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Les paysages, pont entre nature et viticulture

Nature et viticulture sont-elles compatibles ? Comment les concilier et ainsi répondre aux attentes des consommateurs ? Telles sont les questions qui ont sous-tendu l’Université de la vigne et du vin, à Ferrals-les-Corbières, le 10 novembre dernier. Éléments de réponse.

Les paysages viticoles permettent de parler de nature et de viticulture simultanément. À la filière d'apprendre à communiquer autour.
© P. Cronenberger

« La mortalité liée à l’alimentation (intoxications alimentaires) est en très nette baisse depuis le début du XXe siècle, annonce Pascale Hébel, du pôle consommation et entreprise du Crédoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie). Nous sommes passés de 20 000 à 50 000 morts annuelles à environ 100 à présent. » Malgré ces statistiques irréfutables, les consommateurs français sont de plus en plus inquiets. Et par réaction, ils deviennent friands de naturalité dans leur alimentation, vin y compris. C’est ce que pointent, entre autres, les études du Crédoc. « La préoccupation pour le naturel est en hausse depuis 2010, confirme Pascale Hébel. Les Français recherchent une alimentation saine, naturelle et faite maison. » Ils sont de plus en plus vigilants sur le sujet des pesticides (pour 28 % des sondés, la présence de pesticides est le risque le plus important lié à l’alimentation, loin devant le risque bactériologique ou la transmission de maladies animales à l’homme), tout comme sur celui des antibiotiques. Ils veulent moins d’additifs et de colorants. Et sont toujours opposés aux OGM. De même, les consommateurs sont de plus en plus amateurs de produits sous signes de qualité (AOC/IGP), et/ou bio. Ce goût du naturel est encore plus marqué chez les jeunes entre 18 et 30 ans, qui ont une conscience environnementale importante et qui font « davantage confiance à leur consommation pour faire changer le monde plutôt qu’aux politiques », comme l’expliquait Eric Briones, co-auteur de La Génération Y et le Luxe, chez Dunod, lors du dernier Vinocamp.

La nature, un espace de consommation pour urbains

Pour Pascale Hébel, ce besoin de nature, provoqué par la crise de la vache folle et les scandales sanitaires, est alimenté par les émissions à sensation, de type Cash Investigation. Et par les campagnes publicitaires hygiénistes. Valérie Péan, de la mission Agrobiosciences, à l’Inra de Toulouse, pousse l’analyse plus loin. Pour elle, cette soif de nature est favorisée par la disparition du travail agricole et par l’exode rural. « La nature est devenue un espace de consommation pour les urbains, avec de l’air pur et de beaux paysages, résume-t-elle. L’agriculteur est vu comme un perturbateur. »

Dès lors, comment la viticulture peut-elle tirer son épingle du jeu ? En revenant à des pratiques ancestrales ? Peut être. C’est notamment la voie choisie par les vignerons en bio, biodynamie, ou produisant des vins nature. Tous cherchent à rassurer le consommateur en limitant, voire en supprimant les intrants.

Mais cette voie n’est sûrement pas la seule. Et ce, d’autant plus que le vin est un aliment très peu dangereux, dans le cadre d’une consommation modérée. Les viticulteurs, individuellement et collectivement, doivent donc expliquer leurs pratiques au grand public, et les informer notamment sur les risques sanitaires. Car la communication a un impact direct sur les consommations. Or Valérie Péan pointe un manque d’investissement de la filière dans le domaine. « Il y a une méconnaissance des pratiques de la part des citoyens, qui n’ont plus de racines agricoles, rappelle-t-elle. Or les agriculteurs se sont modernisés en avançant masqués. » Et les industriels ont continué à diffuser des publicités induisant les consommateurs en erreur (à l’instar de La laitière, qui réalise ses yaourts avec une tenue du XIXe siècle), ou à employer des packagings à l’ancienne, comme les confitures Bonne-Maman qui arborent toujours des couvercles à carreaux. Cela crée une distorsion entre la réalité et les attentes des consommateurs.

Miser sur les paysages pour parler de nature

Valérie Péan prône donc de saisir au bond la soif de naturel de nos concitoyens. « Il faut considérer cette tendance comme une chance pour retrouver sa place dans la société, recommande-t-elle. Nous sommes arrivés à l’ère de l’articulation entre l’homme et la nature, et la viticulture en est la cheville ouvrière. Il faut néanmoins éviter deux pièges. Il ne faut pas jouer sur le fantasme de la nature, ne pas la diviniser, ni effacer la main de l’homme. La nature est cultivée. Et il ne faut surtout pas masquer l’évolution technologique et la modernité, sous faute de provoquer des déconvenues. »

Et cette occasion de communication nous est amenée sur un plateau d’argent. Toujours selon le Credoc, les consommateurs s’approvisionnent toujours plus localement. Par ricochet, ils ont de plus en plus recours aux circuits courts : en 2016, 29 % des foyers ont acheté en direct, contre 24 % en 2010. Les agriculteurs et vignerons doivent donc tirer profit de ces moments de rencontre et d’échange pour expliquer à leurs clients leurs pratiques et leurs choix. Par ailleurs, cette mode des circuits courts, et en viticulture, de l’œnotourisme, permet de parler de la nature par le biais des paysages, si chers aux Français urbains. Le vigneron étant celui qui a le rapport le plus intime au paysage, il doit capitaliser dessus (voir encadré) pour arriver à captiver les visiteurs et rétablir dans son esprit le lien entre viticulture et nature. Et cerise sur le gâteau, selon André Deyrieux, spécialiste en œnotourisme et storytelling, faire déguster un verre de vin à un client en face d’un paysage viticole améliorerait même sa perception et la qualité gustative du nectar !

Le paysage en 10 questions

Pour donner à voir un paysage, il faut commencer par le voir soi-même. Pour cela, Jacques Maby, professeur agrégé de géographie de l’université d’Avignon, et spécialiste des paysages, recommande de prendre le temps de le regarder sereinement et de se poser dix questions.

Quels éléments paysagers s’imposent tout de suite à mon regard ?

Quelle unité (constante, généralité) émerge de ce paysage ?

Quels contrastes sont visibles dans ce paysage ?

Quel découpage puis-je faire de ce paysage ?

Quels liens existent entre les parties de ce paysage ?

Quels éléments secondaires, discrets, renforcent ce paysage ?

Qu’est-ce qui me touche affectivement dans ce paysage ?

Qu’est-ce qui m’interroge, m’inquiète dans ce paysage ?

Que puis-je partager avec les autres dans ce paysage ?

Quelle image mentale voudrais-je conserver en moi pour toujours ?

De son côté, André Deyrieux, spécialiste en œnotourisme et storytelling, pointe que les paysages sont un mélange de contradictions. Ils sont statiques mais parlent de l’histoire d’une région, de géologie, et de la stratégie commerciale d’un vignoble (implantation à proximité des voies d’eau). Ils sont inanimés mais évoquent l’homme, l’évolution de ses travaux au fil des saisons, ou encore ses qualités, telles que la persévérance pour construire murets et terrasses. Un paysage est aussi naturel, mais parle de culture, de croyances, via les noms des parcelles, des lieux dits (Notre Dame des vignes, etc.), la présence de croix, de frontons religieux, ou encore de piquets pour drainer les forces cosmiques. Enfin c’est aussi et surtout une émotion, une perception ; une interprétation personnelle. Autant d’aspects à évoquer auprès de vos clients.

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