Du nord de Montpellier au Mont Aigoual, une transhumance toujours vivante
Chaque année, les 520 brebis d’Adrien, Carine et Denis Lechalier transhument de Notre-Dame-de-Londres, au nord de Montpellier, vers l’estive du lac des Pises. Face aux sécheresses et à la prédation, le couple adapte ses pratiques et garde le cap.
Cette année encore, l’estive du lac des Pises, au sud du Mont Aigoual, accueille quatre troupeaux ovins héraultais. C’est la sixième année qu’Adrien Lechalier, l’un des quatre éleveurs, surveille les 1 600 brebis matin et soir. « Ça me plaît de garder mes propres brebis. J’aurais du mal à les faire garder par quelqu’un d’autre. » Adrien, son épouse Carine et son père Denis élèvent en Gaec 520 blanches du Massif central croisées avec des rouges du Roussillon, une race locale.
La transhumance se fait encore à pied, sur plusieurs jours. Neuf mois de l’année, les brebis pâturent autour du siège de l’exploitation à Notre-Dame-de-Londres, à une trentaine de kilomètres au nord de Montpellier. Le Gaec, autonome en fourrages, exploite 630 hectares tout en herbe. Et depuis trois ans, les associés ont pris en fermage six hectares de vignes de l’oncle d’Adrien, à proximité des bâtiments d’élevage. Une association brebis-vignes plutôt courante dans le secteur.
Un tiers des agneaux en vente directe
Carine a rejoint l’aventure deux ans après l’installation d’Adrien en 2018. « J’ai découvert l’élevage ovin avec lui », explique celle qui était auparavant auxiliaire de puériculture. « Aujourd’hui, j’accomplis des choses que jamais je n’aurais imaginé faire. » Carine a développé la vente directe : « J’apprécie le côté commercialisation, le contact avec les gens. » 300 agneaux sont commercialisés par an, dont deux tiers à un centre d’engraissement et un tiers en vente directe. Ces derniers sont abattus en février à un poids avoisinant les 35-40 kilos à l’abattoir de Pézenas, dans l’Hérault. Ils sont vendus en colis de demi-agneau de huit kilos.
Carine dessert des points de livraison dans un rayon de 25 kilomètres autour de Notre-Dame-de-Londres, une localisation avantagée par la proximité de Montpellier. « Les gens me connaissent et le bouche-à-oreille fonctionne bien. Les clients sont fidèles à notre agneau », indique Carine, tout sourire. Avec l’augmentation des coûts de production, elle a été contrainte d’augmenter le prix de vente de 14 à 18 euros le kilo. Même si la demande a suivi, elle ne se voit pas continuer d’augmenter ses prix. « Il faudrait monter à 20 euros le kilo… mais ce n’est pas l’objectif. Chaque année, on se demande si on va continuer la vente directe. C’est un point d’interrogation. »
L’estivage se complexifie
Avec l’explosion du coût de l’alimentation, le Gaec, qui achète tous ses concentrés, a décidé de se mettre à l’enrubannage pour préserver la quantité et les qualités nutritives des fourrages. Mais l’enrubanné répond aussi à un deuxième problème : la raréfaction de l’herbe en estive, alors que les brebis passent l’été en gestation. « L’idée c’est qu’elles soient en état pour agneler à leur retour d’estive », explique Adrien.
Mais en pratique, les sécheresses de ces dernières années compliquent les choses. « L’herbe n’est pas assez fournie, pas assez haute, pas assez… tout ! » Résultat : les brebis de retour d’estive doivent être davantage complémentées. Pour la première fois cette année, Adrien et Carine envisagent de redescendre leurs animaux plus tôt, au vu du peu de ressources à disposition. Quant à l’eau, les éleveurs ont commencé l’année passée à en pomper d’une tourbière pour remplir des abreuvoirs, avec l’accord du PNR des Causses et Cévennes. Impensable il y a encore quelques années : « On ne cherchait pas à faire boire les brebis. On avait toujours eu de l’eau. »
Des patous contre les loups
Une meute de loups s’est sédentarisée sur le Mont Aigoual depuis plusieurs années. Il y a cinq ans, le troupeau des Lechalier a subi une attaque à la redescente d’estive. « C’est là qu’on a décidé de prendre deux patous », relate Carine. « Mais on est éleveurs de brebis, pas de chiens de protection » soupire-t-elle. Dans les années qui ont suivi, les troupeaux alentour se sont fait attaquer, mais pas le leur. Sauf qu’en 2025, l’avant-veille de leur départ d’estive, le loup frappe de nouveau, malgré les chiens de protection, et tue une agnelle.
Mais Adrien se refuse à sombrer dans la psychose du loup : « On vit avec, on n’a pas le choix. » Il s’est fait une raison : il estime que le loup apprendra de toute manière à détourner les moyens de protection. L’éleveur a tout de même passé son permis de chasse et dort parfois en caravane sur l’estive quand il sent que le prédateur n’est pas loin.
Mais le loup ne se contente pas d’attaquer dans les hauteurs : « En bas aussi, c’est le stress » confie Carine. « Et les chiens de protection sont un souci permanent, car il y a du monde partout. » La région est en effet sillonnée de chemins de randonnée. Pour sensibiliser les promeneurs aux chiens de protection en estive, le PNR des Causses et Cévennes a mis en place des panneaux de sensibilisation, des flyers et des emplois saisonniers dédiés à cette mission.
Des questionnements sur le futur
Le couple est de cette nouvelle génération d’éleveurs pour qui le collectif compte beaucoup. « Il y a beaucoup d’entraide entre éleveurs. On sait qu’il y aura toujours quelqu’un pour nous dépanner », s’enthousiasme Carine. Ils s’interrogent aujourd’hui sur la stratégie à adopter après le départ à la retraite du père d’Adrien. « Il faudra potentiellement salarier un berger en créant un groupement d’employeurs, pour me libérer du temps », suppose Adrien. Mais le couple n’est pas encore fixé.