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Ces bergers qui ont croisé l’ours

Durant l’été 2020, deux bergers ont été confrontés directement à des ours qui passaient à proximité de leurs troupeaux. La Fédération pastorale de l’Ariège est allée à leur rencontre pour recueillir leurs témoignages hors du commun.

Anne-Laure et Étienne sont tous les deux bergers dans les Pyrénées ariégeoises. Outre leur métier, ils ont un autre point commun : ils ont tous les deux été confrontés à l’ours durant l’été 2020. Cette expérience, vécue différemment par chacun semble avoir laissé des stigmates et causé beaucoup de stress et de peur aux deux professionnels. Les récits objectifs de ces deux bergers ont été recueillis par la Fédération pastorale de l'Ariège. 

Dans les deux situations, heureusement, il n’y a pas eu de victimes dans les troupeaux. « Est-ce qu’ils n’étaient pas en train d’éduquer, ou d’entraîner les oursons ? De leur montrer des trucs ? Mais ce n’est bien sûr qu’une hypothèse », se questionne Anne-Laure Brault, bergère sur l’estive d’Ustou–col d’Escots, qui a rencontré une ourse et son ourson le 16 juillet 2020 dans la soirée.

Alors que la bergère partait de sa cabane pour regrouper le troupeau sur la zone de couchade, elle a entendu les sonnailles d’un lot de brebis qu’elle pensait assez éloigné. « Je me suis dit 'chouette, elles reviennent d’elles-mêmes vers la cabane et la zone de nuit'. Et puis, plus le bruit approchait et plus je me rendais compte que quelque chose clochait ». En effet, la bergère comprend que les brebis sont en train de courir, paniquées par une menace qu’Anne-Laure devine mais ne voit pas encore, faute à l’épais brouillard descendu en fin de journée. Elle la voit soudain, à quelques dizaines de mètres seulement : une ourse talonne le groupe de 30-40 brebis. Pour la bergère c’est le stress total, elle ne sait pas comment réagir. Comble de la situation, Anne-Laure remarque, un peu plus haut, un ourson qui suit la scène et piaille pour appeler sa mère. « Déjà là, je me suis dit : merde ! C’est une mère, et il y a son ourson. J’ai eu comme une sorte de moment de panique, car on m’avait dit que c’était [le cas de rencontre] le plus dangereux », se remémore la bergère. S’est ensuivi un moment de grande peur pour Anne-Laure Brault, l’ourse l’ayant croisée sans la voir mais l’ourson ayant repéré la bergère. Un peu cachée par un rocher, elle tente de joindre par téléphone ses patrons, les éleveurs du troupeau, pour les alerter de la situation et partager son stress. « Je ne savais pas quoi faire. J’ai rapidement raccroché. Ce que je faisais, c’était comme des actions pas très conscientes. »

Accompagnée de ses deux chiens de conduite, la bergère se décide enfin à revenir sur ses pas. Deux agents de l’office français de la biodiversité (OFB) chargés de protéger le troupeau en procédant à l’effarouchement des grands fauves étaient alors en poste à proximité de la cabane.

Anne-Laure les retrouve dans la cabane et leur explique la situation. Ils sortent tirer plusieurs coups de feu et prennent la relève pour protéger le troupeau. La nuit qui suit est pour le moins agité. À deux reprises, les brebis se sont dispersées hors de la zone de couchade à cause de l’ourse qui rôdait dans les parages et attaquait, toujours sans faire de victimes. Le stress et l’hésitation sur la marche à suivre gagnent les effaroucheurs autant que la bergère. « À minuit et demie, un des effaroucheurs vient me réveiller […]. Il était un peu en panique. Il y avait eu une autre attaque. Le brouillard était toujours aussi épais et les brebis étaient complètement explosées de partout, on entendait des sonnailles partout sur le plateau d’en bas, toutes étalées. […] On est resté une heure à discuter pour savoir ce qu’on devait faire, on n’était vraiment pas bien. Mais moi, je n’ai pas voulu regrouper les brebis car j’avais peur que, si j’envoyais mes chiens, l’ourse allait me les bouffer. Donc je me suis dit : tant pis, je laisse les brebis. On ne voyait tellement rien. » Les effaroucheurs ont ensuite enchaîné plusieurs séries de tirs. Au petit matin, le brouillard s’étant levé, la bergère et les deux agents aperçoivent non loin de la cabane, en surplomb, deux ours adultes et deux oursons. Les tirs finissent par les faire partir, mais la même interrogation que la veille persiste : « Ce qui nous a marqués aussi, c’est qu’il n’y a pas eu de [brebis] mortes, alors qu’ils auraient pu facilement en tuer plusieurs. C’est vraiment bizarre ça. La fois où, à minuit et demie, l’effaroucheur est venu me réveiller, elles étaient étalées de partout, les brebis. Même moi, quand j’ai vu l’ourse les poursuivre, elle aurait pu en tuer. Alors, est-ce qu’ils n’étaient pas en train d’éduquer, ou d’entraîner, les oursons ? De leur montrer des trucs ? Mais ce n’est bien sûr qu’une hypothèse. »

Les patous aboient en continu, avec agressivité

Étienne Moyenin, berger sur l’estive d’Ourdouas, a vécu une expérience similaire le 20 août 2020, tôt dans la journée. Alors qu’il se prépare pour aller chercher les 850 brebis gardées sur la zone de nuit par cinq patous, Étienne entend ces derniers aboyer pendant un certain temps. Il est 5 h 30, Étienne prend son café avant la rude journée qui l’attend. Interpellé par les aboiements continus des chiens qui se trouvent alors au-dessus de la cabane, il décide d’éclairer la pente avec le « phare » (spot portable puissant). Il ne voit rien mais reproduit l’exercice plusieurs fois et à intervalles réguliers. « […] Je sentais que les aboiements étaient vraiment agressifs », se souvient le berger. Enfin, le spot révèle la présence d’une ourse et son petit, au niveau des chiens. Étienne Moyenin prend alors l’initiative : « Direct, je lui mets le phare en pleine poire. Là, [l’ourse] s’est arrêtée. Les chiens étaient toujours en train d’aboyer. […]. Ensuite, j’ai crié. Après l’avoir éclairée avec le phare, j’ai crié pour essayer de la faire partir. Il faut dire qu’en début de saison, j’avais déjà croisé un ours, et juste le fait d’avoir crié, ça l’avait fait partir ».

Chargé par une ourse pas du tout effarouchée

C’est à ce moment que l’inattendu se produit. « Mais au moment où j’ai crié, elle s’est mise à aller à pic en direction de la cabane. J’ai vraiment vu ce changement de trajectoire. Et elle y allait un peu en courant, car c’est de la descente. Elle venait dans ma direction. » Le berger rentre rapidement dans sa cabane, dans laquelle il s’enferme à clé. « Je pense qu’elle est restée moins de cinq minutes autour de la cabane. Mais je ne sais pas précisément combien de temps elle est restée au total. Ça résonne quand même assez bien, puisque cette cabane n’est faite que d’un bardage de planches, donc on entend très bien ce qui se passe autour », se remémore-t-il. Étienne reste néanmoins en sécurité dans son logement pendant plus d’une heure, peu rassuré par la proximité de l’ourse. L’absence de fenêtre dans la cabane d’appoint l’empêche de savoir si le plantigrade s’est éloigné ou non. Plusieurs ourses accompagnées de petits ont été vues dans les alentours par d’autres bergers dans les jours qui ont précédé et suivi cette rencontre.

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