La nécrose ischémique du trayon, un syndrome émergent chez la vache laitière
Le syndrome de nécrose ischémique des trayons fait son apparition en France dans les troupeaux laitiers. Cette affection touche principalement des primipares hautes productrices dans le premier tiers de leur lactation.
Le syndrome de nécrose ischémique des trayons fait son apparition en France dans les troupeaux laitiers. Cette affection touche principalement des primipares hautes productrices dans le premier tiers de leur lactation.
« J’ai une vache avec des trayons qui vont tomber… » « J’ai une de mes vaches qui se mange le trayon… » Si vous avez déjà été confronté à ce syndrome, sachez que vous n’êtes pas le seul. La thélite ischémique nécrosante du trayon semble une affection émergente dans les troupeaux laitiers notamment de hautes productrices.
Objectivée jusqu’ici principalement au Royaume-Uni, elle est également désormais rapportée en France par nombreux vétérinaires. « L’incidence est en forte hausse. Une étude menée en Grande-Bretagne en 2022 révèle que 46,3 % des élevages touchés par la thélite ischémique nécrosante du trayon ont rapporté leur premier cas entre 2015 et 2018 », a exposé Raphaël Guatteo, d’Oniris-Inrae lors des journées nationales des groupements techniques vétérinaires à Dijon. Ce syndrome toucherait principalement des primipares de race prim’Holstein, dans les trois premiers mois de leur lactation, avec le plus souvent une seule vache atteinte dans le troupeau.
Des lésions douloureuses et évolutives
Trois stades cliniques ont été définis (voir tableau). La localisation initiale de la lésion se trouve à la jonction trayon-pis, préférentiellement sur la face médiale du trayon. En début d’évolution, elle apparaît bien délimitée, sèche, rouge foncée à noire, traduisant une perte de vascularisation à la base du trayon. Dans 60 % des cas, un seul trayon est atteint initialement. Des lésions similaires apparaissent dans un second temps sur les autres trayons et suivent la même évolution que la lésion initiale.
Le stade suivant se caractérise par une profilération épidermique et l’apparition de croûtes. « La douleur engendrée par les lésions et les surinfections éventuelles entraînent des démangeaisons intenses insupportables accompagnés de comportements d’automutilation où la vache se lèche frénétiquement et se mord le trayon », témoigne Raphaël Guatteo. Cela peut aller jusqu’à l’arrachement mécanique du trayon avec des complications secondaires et conduire le plus souvent à la réforme de l’animal.
Une origine encore inconnue
« L’origine de ce syndrome reste pour l’heure inconnue », poursuit le vétérinaire en précisant qu’aucun agent pathogène spécifique n’a été identifié et qu’il ne semble pas y avoir davantage de cas en traite robotisée qu’en traite conventionnelle. Parmi les facteurs de risque figurent l’œdème mammaire, la dermatite du sillon intermammaire ainsi que les trayons altérés ou gercés. « La présence de dermatite du sillon mammaire, significativement associée à la nécrose ischémique s’explique certainement par le fait que ces deux maladies présentent des causes sous-jacentes proches ou partagent un même environnement favorisant », précise le vétérinaire.
« Les lésions de nécrose ischémique du trayon sont consécutives à une dysbiose, c’est-à-dire à une altération de l’écosystème bactérien de la peau du trayon rendant celle-ci plus sensible et plus fragile. » La biodiversité cutanée et des bactéries commensales protectrices s’effondrent tandis qu’une flore opportuniste (Pasteurellaceae) libérant des toxines causant la vascularisation explose. « Mais ces dernières jouent sans doute un rôle aggravant, plus qu’un rôle de déclencheur. Nous suspectons une prédisposition individuelle chez certains individus, sous certaines conditions, à développer cette fragilité. »
Des coûts et pertes importants
Seulement 21 % des animaux touchés guérissent spontanément. Une part importante de vaches sont réformées précocement, et le reste subit des complications plus ou moins graves, comme la chute partielle ou totale de trayon et/ou des mammites pouvant mener au tarissement définitif du quartier concerné. « Le taux de guérison est meilleur pour le stade 1 et rien de sert de s’acharner sur le stade 3. »
Quelle que soit l’évolution clinique, l’affection présente un coût non négligeable pour les éleveurs. Au Royaume-Uni, les auteurs de l’étude en 2023 rapportent un coût de l’ordre de 840 euros intégrant les frais vétérinaires, les pertes de lait et le temps de travail, en cas de guérison. Ce coût passe à 1 000 euros pour les cas avec complications incluant des pertes de production chroniques, et à 2 480 euros en cas de réforme de l’animal.
Des traitements plutôt peu opérants
Les produits de trempage et les pommades mammaires souvent utilisées en première intention ne conduisent pas à une amélioration. L’application d’antibiotiques locaux et par voie générale ainsi que les injections de corticoïdes restent aussi relativement inefficaces. « À ce jour, aucune antibiothérapie systémique ou topique n’a prouvé son efficacité. Le traitement est purement palliatif. »
L’utilisation de molécules anti-histaminiques pourrait se révéler intéressante dans les stades précoces pour limiter les supposés phénomènes inflammatoires mais cela reste à valider.
Ce qu’il faut faire en prévention
La surveillance des signes doit être ciblée spécifiquement sur les primipares dans les 90 premiers jours de leur lactation. La détection au stade 1 est cruciale pour un traitement précoce. Les mesures de conservation de la santé mammaire, telles qu’une traite non traumatisante, l’utilisation de produit non irritant pour la peau des trayons et le recours à des produits à pouvoir cosmétique, sont préconisées.
« Il faut se montrer attentif à l’intégrité du trayon dans son ensemble, et pas seulement à celle du sphincter, alerte Raphaël Gatteo en recommandant une vigilance accrue au respect des dilutions des produits et au protocole de désinfection des robots. Une attention particulière est à porter au peroxyde d’hydrogène et à sa concentration. La peau du trayon joue un rôle de barrière qu’il convient d’entretenir pour assurer une bonne protection cutanée et éviter les gerçures. » L’acharnement antibiotique topique et le recours fréquent aux produits est vivement déconseillé. Et, dès l’apparition de la douleur et des démangeaisons intenses, la barrière physique (vaseline, colliers de bois) est à privilégier pour stopper le cycle d’automutilation.
Le protocole de soins dispensé à Oniris
Trois cas de primipares présentant des lésions de stade 2-3 ont été reçus aux hôpitaux d’Oniris.
« L’association des aspects lésionnels, des démangeaisons intenses et de la perte des trayons a orienté le diagnostic vers une thélite nécrosante ischémique sur trois primipares hospitalisées à Oniris », résume Raphaël Guatteo, vétérinaire. Un protocole de soin a été mis en place. La combinaison qui a semblé la plus efficace et la plus supportable pour les vaches, et avec le meilleur rapport efficacité/prix, est le nettoyage de la plaie à la bétadine savon sur compresse, le rinçage à l’eau claire, séchage au papier essui-tout propre et application abondante de vaseline sur l’ensemble de la zone pour limiter la sensation de démangeaison. « Ces mesures ont été efficaces entre autres car le collier de bois en guise de collerette et les entraves ont permis de limiter les comportements d’automutilation. » En parallèle des soins, les vaches ont reçu quotidiennement 45 millilitres d’oxytétracycline en intraveineuse lente, pendant minimum quinze jours du fait de surinfections sévères déjà présentes.
« Bien que ces soins intensifs prodigués aient conduit à une amélioration clinique et une diminution des comportements d’automutilation, ils restent longs et difficilement réalisables en ferme. La gravité des lésions avec gangrène et dégradation de l’état général a conduit à l’euthanasie des trois animaux quelques jours à quelques semaines après leur admission. L’intérêt d’une amputation précoce du trayon mérite d’être évaluée », considère le vétérinaire.
De nouvelles études à venir
Face à l’émergence du syndrome de nécrose ischémique, une enquête de prévalence auprès des vétérinaires et des éleveurs va être lancée pour approcher la fréquence de cette affection. « Elle reste encore assez méconnue, y compris des vétérinaires, et nous suspectons une sous-estimation des cas sur le terrain », indique Raphaël Guatteo. Dans le contexte sanitaire de ces dernières années, il peut notamment y avoir une confusion avec les lésions violacées observées sur les trayons suite à un passage de FCO ou avec d’autres pathologies du trayon comme la thélite herpétique. Les lésions peuvent aussi être mises sur le compte de blessures inexpliquées ou d’un écrasement de trayons.
En parallèle de l’enquête, un essai clinique sur l’intérêt d’administrer des anti-histaminiques au stade 1, en complément d’un traitement local à base de vaseline, devrait suivre.