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Jean-Louis Peyraud, chercheur à l’Inra
Interview de Jean-Louis Peyraud, chercheur à l'Inra : « Construisons l’élevage de demain »

Au-delà de la défense des modèles actuels d’élevage, Jean-Louis Peyraud incite à reconstruire les systèmes de production de demain en valorisant les services de l’élevage encore largement méconnus.

Les critiques sur l’élevage n’arrêtent pas de pleuvoir, mais de quels élevages parle-t-on ?

Jean-Louis Peyraud

« Tous les élevages sont visés en considérant que chaque filière a ses faiblesses : le bien être pour les volailles et les porcs, les gaz à effet de serre (Ges) pour les ruminants, et les algues vertes en Bretagne en cumulant toutes les productions. Les militants anti élevage font un amalgame entre l’élevage intensif et extensif, mais les ONG Welfaristes ou environnementales condamnent l’intensif et ne gardent que l’extensif en plein air. »

Le système intensif a pourtant l’avantage d’économiser des ressources…

J-L.P.

« Il faut effectivement deux à trois fois moins de surfaces cultivées qu’en 1960 pour produire une volaille ou un porc. L’amélioration de la productivité s’est accompagnée d’une meilleure efficacité, mais s’est traduite par des nuisances incontestables. Aujourd’hui le bien-être occupe le devant de la scène. Pour l’élevage intensif, l’enjeu à relever est triple : être efficient, tenir compte du bien-être animal et maintenir sa productivité (donc le prix). Réunir les trois sera très compliqué ! On a su faire efficient et productif ; on saurait faire efficient et sociétal (du poulet en plein air pouvant picorer où il veut y compris des vers de terre), mais à un prix élevé (faible productivité). »

Pourquoi les services rendus par l’élevage ont-ils été passés sous silence ?

J-L.P.

« L’élevage a d’abord et surtout été analysé sous l’angle des cycles de vie et de ses impacts sur les émissions de Ges. Puis d’autres critiques - parfois simplificatrices -se sont ajoutées (acidification des sols, pollution des eaux, surconsommation d’eau et de matières premières, soja et déforestation amazonienne). Il n’y a pas eu ou très peu de recherche ni de communication sur les services rendus par l’élevage (fertilité des sols, biodiversité des prairies, aide aux populations pauvres). L’analyse aurait dû pondérer les plus et les moins. Le Groupement d’intérêt scientifique Avenir Elevages a commencé ce travail, notamment sur l’efficience protéique des différentes espèces. Peu de gens savent que les animaux valorisent ce que l’Homme ne peut consommer (herbe, son, drèches, tourteaux, déchets alimentaires…). Un tiers des porcs japonais sont nourris avec des déchets de la consommation humaine. »

Comment concilier efficacité, sociétal et prix ?

J-L.P.

« Le sociétal passe par plus de place laissée à l’animal en intérieur ou à un élevage en extérieur. Fatalement, ce sera moins productif, alors que c’est ce qui permet à l’éleveur de gagner sa vie. L’enjeu est plus difficile à résoudre en volailles qu’en ruminants. En lait, la preuve a été faite qu’on pouvait gagner sa vie en système extensif. Produire moins et augmenter le prix serait un pari risqué car beaucoup de pays ne prennent pas cette voie. L’Ukraine en volaille, l’Espagne en porc, et l’Allemagne ont misé sur la compétitivité-prix. Depuis longtemps, les allemands ont massivement investi dans l’agriculture avec une volonté politique très affirmée, contrairement à la France. Prises en étau entre manque de compétitivité et attentes sociétales, nos filières animales ont tendance à péricliter. Il nous manque une politique de l’élevage avec une vision de long terme. Décidons collectivement aujourd’hui quelle carte on veut jouer dans dix ans et donnons-nous les moyens pour y arriver. »

Quels modèles agricoles défend l’Inra ?

J-L.P.

« C’est essentiellement l’agroécologie (1) qui ne peut pas se concevoir sans un élevage lié au sol. De ce fait, il faut repenser notre modèle en réintégrant l’élevage dans l’agriculture et au niveau d’un territoire (régional ou national), y compris les filières monogastriques qui ne doivent pas se considérer « hors sol ». L’élevage peut s’intégrer dans une économie circulaire, en valorisant le non consommé (gaspillage alimentaire) et le non consommable (sous-produits) et en valorisant mieux les effluents. Ce qu’on faisait autrefois dans les fermes à toute petite échelle. Tous les élevages de volailles ne pourront être agroécologiques. Par conséquent, il faudra importer une part de notre consommation, ou consommer moins et si possible français, donc sans doute plus cher. »

Sans compétitivité-prix, la France ne serait plus un pays exportateur…

J-L.P.

« Il est illusoire de penser que la France peut nourrir le Monde, avec moins de 1 % de la SAU mondiale. En revanche, elle a peut-être une carte à jouer sur des produits qualitatifs et éthiques destinés à une catégorie supérieure de consommateurs mondiaux, notamment asiatiques. De plus, nos produits différenciés ne seraient pas en compétition avec leurs produits locaux. »

Finalement, quelle vision défendez-vous ?

J-L.P.

« Il faudrait penser l’élevage comme un maillon essentiel d’une chaine agroalimentaire, parce que nous avons besoin de viande et que l’élevage est un recycleur. Limiter les impacts négatifs en travaillant sur la réduction des Ges. Améliorer le bien-être animal, facteur le plus important aujourd’hui. Revoir les systèmes d’élevage en se posant les bonnes questions : si on améliore les conditions dans les bâtiments, est-il nécessaire que les volailles sortent pour être « heureuses » ? C’est à la science d’en faire la preuve. Je suis convaincu que le bien-être animal passe plus par une réduction de la densité intérieure que par la sortie sur un parcours. »

(1) Agro écologie : « utilisation des processus biologiques et de la biodiversité pour un bénéfice de production »

« Quelle carte veut-on jouer dans dix ans ? »

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