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«La flambée des cours porte les germes du prochain krach boursier»

Jean-Jacques Ohana, fondateur de Riskelia, bureau indépendant d’analyse des risques financiers, nous aide à décrypter le mouvement de hausse du prix des matières premières.

JEAN-JACQUES OHANA. « La hausse
des prix agricoles s’explique par une
demande physique soutenue, mais
aussi par une spéculation croissante
et moutonnière sur l’ensemble des
matières premières. »
JEAN-JACQUES OHANA. « La hausse
des prix agricoles s’explique par une
demande physique soutenue, mais
aussi par une spéculation croissante
et moutonnière sur l’ensemble des
matières premières. »
© E. Bignon

Les prix des matières premières agricoles s’envolent. Comment s’explique cette flambée des prix ?

Jean-Jacques Ohana - « Depuis 2003, la demande des pays émergents, et en particulier la montée en puissance de la Chine, contribue à une augmentation du prix des matières premières. Mais elle n’explique pas tout. Ce mouvement général de hausse s’est accéléré à partir de 2006 suite à une dérive de la spéculation. La sphère financière s’est emparée d’une part grandissante de ces marchés afin de diversifier les risques. Les investisseurs financiers ont pris des positions non seulement sur les matières premières agricoles, mais sur toutes les matières premières dans leur ensemble. Celles-ci sont désormais une classe d’actifs à part entière. Et elles se trouvent toutes interconnectées les unes aux autres. »

La spéculation est-elle croissante sur ces marchés ?

J.-J. O. - « Les financiers détiennent un poids de plus en plus important. Parmi eux, on distingue deux types d’intervenants. D’un côté, les spéculateurs, également appelés «hedge funds » dans notre jargon. Ces derniers sont des acteurs avertis des marchés et prennent des positions d’arbitrage sur quelques heures ou quelques mois. De l’autre côté, les investisseurs indiciels, plus passifs, qui investissent de façon plus moutonnière dans des «paniers» de matières premières considérés plus stables. Leur intérêt pour les matières premières est plus récent, par rapport aux spéculateurs, traditionnellement présents sur ces marchés. On estime aujourd’hui entre 30 et 40 % la part des flux liés aux investisseurs financiers sur les marchés à terme des matières premières aux États-Unis. En France, ces marchés se révèlent moins actifs, mais il serait illusoire de croire que nous n’en subissons pas les conséquences, étant donné que les marchés européen et américain sont en relation permanente. »

Comment se traduit ce hold-up des spéculateurs sur les prix ?

J.-J. O. - « Par une plus grande instabilité. Les flux spéculatifs vont et viennent, et ils amplifient tout mouvement des prix à la hausse ou à la baisse. L’univers des possibles est plus large et moins prédictible. Il faut s’attendre à des scenarios improbables sur l’ensemble des matières premières. La crise des liquidités en 2008 nous l’a bien montré. Les investisseurs financiers se sont retirés des marchés des matières premières brutalement. Alors que 120 milliards de dollars avaient été injectés sur ces marchés entre 2006 et juin 2008, avant que la crise éclate, on a assisté à un retrait brutal de 80 milliards de dollars, en l’espace de quatre mois, soit une réduction de deux tiers des investissements. D’où l’impact baissier qui s’en est suivi sur le prix des matières premières. Pour exemple, le prix du baril de pétrole a été divisé par trois en quatre mois, après avoir été multiplié par sept entre 2001 et 2008. »

Une telle situation peut-elle perdurer ?

J.-J. O. - « Je crains que ces phénomènes de yo-yo ne soient pas terminés. Le marché des matières premières reste très prisé à la fois par les hedge funds et les investisseurs indiciels. Les flux spéculatifs sur ces marchés connaissent aujourd’hui leur apogée. Leur niveau dépasse celui d’avant la crise financière. La spéculation provoque une hausse des prix insoutenable, qui porte en elle les germes de la future chute des cours. La bulle peut éclater à tout moment. Les marchés sont nerveux : un jour, tous les cours de matières premières augmentent, et le lendemain ils baissent conjointement, sans raison particulière. À moyen terme, un second krach est en gestation. Je crains malheureusement que ce ne soit un mal nécessaire pour tirer les conséquences d’un tel système et faire bouger les choses. »

Peut-on parvenir à une meilleure régulation ?

« Avant de chercher à réguler, commençons par rendre les marchés de matières premières plus transparents », propose Jean-Jacques Ohana. Bizarrement, les États-Unis apparaissent précurseurs en la matière. Ils contraignent tous les intervenants sur les marchés à terme de matières premières à décliner leur profil (investisseurs indiciels, spéculateurs traditionnels, producteurs, transformateurs, etc). Pourquoi ne pas appliquer ce modèle plus largement, notamment en Europe ? « Les Américains vont même plus loin en fixant depuis peu un maximum de positions financières par acteur et par catégorie d’acteurs de manière à limiter les flux spéculatifs, poursuit-il. L’instauration d’une taxation, même minime, sur les transactions pourrait contraindre à augmenter l’horizon d’investissement et du coup à envoyer un signal de prix plus fiable et plus stable. Le problème ne vient pas de la présence des investisseurs financiers en elle-même, mais du fait qu’ils puissent se retirer des marchés aussi facilement qu’ils y sont entrés. »

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