au blé, il faut suivre d’abord le maïs.

La clé d’explication de la hausse est-elle chinoise ?

Effectivement, la Chine aspire des volumes énormes de céréales (passant de 10 à 50 Mt en une saison) qui par effet domino perturbent l’offre et font monter les prix. Après le soja, la Chine devient le premier importateur sur à peu près tout. C’est vraiment un changement de paradigme sur le marché mondial. En une saison, les volumes de maïs importés auront doublé (15 à 30 Mt).
Les Chinois refont le coup des Soviétiques en 1972. En pleine guerre froide, les Américains avaient signé avec eux un accord de vente de blé à un prix intéressant pendant trois années, sans savoir que leurs stocks étaient au plus bas. En 2017, la Chine a fortement rectifié ses stocks, en les doublant du jour au lendemain, sans que personne ne réagisse. Ensuite, elle a passé un accord d’achat massif de maïs avec Trump. Les USA sont à nouveau l’arroseur arrosé qui croyait avoir fait une bonne affaire.
Avec la Covid, les investisseurs de long terme sur les marchés financiers se rabattent sur les biens durables (commodités) jugés moins risqués, surtout sur le maïs. Pour ne pas augmenter la dette publique devenue stratosphérique, les banques centrales devraient laisser filer l’inflation, ce qui laisse augurer un potentiel de hausses sur les commodités qui sont sous-évaluées par rapport aux actions boursières. Donc, certains s’attendent à un nouveau « supercycle » pour les graines (trois ou quatre au siècle dernier).
 

Faut-il s’attendre à des hausses au second semestre ?

La hausse du maïs repose vraiment sur un manque de marchandise, plus que sur la seule spéculation. Aux États-Unis, son prix a évolué de plus de 140 % depuis le début de la flambée. C’est beaucoup plus que le soja et le blé (respectivement + 80 % et + 50 %) Cette hausse est plus importante qu’en Europe, ce qui fait craindre une poursuite de la hausse sur les marchés européens. Côté blé, la demande est tirée par l’alimentation animale vu le différentiel de prix avec le maïs. Mais elle devrait aussi progresser en « food » en 2021/22. Les pays traditionnellement importateurs de blé (Maghreb, Turquie…) ont vécu sur leurs stocks bon marché cette saison et vont devoir revenir aux achats.

Quelles sont les clés de lecture pour demain ?

Il y a autant d’incertitudes sur l’offre que sur la demande. Concernant l’offre, la récolte brésilienne de maïs ne sera pas aussi importante que prévu (sécheresse). Le marché attend une hausse supplémentaire des semis américains de maïs qui ne viendra peut-être pas. Toutes les cultures sont rémunératrices, et les choix dépendront plus de critères agronomiques. Les aides Covid versées aux fermiers pourraient aussi limiter l’augmentation des surfaces cultivées. Le plus grand facteur d’incertitude restera le rendement, beaucoup trop optimiste dans les premiers bilans, et donc la météo estivale. En blé, les taux de change et le protectionnisme peuvent influer la stratégie d’autres exportateurs comme la Russie ou l’Argentine.
Du côté de la demande, il est important de suivre ce que va réellement acheter la Chine. Sur les 29 Mt de maïs contractualisés aux USA, 12.5 Mt n’ont pas encore été chargés et peuvent être annulés ou reportés si la demande chinoise fléchit.
D’autres éléments sont à suivre comme la demande en biocarburants, l’évolution du fret et le ratio de prix entre le blé et le maïs pour l’alimentation animale. Cet appétit pour le blé pourrait poser un problème si les récoltes 2021-2022 ne sont pas au rendez-vous. Néanmoins, la tension sera plus forte sur le maïs que sur le blé.

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