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Complémentarité entre ateliers
La polyculture-élevage pourrait mieux valoriser ses atouts

Les systèmes mixtes associant lait et cultures résistent en France. Mais, ils privilégient majoritairement la productivité de chaque activité plutôt que leur complémentarité.

Dans la littérature scientifique, la polyculture-élevage est parée de toutes les vertus et les colloques se multiplient sur le sujet, comme celui organisé à AgroSup Dijon début octobre. La polyculture-élevage présente un évident intérêt agronomique et environnemental et répond aux principes de l’agro-écologie. Elle a beaucoup d’avantages économiques : réduction des intrants et autonomie alimentaire grâce à des échanges entre ateliers, répartition du matériel et de la main-d’œuvre sur plusieurs productions… Des bénéfices que l’on qualifie d’économies de gamme. Mais, il y a un bémol de taille : ces vertus s’expriment réellement que lorsque productions végétales et animales sont étroitement associées. Ce qui est peu souvent le cas d’après les travaux de recherche menés depuis plusieurs années sur les exploitations laitières de polyculture-élevage par Christophe Perrot. Chargé de mission économie et territoire à l’Institut de l’élevage, il mène une analyse au long cours (2002-2015) des résultats des exploitations du réseau Rica (réseau d’information comptable agricole européen). Elle montre que le potentiel d’économies de gamme de la polyculture-élevage n’est pas pleinement exploité.

« 30 % d’aliment en plus par litre de lait »

La première étude, jusqu’en 2008, avait révélé que 20 % des exploitations de polyculture-élevage essayaient de tirer parti de la complémentarité entre ateliers, souvent au prix d’une baisse de la production ou de gains de productivité en volume beaucoup plus faibles que les autres, et que 10 % seulement « trouvaient une solution gagnante entre les économies de charges et les pertes de produits ». L’analyse des données du Rica sur la période 2008-2015 confirme cette faible intégration des productions animales et végétales. En moyenne, explique Christophe Perrot, les exploitations de polyculture-élevage « utilisent jusqu’à 30 % d’aliment acheté en plus pour produire un litre de lait que les exploitations spécialisées de plaine. Elles engagent plus de charges d’approvisionnement (engrais, phytosanitaires, semences) sur les surfaces dédiées à l’élevage, à cause d’une place plus importante du maïs et de chargements plus élevés, et des charges de mécanisation à peine plus faibles. Le revenu par litre est inférieur de moitié et seule une productivité du travail supérieure [331 000 litres contre 264 000 de litres produits par unité de main-d’œuvre affectée au lait] permet de se rapprocher du niveau de rémunération du travail laitier par unité de main-d’œuvre des exploitations spécialisées de plaine. »

Économies d’échelle plutôt qu’économies de gamme

La rémunération globale du travail (par UTH) des exploitations de polyculture-élevage reste néanmoins supérieure (+ 24 %) sur cette période, en raison d’une conjoncture favorable pour les céréales. Mais, la variabilité du revenu est deux fois plus élevée que chez les producteurs spécialisés parce qu’elles sont plus sensibles aux aléas conjoncturels (coût des intrants, prix des produits). « Les exploitations laitières de polyculture-élevage sont performantes économiquement mais elles ne basent pas cette performance sur la recherche d’économies de gamme ou le fonctionnement agronomique idéal qu’on pourrait en attendre. Elles privilégient la productivité dans chaque production et sont plutôt à la recherche d’économies d’échelle », résume Christophe Perrot.

Des exploitations multispécialisées donc, pour la majorité d’entre elles. « Cette productivité est obtenue au prix d’une forte intensification du travail (accélération du rythme, délais serrés, tâches multiples), qui pousse à la standardisation, à des itinéraires techniques incluant des traitements d’assurance et à la préservation d’une marge de sécurité sur le matériel. Alors que la voie d’intégration des productions végétales et animales demande beaucoup de temps d’observation, de prises de décision… »

« Les éleveurs sont économiquement rationnels »

Cette forte tendance à la multispécialisation des productions a été favorisée par les politiques agricoles et l’environnement économique, qui « n’étaient pas très favorables aux conversions agro-écologiques, note Christophe Perrot. Lorsque les prix du lait et des céréales sont élevés, ces systèmes dégagent des résultats économiques imbattables. L’autre raison qui freine l’adoption de systèmes plus intégrés, c’est la non prise en compte des services rendus et impacts négatifs pour l’environnement et le territoire ». De nombreuses recherches montrent que les performances environnementales des systèmes intégrés sont supérieures, mais elles ne sont pas monétisées. « Les éleveurs sont économiquement rationnels et choisissent la voie la plus sécurisée par l’environnement technico-commercial, alors que les autres systèmes supposent souvent des démarches de rupture. Donner de la valeur aux externalités positives et négatives changerait complètement la hiérarchie des coûts de production des différents systèmes et serait un levier très efficace d’orientation. Mais, la France ne peut pas mettre en œuvre seule une telle politique au sein d’un marché européen très concurrentiel. » Les débats actuels (États généraux de l’alimentation, révision de la PAC, évolution de la politique environnementale de l’UE), selon la tournure qu’ils prendront, pourraient à terme changer la donne.

36 % d’exploitations de polyculture-élevage

Contrairement aux autres pays laitiers d’Europe de l’Ouest, la France a conservé une part importante d’exploitations laitières associant cultures et élevage. Une particularité due à la diversité pédoclimatique de la France et à une gestion des quotas laitiers qui a longtemps lié la production au foncier et au territoire. Christophe Perrot observe qu’elle se déplace sur le territoire (voir carte ci-contre). Depuis 2002, 36 % des exploitations laitières se classent dans cette catégorie, selon la définition actuellement partagée par de nombreux chercheurs : plus de 40 hectares de cultures ou moins des deux tiers de la SAU en SFP.

((AVEC TABLEAU))
Associer étroitement cultures et élevage améliore les résultats

° Un projet de recherche (Casdar RED-SPyCE) a été lancé en 2016 pour produire des références sur les systèmes de polyculture élevage. Une des premières actions a consisté à « vérifier si les complémentarités accrues entre cultures et élevage permettent d’améliorer les performances économiques et environnementales des fermes ». L’étude a été réalisée sur plus de mille exploitations issues de plusieurs réseaux (Inosys, agriculture durable…) dans les productions bovins lait, bovin viande et ovin viande. Trois niveaux de couplage (c’est-à-dire de complémentarité cultures élevage) ont été définis par analyse statistique : faible, moyen, élevé. Il en ressort que 82 % des exploitations sont en niveau de couplage faible.

° Des exploitations ont su trouver une bonne complémentarité entre productions animales et végétales. « Les exploitations laitières les plus couplées sont un peu plus herbagères, mais on en trouve aussi dans les vrais systèmes de polyculture-élevage », explique Pierre Mischler, de l’Institut de l’élevage et co-animateur de ce projet avec l’Acta. La productivité par vache baisse un peu quand le niveau de couplage augmente, mais l’autonomie s’accroît aussi. Le rendement des cultures est un peu moindre, en raison notamment d’un potentiel de sol plus limité.

° Un levier pour améliorer l’efficacité et la résilience : les résultats économiques (EBE/PB et résultat courant par UMO exploitant), analysés sur les années 2011 à 2013, s’améliorent avec le couplage (voir tableau ci-contre). Les exploitations biologiques, qui privilégient très majoritairement un niveau élevé d’interactions entre cultures et élevage, présentent le résultat le plus élevé. C’est d’autant plus remarquable que, sur cette période, les prix des céréales favorisaient les systèmes les plus productifs. Les plus couplées ont également un peu plus d’aides. « La complémentarité n’est pas une fin en soi mais un levier pour améliorer l’efficacité économique et renforcer la résilience de l’exploitation, résume Pierre Mischler. Mais, avant de penser complémentarité, il faut d’abord optimiser les charges opérationnelles. »

° Le couplage a aussi pour effet d’améliorer la performance environnementale. Quand la complémentarité augmente, le bilan azote diminue, tout comme la consommation de produits phytosanitaires des cultures et de fioul. L’étude montre également que toutes les régions ont des exploitations fortement couplées. « Les systèmes herbagers ont plus de facilité à être couplés. Cela dit, on peut développer des complémentarités à un niveau élevé dans des systèmes de polyculture-élevage ou qui ont beaucoup de cultures, affirme Pierre Mischler. Et, on peut le faire un peu partout. C’est rassurant. »

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