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L’Espagne, championne du low cost

Des millions d’hectolitres espagnols à bas prix débarquent tous les ans sur notre marché. Mais comment les vignerons ibériques arrivent-ils à produire à si peu cher ? Voici quelques éléments de réponse.

Mettre en fond
© Commission européenne

Il est à espérer que les récents aléas climatiques changeront la donne. Mais jusqu’à peu, les opérateurs du sud de la France étaient dans une situation économique compliquée. Malgré sa qualité, de nombreux lots de 2016 ne trouvaient pas preneurs. D’autres étaient encore dans les chais, du fait de retiraisons tardives. Et les cours étaient en chute, que ce soit sur les sans IG ou sur les IGP. Parallèlement à cela, on notait des importations en hausse constante. Selon FranceAgriMer, sur les sept premiers mois de la campagne 2016-2017 (août à février), elles ont progressé de 2 % en volume, et de 6 % en valeur par rapport à la même période de la campagne précédente. « Elles s’élèvent à 4,36 millions d’hectolitres, un niveau record », souligne l’organisme.

Dès lors, la cause de tous nos maux semblait toute trouvée. La mauvaise conjoncture incomberait aux Espagnols, qui nous inonderaient de leur vin bon marché, « coupé », « frelaté », et « élaboré grâce à une main-d’œuvre bon marché ». Mais qu’en est-il réellement ?

Tout d’abord, malgré les ressentis du terrain, les importations espagnoles semblent marquer une légère pause. Un effet des actions syndicales ? Toujours est-il que selon FranceAgriMer, elles ont cédé 5 % en volume sur les sept premiers mois de la campagne 2016-2017, avec une part de marché au sein de nos importations passant de 74 à 69 %. Et ce, au profit des Italiens. Mais il faut dire qu’il y avait de la marge, les importations ibériques ayant progressé de 3,67 millions d’hectolitres en 2012, à 5,49 millions d’hectos en 2016. Au total, en 2016, la France a importé 7,5 millions d’hectos (contre 5,9 en 2012) ; la part de marché de l’Espagne étant de 71 % contre 57 % en 2012. Mais cela reste faible au regard de nos exportations, qui se sont situées à 14 millions d’hectos en 2016 et à 8,12 millions d’hectolitres sur les sept premiers mois de campagne.

Sur ces 5,49 millions ibériques, la majeure partie est constituée de vins sans IG en vrac, et sans mention de cépage, même si en ce début d’année, les opérateurs observent également une légère hausse des vins effervescents. Selon FranceAgriMer, ces vins sans IG sont vendus « à bas prix ».

La question qui brûle toutes les lèvres est donc celle de la rentabilité espagnole et de son corollaire, les coûts de production. Et ce d’autant plus qu’une partie du vignoble ibérique est située en zone sèche et que pour le reste, les Espagnols sont censés jouer à armes égales, étant comme nous membres de l’Union européenne.

L’accès à l’eau diminue drastiquement les coûts

La réponse semble multi-factorielle. Tout d’abord, leurs coûts de production sont moindres que les nôtres. Lors des XIIe rencontres techniques de la viticulture espagnole, qui se sont tenues le 27 avril, José Ramón Lissarrague, du Groupe de recherche en viticulture (Giviti), a présenté une étude sur les coûts de production ibériques. Il a distingué quatre catégories, selon le niveau d’investissement initial (prenant en compte la densité de plantation, le palissage, l’irrigation, les mouvements de terrassement et les rendements). Au final, les coûts vont de moins de 20 centimes d’euro par kilo de raisin, à plus d’un euro le kilo. Toujours selon cette même étude, en 2013, dans la zone de Castilla La Mancha d’où provient la majeure partie de nos importations, les coûts de production s’échelonnaient de 18 centimes le kilo pour un vignoble irrigué et palissé, planté à 3 m sur 1,5 m, à 28 centimes pour un non irrigué et non palissé, ayant une faible densité de plantation (2,5 m x 2,5 m). Malgré un investissement de 13 000 euros par hectare dans le premier cas de figure, le coût final est moindre grâce à un rendement bien plus conséquent, de 15 000 kg/ha, contre 4 500 en vignoble non irrigué. Dans les vignobles à haut rendement, où aucun travail manuel, à l’exception des réparations, n’est effectué, l’Espagne arrive même à descendre ses coûts jusqu’à 0,14-0,16 euro/kg, avec des rendements de l’ordre de 30 000 à 40 000 kg/ha ! En revanche, en zone d’appellation, les coûts grimpent. Ainsi, en AOC rioja, ou ribera del duero, en 2011, ils étaient estimés à 0,50-0,52 euro/kg, que le vignoble soit irrigué ou non, palissé ou non.

Une activité viticole secondaire et peu de travaux manuels

Les plus faibles coûts de production (moins de 20 centimes le kilo) sont obtenus via deux types d’itinéraires, comme l’expose José Ramón Lissarrague. Dans le premier, les viticulteurs effectuent très peu d’investissements et réduisent leurs coûts au maximum. Ils se situent en majorité dans des zones de très faible pression sanitaire, où ils traitent rarement. De même, ils ne réalisent que peu de travaux : une taille très basique, et peu d’opérations en vert. Ils n’irriguent pas et ne fertilisent que ponctuellement. Ils réduisent les travaux du sol au minimum, l’herbe ne poussant guère. Par ricochet, les rendements sont eux aussi bas. Ce type de stratégie trouve sûrement en partie sa source dans la structuration de la filière, très différente de la nôtre. Selon les résultats d’une enquête commanditée par le Cniv (Comité national des interprofessions des vins à appellation d’origine) et FranceAgriMer en 2016, sur les 625 000 exploitations viticoles que comptait l’Espagne en 2013, plus de 400 000 s’étendaient sur moins de 0,5 hectare ! Pour la plupart, il s’agissait « d’une activité secondaire en vue de conserver le patrimoine viticole familial ». La rentabilité financière de ce type de structure est donc moins primordiale que chez nous.

La seconde stratégie pour obtenir de faibles frais viticoles est inverse : il s’agit de vignobles ayant un rendement élevé, qui soutiennent des investissements importants. Ces viticulteurs ont un haut taux d’équipement et la majorité des interventions au vignoble sont mécaniques. De plus, les parcelles sont irriguées et largement fertilisées. Sur le créneau 0,30 à 0,40 euro/kg, on retrouve des exploitants ayant « de modestes exigences au niveau de la qualité des raisins ». Tant leur niveau d’équipement que le nombre d’interventions et d’achat d’intrants sont moyens. Leurs rendements le sont aussi. Au-dessus, se trouvent les stratégies de recherche qualitative, avec davantage d’interventions manuelles et une pression sanitaire supérieure. Des stratégies plus comparables à celles pratiquées en France. Mais moins onéreuses, du fait du climat et de l’irrigation notamment.

Une étude de la chambre d’agriculture de l’Hérault estimait, en 2013, et pour une vigne palissée d’une densité de 2,5 m x 1 m, que les coûts de production au vignoble allaient de 3 800 à 7 100 euros par hectare, selon le mode de taille et les opérations réalisées. Si l’on part sur un rendement de l’ordre de 12 000 kg/ha en IGP, on arrive à des coûts de 0,32 à 0,55 euro/kg. En gobelet pour une plantation de 2 m sur 1 m, et toujours avec les mêmes rendements, les frais à la vigne se montent en moyenne entre 0,40 et 0,64 euro/kg. Soit près du double de nos voisins transpyrénéens. De son côté, l’étude du Cniv-FranceAgriMer avance une moyenne de 0,46 euro/bouteille en IGP pays d’oc, contre 0,23 euro/bouteille en Castilla La Mancha. Le ratio est du même ordre : les coûts de production viticoles sont du double de notre côté de la frontière. À ces faibles frais, se rajoute une pression foncière qui semble plus prégnante chez nous. Selon les estimations du Cniv - FranceAgriMer, il faut compter 8 000 euros en moyenne pour un hectare de vigne en Espagne, contre 12 000 euros en moyenne chez nous, pour un hectare en IGP et VSIG.

Des coûts de vinification moindres

Les Espagnols sont également compétitifs au niveau des frais de vinification. Pour les entrées de gamme, ils sont presque exclusivement organisés autour de grosses coopératives, vinifiant à bas prix. L’étude du Cniv et de FranceAgriMer, indique un coût de transformation en Castilla la Mancha et en Rioja, en 2014, de l’ordre de 0,05 euro/bouteille. Or, en France, en IGP pays d’oc, ces frais de transformation se montent à 0,20 euro par litre, soit 0,15 €/col. Trois fois plus qu’au pays de Cervantès… Cela s’explique notamment par la taille des bodegas, construites pour traiter « des volumes importants, sur le modèle des wineries du nouveau monde », indique le Cniv. Tandis qu’en France, les petits vignerons se mêlent aux grosses coopératives. De même, l’Espagne produit à 64 % du rouge (contre 48 % pour la France), bien moins onéreux à vinifier que le blanc et le rosé.

Le constat est donc là. L’Espagne arrive bel et bien à produire moins cher que nous, malgré l’aridité d’une partie de son territoire. Sa consommation intérieure s’étant effondrée (moins de 20 litres/habitant/an), elle est contrainte d’exporter tous azimuts. D’où l’arrivée massive de vin à bas prix chez nous. Quelles sont dès lors nos marges de manœuvre ? La filière a le choix entre deux stratégies. La première consiste à s’adapter à cette nouvelle donne, et à essayer de concurrencer l’Espagne. Au vignoble, cela nécessiterait notamment le déploiement de l’irrigation, et la hausse des rendements butoirs en IGP ou le basculement d’une partie de la production en sans IG. Mais la première stratégie se heurte à la disponibilité en eau. Même si les responsables politiques semblent convaincus de l’importance de créer des réserves d’eau, les actes ne suivent pas encore. Quant aux rendements et à la hiérarchisation, les lignes semblent là aussi bouger. Mais cela prendra du temps. Par ailleurs, un allégement des charges pesant sur les exploitations, ainsi qu’une meilleure structuration des opérateurs à l’export seraient souhaitables pour arriver à faire armes égales.

La seconde stratégie, qui a la faveur d’une majeure partie de la production en France, est plus long-termiste. Elle consiste à miser sur la qualité et la valorisation, en tablant que la consommation des vins d’entrée de gamme ne va faire que décliner dans les décennies à venir. Un pari que l’on espère gagnant…

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