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Filière œuf : « Il faut préserver notre souveraineté alimentaire à tout prix »

Le 16 juin, Philippe Juven a quitté la présidence de l’interprofession de l’œuf (CNPO) après une décennie bien remplie. Commencée par le passage aux cages aménagées et une surproduction, elle s’achève par une forte hausse des coûts de production et une grippe aviaire provoquant une forte sous production. Avant de partir, il nous a accordé cette interview.

Filière œuf : « Il faut préserver notre souveraineté alimentaire à tout prix »
© Adocom

Quels sont les dossiers les plus prioritaires du moment : grippe aviaire ? hausse des matières premières ? crise de l’œuf bio ? retour de bâton de la consommation des ménages ? baisse de l’offre ?

Philippe Juven - Depuis trois ans, nous traversons des turbulences inédites.
 
 
En 2020, la Covid a tiré de + 11 % les achats des ménages (dont +44 % pendant le premier confinement), mais de manière inégale (baisse de 26 % des ventes d’œufs de cage remplacés par l’œuf alternatif). Depuis septembre 2020, la hausse continue des matières premières se traduit par un surcoût alimentaire de 60 % accentué par la guerre en Ukraine depuis fin février.
 
Ce début d’année, la grippe aviaire a touché une région sensible pour la filière œuf. Ce sera sans doute le fait marquant de l’année, puisqu’on s’attend à une baisse de la production nationale de l’ordre de 9 %, consécutive à la disparition de 3 millions de poules et de 800 000 poulettes. Les Pays de la Loire abritent 19 % du cheptel de ponte, 40 % des éclosions annuelles avec un seul couvoir situé en Vendée et ses élevages de reproducteurs et des acteurs importants des ovoproduits et de l’emballage.
 
À côté de cela, la production d’œuf bio marque une forte pause après plusieurs années de forte croissance. Produire plus que la demande aurait été plus catastrophique dans ce contexte de hausse des matières premières.

Peut-on craindre une pénurie d’œufs ou une flambée des prix, sachant que d’ordinaire le marché réagit fortement à un faible déséquilibre de l’offre, à la hausse comme la baisse ?

P. J.- Après l’euphorie de 2020, la consommation des ménages est revenue à la normale avec une hausse de 1,8 % par rapport à 2019. Les ménages achètent environ 44 % des œufs coquille que nous produisons.
 
Soyons certains que les rayons ne connaîtront pas les ruptures actuelles d’huile de tournesol ou de moutarde. Même si les professionnels sont amenés à connaître des tensions, seuls des retards ou des ruptures de livraison pourraient se produire.
 
La crise sanitaire est derrière nous et les remises en place d’animaux ont débuté début juin. Nous arriverons à assurer la souveraineté alimentaire de la France qui reste toujours le premier producteur européen avec 15,7 milliards d’œufs (+3,7 % en 2021) et un cheptel de 48 millions de poules.
 
Même si le prix de détail des œufs augmente, la hausse sera relativement faible en valeur absolue et limitée à quelques centimes par œuf. Nous avons la chance de produire la protéine animale la moins chère et la plus plébiscitée pour ses qualités gustatives et nutritionnelles. L’œuf est un des aliments qui résistent le mieux à la crise.

Fin 2021, il restait un tiers des poules pondeuses logées en cage. Jusqu’où ira la filière ?

P. J.- Nous sommes collectivement allés beaucoup plus vite que prévu pour muter d’un mode d’élevage majoritairement en cage (environ 70 % des places en 2010-2012) jusqu’à basculer en 2019 vers un mode majoritairement hors cage.
 
Fin 2016, notre contrat sociétal d’avenir prévoyait de passer à la moitié des poules en systèmes alternatifs en 2022. Nous avons donc bien répondu à la demande du marché. Peut-être trop bien et trop vite.
 
À titre personnel, je regrette que certains éleveurs aient été mis « sous pression » pour sortir leurs poules des cages alors qu’ils n’avaient pas achevé de payer celles-ci. Cela aurait pu être mon cas. Avec des collègues de ma région, nous avons fait bloc pour trouver un arrangement avec notre partenaire aval. Et je vais transmettre mon exploitation dans deux ans avec la certitude que mon successeur sera accompagné dans ses nouveaux investissements, comme je l’ai été pour mes cages.
 
La filière aura peut-être encore économiquement besoin de produire de l’œuf de code 3, comme l’indique le rebond actuel. N’oublions pas que construire du neuf sera très difficile, voire impossible.

Avez-vous des attentes particulières pour que l’État accompagne les professionnels impactés par la grippe aviaire ?

P. J.- Les pertes se situent à tous les niveaux : couvoirs, éleveurs, abattoirs, centres d’emballage, fabricants d’ovoproduits…. Elles sont majeures pour les éleveurs directement touchés dans les zones réglementées ZR (abattage, activité perturbée, vide prolongé) ou indirectement dans les zones indemnes ZI (retards de mises en place de poulettes d’un jour ou prêtes à pondre…).
 
Le ministre Denormandie s’était engagé sur les indemnisations en ZR, mais la question des éleveurs impactés en ZI est posée.
 
Le CNPO a demandé 100 % de prise en charge pendant toute la durée de vide en ZR comme en ZI, tout comme pour les entreprises amont et aval (transporteurs, intervenants en élevage, fabricants d’aliments, couvoirs…).
 
Sur le premier volet d’indemnisations économiques des élevages du Nord et Sud-ouest, deux millions d’euros ont été réservés pour les pertes liées à la dévalorisation des œufs.

Curriculum

Installé à Hostun (Drôme) avec un élevage de 100 000 poules en cage, Philippe Juven a cédé les rênes du Comité national de promotion de l’œuf le 16 juin après 10 ans de présidence. Depuis 1996, celle-ci a toujours été assurée par un éleveur (le normand Philippe Marie puis le picard Francis Damay).

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