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Patricia Le Cadre, spécialiste matières premières au Céréopa
« L’autonomie alimentaire est une utopie »

Produire « local » est dans l’air du temps, mais Patricia Le Cadre estime que cette notion est floue et serait pénalisante pour les protéines destinées aux animaux.

Patricia Le Cadre est spécialiste matières premières au Céréopa. C'est un bureau d’études associatif créé en 1968 au sein de l’école d’ingénieurs agronomes AgroParisTech.
© P. Le Douarin
La France est-elle indépendante en protéines végétales ?
Patricia Le Cadre - « Elle l’est déjà si on compte toutes les protéines végétales, de céréales et d’oléoprotéagineux. Nous exportons l’équivalent de 3,5 millions de tonnes de protéines de céréales et importons 1,5 Mt de protéines de soja. Mais, pour nos élevages nous sommes déficitaires en protéines issues de végétaux à MAT élevée (plus de 15 %) comme le soja qui fournit 29 % de la MAT des aliments composés. À comparer aux 35 % de MAT apportés par les céréales. Ce déséquilibre est à relier à des intérêts contradictoires entre filières végétales et animales. Produire plus d’oléoprotéagineux a un impact sur les assolements, sur la production d’huile à valoriser (alimentation, carburant), dépend de la rémunération attendue et se heurte à la stratégie céréalière d’exportation (50 % des céréales sont exportées). »
Comment réduire notre dépendance au soja ?
P. L. C. - « La France a déjà diversifié ses sources avec le tournesol Hipro et le colza. Entre 2005 et 2015, nos importations de soja ont diminué de 1,2 Mt (environ 20 %). Nous sommes à 54 % d’indépendance sur les matières riches en protéines quand l’UE est à 35 %. Pour continuer, il faudrait produire des tourteaux français plus concentrés (tournesol et colza Hipro) et augmenter la teneur en protéines du blé. Un pourcent de plus (12, 3 %) fait monter le blé dans la formule au détriment du maïs et du soja, avec un coût d’aliment volaille abaissé de 2 %. »
Pourquoi aurait-on intérêt à devenir autonome vis-à-vis du soja ?
P. L. C. - « Plusieurs arguments sont invoqués : maîtriser la hausse du prix mondial, mieux gérer la volatilité des prix agricoles, éviter le double handicap OGM et déforestation, soutenir des productions locales, accroître la durabilité des productions animales et leur traçabilité, faire des économies, structurer nos filières, sécuriser nos approvisionnements… Il n’y a pas de bonne ou mauvaise raison, mais il me semble que les trois premiers arguments sont de fausses pistes et que l’amélioration de la durabilité est très importante. Mais tout n’est pas ou blanc ou noir. Par exemple, il serait dommage de se priver de soja qui permet accroître la compétitivité des productions standard. »
La qualification des matières protéiques (non OGM, bio…) va-t-elle évoluer ?
P. L. C. - « Cela dépendra de l’évolution de la demande. Nous estimons qu’en 2017, 21 % des poulets français étaient déjà nourris avec des aliments non OGM (hors bio), et ce pourcentage atteint 43 % en GMS. En œuf, nous arrivons à 13 % (31 % en GMS). Si la tendance se renforce, nous pourrions voir d’ici cinq ans la part de non OGM dominer en poulet. Pour les œufs, c’est surtout l’origine bio qui va se développer. Le sourcing des matières premières va donc prendre de l’importance. »
Le monde aura-t-il assez de protéines en 2050 ?
P. L. C. - « Nous serons 9,5 milliards d’humains à plus ou moins 2 milliards ! On devrait avoir suffisamment, mais la difficulté tiendra à la répartition de cette population. Les trois quarts vivront en Afrique et en Asie dans de grandes métropoles, portuaires et dépendantes des importations. Aucune grande ville ne peut être autonome pour son alimentation. C’est le « made in ailleurs » qui nourrit Paris : la distance moyenne d’approvisionnement des 12 millions d’habitants de l’Ile-de-France est de 660 km (contre 150 km il y a deux siècles). Difficile d’être locavore dans ces conditions. Contrairement aux céréales, inclure des protéines locales sera encore plus difficile pour les animaux. Donc attention à ne pas s’enfermer dans des cahiers des charges trop restrictifs. Ce qui suppose de ne pas accepter n’importe quoi de l’aval et de faire l’effort de communiquer sur les enjeux. Par exemple, expliquer que le transport des grains a moins d’impact sur leur durabilité que leur mode de production. »
« Être attentif au sourcing des matières premières »
Pont entre les filières agroalimentaires et l’enseignement supérieur, le Céréopa s’intéresse à la compétitivité et aux enjeux des agro activités en matière d’alimentation et de production, de durabilité des systèmes, d’environnement et de relations sociétales.

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