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Les médias français face aux loups

À l’occasion des 30 ans du retour du loup en France, Pâtre s’est rendu, au cours d’un voyage de presse organisé par WWF, dans le massif des Bauges en Savoie.

Étrange coïncidence de croiser Jean Lassalle, le député des Pyrénées-Atlantiques rompu à la question du pastoralisme et de la prédation, à la sortie de la gare de Chambéry, en Savoie. Il n’a rien à voir avec le voyage de presse auquel je participe, mais c’est peut-être le signe d’une journée riche en rencontres et en partage d’expériences.

En effet, 2021 marque les 30 ans du retour du loup en France. À cette occasion, WWF France propose aux journalistes de différents médias une journée sur les traces du grand prédateur. Non pas que nous allions crapahuter à travers la montagne pour tenter de déceler une crotte ou une empreinte, non. Mais plutôt aller à la rencontre des personnes impactées en bien ou en mal par sa présence dans le massif des Bauges, qui surplombe le chef-lieu savoyard.

Dès le petit-déjeuner à l’hôtel où j’étais hébergé avec mes consœurs et confrères, je sens que l’expérience va être intéressante. En effet, les lecteurs de Pâtre reconnaîtront aisément que la prédation est largement abordée dans nos pages, ce qui, sans me conférer une vraie expertise en la matière, me tient au courant de la difficulté de la situation. Excepté un autre média agricole, les journalistes présents, du Parisien à Sciences et Avenir, en passant par 30 millions d’amis et Cosmopolitan, travaillent, eux, pour le grand public. J’essaierai au cours de cette journée de me faire porte-parole de mes lecteurs auprès de cet auditoire.

Philippe Gamen, président de la Communauté de communes du Grand Chambéry et, Cédric Laboret, président de la chambre d’agriculture Savoie Mont-Blanc (qui regroupe la Savoie et la Haute-Savoie) introduisent la journée. L’un manie un langage politique, éludant les questions épineuses, l’autre a un franc-parler propre aux gens de terrain. Si les Bauges ne sont classées zone de présence permanente du loup que depuis deux ans, l’agriculture porte déjà les stigmates du redoutable canidé. Cédric Laboret, par ailleurs éleveur de vaches laitières pour l’AOP tomme des Bauges, dessine le territoire de ses mots : « Avant le loup, les éleveurs avaient souvent plusieurs troupeaux. Les vaches avaient les alpages les plus beaux et les troupes ovines et caprines étaient lâchées dans la montagne et mangeaient ce qu’elles trouvaient. » Depuis l’arrivée du loup dans le massif en 2006, les éleveurs se sont recentrés sur leurs troupeaux bovins, les petits ruminants étant moins protégeables et suscitant moins de valorisation, abandonnant certaines zones de la montagne. Philippe Gamen, également maire du Noyer, un village de moins de 230 habitants au milieu des Bauges, souligne : « Nous avons été témoins d’une grosse évolution de la part du monde agricole, avec une acceptation de dialogue avec les autres acteurs. Les agriculteurs prennent le sujet à bras-le-corps et la question n’est plus d’être pour ou contre le loup, mais de chercher des solutions. »

Et des solutions, il y en a besoin. Rien qu’en Savoie, on compte 486 attaques de loups qui ont fait 1 000 victimes dans les troupeaux domestiques. Cédric Laboret rebondit : « Beaucoup de tests ont été faits, mais le loup s’adapte. Les mesures mises en place sont comme des épouvantails, ça marche trois jours… » La question du dénombrement des loups est posée par le journaliste de Sciences & Avenir qui fera sans doute un article sur les signes de présence du grand canidé. Les représentants de WWF France expliquent que l’Office français de la biodiversité utilise une technique internationalement reconnue comme fiable et précise pour estimer la population de loups sur une zone. Ce à quoi répond l’intervenant du monde agricole : « Tant que les agents auront à souffler dans des cônes pour provoquer des hurlements, j’aurai des doutes sur leur technique de pointe. » Pour autant, Cédric Laboret est proactif et toujours partant pour faire des tests sur son troupeau. Dernier essai en date, les colliers à ultrasons qui se déclenchent quand l’animal porteur se met à courir. L’essai est pris en charge par le PNR des Bauges et c’est une première en France. Le système viendrait d’Afrique du Sud où il sert à contrer les attaques d’hyènes.

Lorsque l’éleveur entreprend de décrire la réalité du terrain et les situations extrêmes dans lesquelles se trouvent les éleveurs, l’ambiance dans la salle change. Mes pairs poussent à l’unisson une clameur horrifiée quand Cédric Laboret évoque la lente agonie d’une génisse dévorée vivante par des loups, alors qu’elle était coincée entre deux arbres. 30 millions d’amis manque de tourner de l’œil, tandis que tout le monde semble découvrir cette réalité sordide.

La troupe de journalistes prend la route en direction du cœur des Bauges. Dans le car, les discussions vont bon train.

- « C’est bien que les éleveurs veuillent arrêter la confrontation et aller vers le « vivre avec ». »

- « Oui mais il y a toujours des prélèvements… »

Ailleurs j’entends parler de la chèvre de Monsieur Seguin ou du livre Le loup, de Jean-Marc Landry, comme des références sur la question de la prédation. L’image d’Épinal de la montagne n’est jamais loin dans les esprits. Une journaliste de la presse féminine me demande s’il y a des ours dans les Alpes et qui est le plus fort entre les deux prédateurs… Que répondre à ça ?

Yves Lachenal, Savoyard pure souche, nous accueille à proximité de son troupeau de 70 chèvres de Savoie. Barbu et en short dans le froid et l’humidité, son bagou nous réchauffe. Il est référent chien de protection à l’Institut de l’Élevage et ne mâche pas ses mots pour parler de la prédation. « La protection des troupeaux doit devenir un problème de société, souligne-t-il. Tout le monde ou presque est pour le loup, mais nous seuls, éleveurs, sommes impactés. Vous, vous n’allez pas vous coucher plus tard ou gagner moins d’argent à cause du loup, nous si ! » Le chevrier avait anticipé le retour du prédateur en s’intéressant aux chiens de protection il y a de ça 17 ans, s’attirant dans les premiers temps les foudres de ses confrères. Il a vu arriver avec inquiétude un déferlement de patous dans les alpages. « Les gens n’étaient pas prêts. On a pris dans l’urgence plein de chiens que l’on a donnés à des gens qui n'y connaissaient rien. » Aujourd’hui il sillonne les montagnes et une bonne partie de la France pour former des éleveurs à l’utilisation de ces chiens.

Les représentants de WWF France nous présentent ensuite les travaux auxquels ils prennent part sur le sujet. En plus de siéger au groupe national loup, le chef d’antenne Auvergne Rhône-Alpes coordonne le projet « Entre chien et loup » qui étudie les dynamiques à l’œuvre sur un front de colonisation (ici, la région du Mont-Blanc). Dommage que les éleveurs intégrés au projet ne soient pour la plupart pas des professionnels mais des pluriactifs avec de toutes petites troupes. « C’est plus facile de discuter avec », argumente le chargé de mission. La journée fait par ailleurs écho à la fin du projet « Life Euro Large Carnivores » qui étudie les interactions entre humains et les grands prédateurs (ours, loup, lynx, glouton). Au final, le projet a permis la création d’une plateforme d’échanges entre toutes les parties prenantes de la prédation.

Sans doute cette journée, où la parole a été largement donnée aux éleveurs, donnera une opinion plus proche de la réalité sur la présence du loup en France à nos concitoyens. Et par extension à nos représentants politiques et décideurs qui devraient, eux aussi, venir à la rencontre de gens de terrain.

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