Fertilisation : comment les analyses de sève permettent de diagnostiquer les carences ?
Depuis quelques années, les analyses de sève se développent sur céréales. Objectif : effacer tout risque de carence en mesurant les besoins de la culture à l’instant T. Des résultats montrent des besoins en oligo-éléments insoupçonnés.
Les analyses de sève gagnent les champs depuis quelques années avec plusieurs laboratoires proposant ce service : Eurofins, Auréa, Rosier, NovaCropControl… Elles portent précisément sur la sève élaborée qui apporte les substances nutritives dont a besoin la plante, avec pressage des tiges pour l’extraire. « Nous en réalisons plusieurs milliers sur une saison en grandes cultures, principalement sur blé tendre et maïs », présente Clément Fontaine, responsable développement et expert grandes cultures à Eurofins.
L’analyse apporte des résultats sur tous les éléments nutritifs, oligoéléments compris et trois formes d’azote. « L’expertise prend en compte les interactions entre certains éléments qui peuvent être très fortes, explique Clément Fontaine. Des valeurs cibles sont à atteindre pour chaque élément pour un bon état nutritionnel de la plante. Ces valeurs sont dépendantes de l’espèce et du stade de la culture. L’analyse de sève permet de voir si les besoins nutritionnels de la culture sont bien couverts. »
Elle vient en complément d’une analyse de sol qui montre le niveau de stock des éléments minéraux échangeables dans le sol, mais qui n’explique pas totalement à quel degré ces éléments seront disponibles pour la plante. Le coût varie de 75 à 120 euros par analyse de sève.
Des carences en fer et en bore décelées sur céréales dans l’Est
Pour apporter les meilleures préconisations aux agriculteurs, ce service est proposé via des organismes prescripteurs. Clément Fontaine met ainsi en avant l’utilisation par la Scara, coopérative de l’Aube. « On a mis en place des analyses en routine en Champagne Crayeuse. Des carences systématiques en fer ont été diagnostiquées dans leur secteur en céréales, qui n’avaient pas été identifiées auparavant. Du fer est apporté depuis plusieurs années avec un effet significatif sur le rendement, assure le spécialiste. La Scara a inclus l’analyse de sève dans sa stratégie de diminution des gaz à effet de serre, en réduisant notamment la fertilisation azotée de 10 à 20 % sur blé tout en préservant les rendements et teneurs en protéine. » L’avantage de la Scara est de se situer sur un terroir très homogène, rendant fiable les résultats d’analyses.
Dans l’Est, la coopérative EMC2 mène des essais depuis 2020 et propose ce service à ses adhérents. « Nous avons observé une récurrence de la carence en fer en céréales et colza. Or, cet élément fait partie des catalyseurs du fonctionnement de l’azote dans la plante, explique Julien David, conseiller agronomique à EMC2. Avec des apports de fer, nous obtenons entre 5 et 10 % de gain de rendement selon les situations. Mais la carence en bore est la première chose qui nous a frappés sur céréales. Nous constations sur une même parcelle que le colza extrayait dix fois plus de bore que la céréale. Même si les besoins de cette dernière sont faibles en bore, elle est moins bien armée que le colza pour son assimilation. » Des gains de rendement ont été obtenus avec l’apport de bore sur céréales, de l’ordre de quelques pourcents en moyenne.
Outre des carences diagnostiquées sur des oligoéléments, des éléments majeurs peuvent manquer. Cela a été le cas du potassium dans diverses situations sur la zone couverte par EMC2. « Les analyses nous ont amenés à revoir la stratégie d’apport de potasse. La fourniture en sortie d’hiver s’avère plus efficace sur la nutrition des cultures que celle à l’automne, qui représente historiquement 70 % des apports », observe Julien David.
Pas de normalisation dans les méthodes d’analyses de sève
Mais les analyses de sève soulèvent des questions. Il n’y a pas de normalisation sur ce type d’analyse comme elle existe en analyse de sol. Chaque laboratoire adopte une méthode d’extraction de sève avec son référentiel pour diagnostiquer les carences. Pour être fiable, ce référentiel doit se baser sur un nombre conséquent de mesures dans des situations diverses. « On manque encore de référentiel d’interprétation suffisamment solide, même si le laboratoire Eurofins est le plus avancé en la matière avec entre 15 et 20 ans de mesures, remarque Grégory Véricel, spécialiste fertilisation à Arvalis. Les interprétations sont encore délicates, notamment pour établir si la correction d’une carence qui aurait été diagnostiquée amène un gain de rendement. »
Responsable recherche et développement à Agro d’Oc dans le Sud-Ouest, Sylvain Hypolite fait aussi ce constat. « Quelques-uns de nos adhérents ont réalisé des essais ou utilisé ces analyses pour résoudre des problèmes de rendement en blé, orge et maïs. Des carences en bore et cuivre apparaissent notamment. Pour le bore, des corrections se traduisent par des réponses en rendement parfois fortes et d’autres fois sans effet », note-t-il. Ce service est encore à l’essai chez Agro d’Oc et n’est proposé en routine qu’aux agriculteurs qui constatent de sérieux problèmes sur des parcelles.
Les analyses rendent compte de la composition de la sève à un moment donné dans la plante. Selon la période de prélèvement, cette composition diffère, mais ce paramètre est pris en compte dans le protocole par le laboratoire. « Les analyses peuvent être réalisées à différents stades de la culture. Mais sur blé, la période la plus pertinente est entre le redressement et le stade 2 nœuds et sur maïs, à 6 feuilles », conseille ainsi Clément Fontaine. Le résultat de l'analyse peut varier aussi selon l’état de stress de la plante… En conséquence, l’échantillonnage des plantes doit suivre un protocole précis : prélèvement le matin assez tôt pour qu’il y ait suffisamment de sève, des cultures non stressées qui ne souffrent pas de déficit hydrique notamment, 40 plantes à prélever au minimum… L’interprétation fiable des résultats dépend de cette qualité d’échantillonnage.