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En plaine de la Crau, les prairies sont irriguées au pas des mérinos

En plaine de la Crau, l’élevage de brebis mérinos d’Arles et la production de foin sous appellation d’origine protégée vont de pair. La preuve chez les Juglaret, où l’élevage ovin transhumant se pratique en famille, aux côtés de la production exigeante de foin de Crau AOP sur des prairies irriguées.

L'éleveur rentre les brebis pour la nuit
Les brebis mérinos d'Arles font la « quatrième coupe » de foin de Crau.
© D. Séailles

« Notre père et notre oncle nous ont transmis leur savoir-faire. Grâce à eux, c’est comme si on avait déjà soixante-dix ans d’expérience derrière nous. » Chez les Juglaret, l’élevage ovin se pratique déjà depuis trois générations. Les frères Victor et Antoine Juglaret se sont installés en 2015 sur l’exploitation de leur père, Jean-Paul. Une exploitation elle-même fondée par leur grand-père, descendu de Savoie pour s’installer en Provence en 1951. À leur installation, les frères agrandissent la propriété de 160 hectares à Mas-Thibert, près d’Arles, dont 110 hectares sont en foin de Crau AOP. La famille Juglaret met alors en œuvre un système typique de la plaine de la Crau, associant élevage transhumant de 1 900 brebis mérinos d’Arles et vente de foin de Crau sous AOP.

Prairies irriguées et élevage transhumant

Le foin de Crau a la particularité d’être irrigué entre mars et octobre. Or, cette eau d’irrigation s’infiltre dans le sol et alimente à hauteur de 70 % une nappe phréatique qui fait vivre 300 000 personnes. La culture du foin de Crau est donc essentielle pour le territoire, et les brebis en sont une vraie pierre angulaire. « La mérinos d’Arles est athlétique, grégaire. Elle est très bien adaptée pour la transhumance, et au système en entier », explique Victor.

 

 
<em class="placeholder">La Mérinos d&#039;Arles est bien adaptée à la transhumance.</em>
Un troupeau de mérinos d'Arles dans une prairie en Crau. © D. Séailles

En été, les brebis sont à Bourg-Saint-Maurice, en Savoie, où les Juglaret possèdent des estives. Avec leur oncle et leur cousin, aussi éleveurs ovins, ils ont un groupement pastoral qui emploie trois bergers. Pendant ce temps, en plaine de la Crau, trois coupes de foin sont réalisées. La première coupe est la plus riche en fibres, et est traditionnellement destinée à l’alimentation de chevaux de course. Les deux suivantes sont plus fines, et conviennent mieux à des vaches laitières ou des petits ruminants. Ce sont en tout 10 tonnes de foin qui sont annuellement récoltées par hectare.

Une quatrième coupe de foin par les ovins

Les ovins se chargent de la « quatrième coupe » en automne et tout l’hiver. « Nos brebis redescendent d’estive petit à petit de septembre à novembre, quand elles sont prêtes à agneler. De l’automne à mars, elles pâturent les prairies en foin de Crau» Le chargement est de dix brebis à l’hectare. « Elles sont rentrées toutes les nuits, ce qui permet de produire du fumier. Il n’y a pas mieux que le fumier de brebis pour nos prairies. » Épandu en février, il est criblé avant épandage pour être le plus fin possible : il doit entièrement décomposer au moment de la fenaison. « Nous ajoutons aussi 500 kilos d’engrais sur les parcelles n’ayant pas reçu de fumier », précise Victor.

Environ 1 900 agneaux sont produits annuellement. 70 % sont des agneaux de boucherie croisés Île-de-France. Ils sont engraissés au foin de Crau et à l’aliment. Vendus à 16 kilos de poids carcasse, ils sont adaptés à la clientèle qui veut des agneaux ni trop gros, ni trop gras. Les 30 % restants sont des mérinos d’Arles purs, utilisés en renouvellement ou vendus pour l’Aïd. Si le système transhumant classique a recours à un agnelage par an en automne, les Juglaret ont fait le choix d’un système de trois agnelages en deux ans. « Deux tiers de nos brebis agnèlent à l’automne, et un tiers au printemps, avant montée en estive. » Une organisation qui permet d’étaler les ventes d’agneaux finis sur l’année.

Être polyvalent

Pour gérer une telle exploitation, il faut être polyvalent. « Nous faisons le travail du quotidien ensemble. » Mais chacun a ses prédilections : Victor gère l’irrigation, la fenaison et la vente de foin, quand Antoine s’occupe de la troupe ovine et du groupement pastoral. Le Gaec emploie à l’année un salarié, indispensable pour gérer l’astreinte permanente liée à l’irrigation. « En été, l’eau coule 24 heures sur 24 dans les canaux. Il faut optimiser l’irrigation pour économiser l’eau. C’est un équilibre à trouver : l’été, il fait 40 degrés, il faut suffisamment irriguer, mais pas trop non plus, car ça favorise la pousse des adventices », détaille Victor.

Les parcelles sont irriguées tour à tour, tous les sept à neuf jours. Et quand l’automne commence, ce sont les clôtures et l’entretien des canaux qui occupent l’employé. Son travail est complété par celui de la compagne d’Antoine, employée à mi-temps, et ponctuellement, d’un stagiaire.

Des bâtiments flexibles

Le Gaec a récemment investi dans une nouvelle bergerie multifonctionnelle et un grand hangar de stockage. La bergerie a été équipée de râteliers amovibles, qui permettent de nourrir 2 000 brebis dans un espace restreint. Lorsque les brebis sont en estive, les râteliers sont retirés pour pouvoir stocker le matériel de fenaison. « Ça facilite aussi le curage », ajoute Victor. Le hangar de 1 500 m2, quant à lui, est à peine assez grand pour stocker tout le foin produit sur l’exploitation.

 

 
<em class="placeholder">Des agneaux mérinos et un patou dans une bergerie.</em>
Les râteliers de la bergerie sont amovibles. © D. Séailles

Sans compter que depuis 2016 les investissements visant à optimiser l’irrigation se sont succédé. Environ 90 hectares de prairies ont été nivelés : leur surface a été aplanie suivant une pente légère, pour optimiser la répartition de l’eau d’irrigation. Une partie du réseau d’eau a été enfouie pour limiter les pertes et le temps alloué à l’entretien des canaux.

Une qualité coûteuse

Composé d’une vingtaine d’espèces fourragères, le foin de Crau est reconnu pour sa richesse en minéraux et ses qualités organoleptiques. Le Gaec vend son foin de Crau à des négociants, qui le revendent ensuite au détail, notamment à des élevages de chevaux de course à Malte. L’irrigation indispensable à la production de foin de Crau pèse sur les charges de l’exploitation. En plus, le foin est conditionné en petites balles de 30 kilos, qui alourdissent encore les coûts de production et prennent plus d’espace par kilo de foin stocké.

 

 
<em class="placeholder">Des balles de foin de Crau AOP empilées.</em>
Le foin de Crau AOP est mondialement reconnu pour sa qualité. © D. Séailles

D’où la nécessité de vendre ce foin à un prix élevé : « Il y a quatre ans, on vendait une tonne de foin AOP à 300 euros. Mais en 2025, le foin se vend à 200 euros la tonne, ce qui ne couvre plus les coûts de production. » La faute à l’augmentation de l’offre de foin sur le marché français. « Depuis trois ans, c’est un marché en crise. »

Aujourd’hui, un projet d’une ligne à très haute tension à quelques dizaines de mètres de l’exploitation rebat toutes les cartes. Victor est persuadé que cette ligne va défigurer le paysage, réduire considérablement la valeur de son exploitation, et causer des problèmes de santé aux animaux comme aux humains. Les Juglaret se mobilisent au sein d’un collectif où agriculteurs et écologistes sont alliés contre ce projet, et défendent des solutions alternatives.

Des parcelles savamment aménagées

Le parcellaire des prairies est organisé en bandes parallèles de 500 mètres de long sur 45 mètres de large, délimitées par des bourrelets. Une canalisation enterrée longe chaque parcelle nivelée, et est équipée d’un regard par parcelle. Au moment d’irriguer, le regard est ouvert, de sorte qu’une fine lame d’eau inonde la parcelle. Celle-ci est nivelée avec une faible pente pour permettre la progression de l’eau par gravité. L’irrigation dure quatre heures. L’eau d’irrigation s’infiltre dans le sol et rejoint la nappe phréatique, qui n’est qu’à deux mètres de profondeur.

 

 
<em class="placeholder">Un puits d&#039;eau.</em>
La nappe phréatique n'est qu'à deux mètres de profondeur. © D. Séailles

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