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La production de fruits et légumes fait face aux changements

Bouleversements climatiques, globalisation, nouvelles attentes sociétales, réduction des phytosanitaires, avancées technologiques… Les filières du végétal sont confrontées à de nombreux changements. Des solutions existent et les filières doivent s’en emparer.

L’intensification des échanges internationaux modifie les lieux de production et entraîne l’arrivée de nouveaux bioagresseurs.
© M. Le Corre

Les filières du végétal spécialisées vivent de multiples changements et doivent s’adapter. C’était l’objet des 10es Rencontres du Végétal qui ont réuni 250 chercheurs et acteurs du végétal spécialisé, les 4 et 5 décembre à Angers. Le changement climatique, qui semble s’accélérer, a des conséquences en termes de température, sécheresse, salinité, types et populations de bioagresseurs. L’intensification des échanges internationaux modifie les lieux de production et entraîne l’arrivée de nouveaux bioagresseurs. Les enjeux environnementaux et de santé amènent à la réduction des produits phytosanitaires, avec de forts impacts sur la production, et modifient les attentes des consommateurs. Enfin, le développement du numérique a des répercussions sur la production, la recherche, la sélection, les modes de consommation et de distribution.

Identifier les risques pour anticiper

Un enjeu est d’identifier les risques le plus tôt possible. FranceAgriMer a ainsi mené dix opérations de prospective, dont deux en fruits et légumes. Des trajectoires variées ont pu être explorées concernant la démographie (baisse de la natalité en l’absence de développement), les consommateurs (adaptation de l’offre grâce au big data, produits zéro résidu ou bio), la production (changement de gouvernance des exploitations), l’organisation des filières (intégration d’autres logiques et acteurs), le changement climatique (zonage de la SAU), les produits phytosanitaires (absence de traitement), la santé, la qualité, les échanges, les politiques publiques… Dans le même objectif, l’OEPP (Organisation européenne et méditerranéenne pour la protection des plantes) mène une veille sanitaire sur les maladies et ravageurs émergents. « Le problème n’est pas nouveau mais semble s’intensifier et s’accélérer avec l’augmentation des échanges, le changement climatique et l’évolution des pratiques, indique Anne-Sophie Roy, de l’OEPP. Il est important de garder un système d’alerte précoce, de développer la base de données de l’OEPP, de préparer des plans d’urgence et de faire participer toutes les communautés à la veille sanitaire. »

Révolution numérique et Intelligence artificielle

Les moyens pour faire face aux changements évoluent eux aussi. De nouvelles pratiques ou techniques de production (biocontrôle, culture sur couverts, plantes services, associations d’espèces…) ou de nouvelles combinaisons de systèmes à l’échelle de l’exploitation ou du territoire commencent à se développer. Le numérique, qui multiplie les possibilités d’acquisition, de transmission, d’intégration, de traitement et de partage de données et offre des puissances de calcul infinies, ouvre des perspectives importantes pour tous les maillons de la filière. En production, les robots, les capteurs, les systèmes de vision et d’analyse d’images… se multiplient. Dans le cadre du projet Pumagri, les laboratoires Laris et ImHorPhen travaillent ainsi sur un robot de désherbage des cultures maraîchères utilisant un système de vision pour distinguer les adventices. « Une présérie devrait sortir en 2019 pour la laitue, indique Etienne Belin, de l’Université d’Angers. Pour la mâche, la classification des adventices atteint 80 %. » Le numérique permet aussi la mise au point d’outils d’aide à la décision basés sur le partage de données, comme S@M, qui permet dans certaines conditions de réduire l’usage des pesticides de 50 %. L’intelligence artificielle est également utilisée par exemple pour détecter des symptômes de maladies par fluorescence de la chlorophylle, ou encore dans le cadre de la détection automatique de la tavelure du pommier, pour simuler des données (feuille atteinte) facilitant l’apprentissage de la machine.

La fin de l’hypermarché ?

Le numérique et les enjeux environnementaux révolutionnent aussi les modes de consommation et distribution. « Avec le digital, le consommateur s’est habitué à une offre personnalisée et à la rapidité, constate Christophe Vattier, fondateur de la start-up The Bubbles Company. Il faut aujourd’hui une offre ciblée, ce qui implique de bien connaître chaque consommateur et donc d’acquérir des données sur lui. Par ailleurs, le consommateur délaisse les grandes marques mondiales et veut plus de local, de bio, de qualité. Il faut lui raconter une histoire. » Le modèle de l’hypermarché, centré sur le produit, n’est plus adapté. Le trafic en magasin diminue et le monde de la distribution est en crise. « En 2019, avec ces évolutions et les mesures de la Loi Alimentation, les ventes alimentaires devraient baisser de 10 % en volume », prévoit Christophe Vattier. S’y ajoute l’arrivée des géants de la vente en ligne Amazon Go et Tencent qui lancent des magasins physiques sans caisse où chaque achat est enregistré, ce qui permet de bien connaître chaque consommateur. « La nécessité d’une offre ciblée, de plus de segmentation, de produits locaux et de qualité… sont une opportunité pour les producteurs, estime Christophe Vattier. Ils peuvent raconter leur propre histoire, parler directement aux consommateurs, bien les connaître et leur proposer une offre ciblée. Et s’ils arrivent avec une communauté, cela change les rapports de force avec les distributeurs. » Un enjeu majeur pour les producteurs est par contre de bien maîtriser les outils digitaux et les réseaux sociaux. « Les nouvelles technologies ont déjà permis aux serristes d’anticiper le comportement des plantes pour qu’elles soient en bonne santé, ce qui permet de proposer des produits de qualité et sans résidu, analyse Laurent Bergé, président de l’AOPn tomates et concombre de France. Et demain, il sera possible de prévoir les volumes et les qualités nutritionnelles et gustatives de chaque tomate ou concombre, et donc de répondre aux attentes précises de chaque consommateur. Cela impliquera par contre de fiabiliser totalement notre offre. »

A savoir

En pratique

Le XXIe siècle compte 17 des 18 années les plus chaudes enregistrées depuis le début des relevés de l’Organisation mondiale de la météo en 1880.

20 nouvelles espèces d’insectes par an apparaissent en Europe (deux avant la Seconde Guerre Mondiale).

La robotique agricole représentera un marché de 16,3 Mds de dollars en 2020 et l’Intelligence artificielle en agriculture un marché de 2,6 Mds de dollars en 2025.

Les tendances qui font le changement

Economie de la fonctionnalité

« L’économie de la fonctionnalité consiste à remplacer la notion de vente du bien par celle d’usage du bien », explique Damien Rousselière, d’Agrocampus Ouest. Le Product-Service System peut consister à ajouter un service au produit (conseil avec un OAD, outil d’aide à la décision), à vendre l’usage du bien (location d’une machine agricole) ou à garantir la satisfaction des besoins indépendamment des produits ou services utilisés. Ce dernier système est développé par exemple dans certains pays par des firmes phytosanitaires, la question restant du partage de la valeur ajoutée.

 

Approches participatives

Les approches participatives visent à rassembler les acteurs d’une filière et d’autres acteurs (consommateurs, usagers, ONG…) dans des processus de co-conception de projet. En Corse, une réflexion a été menée en 2016 par un groupe de producteurs, chercheurs, conseillers, metteurs en marché, sélectionneurs, pépiniéristes, représentants d’organismes sociopolitiques pour construire des scénarios d’évolution de la filière agrumicole. Divers futurs ont été imaginés, ce qui a abouti notamment à la mise en place d’Innov’Agrumes, projet d’innovation pour une agrumiculture corse durable.

 

Identifier des « signaux faibles »

Un signal faible est un phénomène qui, à ce jour, pèse peu dans la réalité du système étudié mais dont on peut penser que, s’il se généralise, il entraînera un changement sensible de trajectoire du système. « Dans nos prospectives, nous avons identifié plus de 60 signaux faibles qui permettent d’élargir le cône des possibles », indique Patrick Aigrain, de FranceAgriMer. Pour le consommateur par exemple, les scénarios envisagés portent sur le développement du bio ou des produits « sans », sur l’acceptabilité des biotechnologies, sur l’importance du critère « prix ».

 

Lever les freins au changement

« Les processus d’écologisation sont souvent limités par les interdépendances dans lesquelles sont « pris » les agriculteurs », constate Claire Lamine, sociologue à l’Inra. Un arboriculteur ne peut prendre le risque de planter des variétés résistantes si les distributeurs n’en veulent pas. Le manque de valorisation des cultures de diversification ou nouvelles variétés, la variabilité des prix, l’encadrement des pratiques à partir de l’aval, centré sur la traçabilité et la standardisation, sont des freins au changement. Pour lever les blocages, une analyse à l’échelle du système et la mise en place de dynamiques collectives sont nécessaires. L’enjeu est de mener de front la création de nouveaux marchés, la production de volumes suffisants et l’acquisition de compétences. Les leviers sont la co-construction des filières, la contractualisation et la valorisation des formes d’échange et de production de connaissances collectives avec des acteurs intéressés.

La sélection variétale s’accélère

Les objectifs et les méthodes en pleine évolution permettent d’accompagner une sélection variétale engagée sur de très nombreux axes d’amélioration.

« Le contexte de la sélection est en forte évolution », a souligné François Villeneuve, du CTIFL. La diversification des modes de production (bio, zéro résidu, greffage…), la volonté de différenciation (démarches club ou d’entreprises), des pressions politiques et sociétales fortes (sortir des pesticides, biodiversité), le développement et la diversification des bioagresseurs, le changement climatique… font évoluer les objectifs et les critères de la sélection. Des besoins apparaissent pour répondre aux nouveaux marchés (4e gamme) et intégrer le volet santé des aliments (richesse en caroténoïdes). La nécessité de réduire les pesticides implique de prendre en compte la sensibilité des variétés aux bioagresseurs, avec la recherche de variétés ayant un comportement moyen vis-à-vis d’une gamme de bioagresseurs, mais aussi leur réceptivité aux Stimulateurs de défense des plantes (SDP) ou encore leur richesse en certains composés (stratégies « push and pull »). Et, le changement climatique s’accélérant, une sélection plus rapide est nécessaire.

Etude des interactions génotype-environnement

Les savoir-faire et connaissances évoluent eux aussi : accès au génome, épigénétique (influence de l’environnement sur l’expression des gènes), nouvelles techniques (CRISPR CAS9), augmentation des capacités de phénotypage, évolution des outils informatiques et des capacités de calcul. A l’Inra, l’étude des interactions génotype-environnement a ainsi permis d’améliorer la sélection des carottes sur leur richesse en caroténoïdes. Un nouvel outil (puce ADN spécifique) a également été créé dans le cadre de la lutte contre l’alternaria en carotte pour identifier les variétés réceptives aux SDP. « Il a montré que tous les génotypes n’ont pas la même réceptivité aux 14 molécules testées, indique Sitti-Anlati Moussa, de l’Inra. Les génotypes partiellement résistants à l’alternaria sont les plus réceptifs. L’idée serait d’associer résistance et SDP, et de déterminer les meilleurs couples génotype-SDP. » Des résultats intéressants sont aussi obtenus sur la mobilisation des éléments transposables, ces séquences d’ADN mobiles, pour accélérer la sélection dans une direction donnée (ici la résistance aux stress thermiques). Autre avancée notable, les premiers pas de la sélection génomique en pommier qui offre des perspectives importantes pour accélérer le progrès génétique en arbres fruitiers, freiné par un long intervalle de génération et des coûts de phénotypage élevés.

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