Ces éleveurs de chèvres qui misent sur l’effet bouc
Pourquoi certains éleveurs choisissent-ils l’effet bouc pour préparer les inséminations ? Témoignages d’éleveurs convaincus et échanges entre méthode classique et adeptes de la stimulation par les mâles.
Pourquoi certains éleveurs choisissent-ils l’effet bouc pour préparer les inséminations ? Témoignages d’éleveurs convaincus et échanges entre méthode classique et adeptes de la stimulation par les mâles.
« Pour moi, le progrès, c’est de ne plus utiliser les éponges et les hormones, affirme un éleveur ardéchois après avoir adapté son programme de préparation à l’insémination. Je n’envisage pas de repasser à l’autre système. Ce serait un retour en arrière. » Comme lui, ils sont une centaine d’élevages en France à avoir fait le choix d’utiliser des programmes de préparation à l’insémination basés sur l’effet bouc avec moins, voire pas d’hormones. En 2024, ils représentaient 15 % des élevages qui inséminent.
L’effet mâle en alternative au programme classique
Le programme hormonal de synchronisation reste aujourd’hui le programme le plus utilisé en préparation à l’insémination. Il associe une éponge vaginale contenant un progestatif de synthèse, une injection de prostaglandine pour lyser le corps jaune, et une injection d’eCG (gonadotrophine chorionique équine), également appelée PMSG (gonadotrophine chorionique équine), pour induire l’ovulation. Il est utilisable quelle que soit la saison et permet une insémination à un moment prédéterminé, facilitant la réalisation des chantiers d’inséminations.
Deux autres programmes n’utilisant pas ou moins d’hormones sont de plus en plus utilisés : le programme avec éponge et effet bouc et le programme avec effet bouc seul. Le premier s’appuie sur l’effet stimulant de la présence de mâles actifs pendant deux jours après le retrait des éponges et permet les inséminations à un moment prédéterminé tout en s’affranchissant des injections d’hormones. Pour le second programme, seuls les boucs sont utilisés pour permettre de déclencher les chaleurs de façon groupées, sans recours aux hormones. L’objectif est d’avoir 80 % des chèvres en chaleur sur cinq jours, après six jours de contacts en continu entre les boucs et les chèvres. Dans ce programme, les boucs identifient également les chèvres en chaleurs. Ces deux programmes sont applicables pendant les principales périodes d’insémination, de mi-mars à mi-octobre, après une séparation de deux mois des boucs avant leur introduction pour déclencher les chaleurs. La fertilité moyenne obtenue avec ces trois programmes est équivalente et de l’ordre de 60 %.
Pour mieux comprendre les inconvénients et les avantages de ces programmes, le Groupe de reproduction caprine est allé à la rencontre de 24 de ces éleveurs ayant recours à l’effet mâle pour préparer l’insémination et a interrogé une trentaine d’éleveurs utilisant le programme hormonal classique.
Faire tourner les boucs
Lorsque l’on demande aux utilisateurs des programmes avec éponges et effet bouc et effet bouc seul leurs avis sur les recommandations de mise en œuvre, certains sont compléments convaincus alors que d’autres restent perplexes sur leur intérêt. Par exemple, il est recommandé de réveiller sexuellement ses boucs en amont de la reproduction en les mettant au contact d’une ou plusieurs chèvres. « Faire un réveil sexuel, je pense que ça ne sert à rien, explique par exemple un éleveur de la Loire. Nous, quand ça n’a pas marché, les chèvres sont quand même venues en chaleur. » Une éleveuse des Deux-Sèvres le contredit : « Pour faire un bon effet bouc, il faut vraiment avoir des boucs au taquet. »
Concernant la rotation des boucs entre les lots de chèvres pour un effet mâle efficace, elle ajoute : « C’est du travail physique en plus. D’autant plus que je suis seule à manipuler les boucs. » Un chevrier du Rhône ne partage pas le même avis sur la rotation : « Les boucs sont vraiment crevés et je vois vraiment l’utilité de les faire tourner. Quand j’amène des nouveaux boucs, j’observe très vite des chèvres qui mènent avec les nouveaux boucs. »
Un ratio de boucs à respecter
Concernant la nécessité d’avoir un cheptel de boucs importants (un bouc pour dix chèvres), les points de vue se rejoignent davantage. Alors qu’un couple d’éleveurs de Loire-Atlantique affirme : « Chez nous, ce n’est pas un problème ! », la plupart des chevriers ne respectent pas cette recommandation. « Pour le cheptel de boucs nécessaire, je ne suis pas dans les clous. Si je devais le respecter, oui, ça m’embêterait beaucoup », affirme un éleveur ardéchois. « Je ne respecte pas les ratios, ça faisait énormément de boucs », ajoute un éleveur deux-sévrien. Un éleveur d’Indre renchérit : « Quand je vois que certains ont carrément un élevage de boucs, je m’interroge… » Car les boucs sont jugés coûteux et pas toujours faciles à manipuler : « Promener les boucs, ce n’est pas notre passion… », sourit une éleveuse des Deux-Sèvres. Un inconvénient qui se reflète dans le respect du ratio par les éleveurs en effet bouc : moins de la moitié d’entre eux l’applique.
Même si certaines des recommandations à mettre en œuvre sont contraignantes, le Groupe de reproduction caprine insiste sur les bonnes pratiques : « Pour garantir une bonne stimulation, il faut des boucs actifs, c’est-à-dire bien préparés à la reproduction, en nombre suffisant avec un mâle pour dix femelles présentes dans le lot, non fécondants, c’est-à-dire vasectomisés ou entiers munis de tablier, et en contact permanent, c’est-à-dire en liberté dans le lot de chèvres 24 heures sur 24 jusqu’à l’insémination. »
Des utilisateurs convaincus
« On ne fera pas marche arrière. » Une phrase entendue plusieurs fois au cours des enquêtes menées en 2025. Une éleveuse des Deux-Sèvres affirme : « Je pense que c’est un changement de pratique qui sera plus que nécessaire dans les années à venir. » « Au début, je n’étais pas du tout pour, parce qu’on n’a jamais appris à faire comme ça, mais, en fait, ça fonctionne quand on est rigoureux », ajoute une salariée du même département.
La très grande majorité des éleveurs en effet bouc est satisfaite de son programme. « J’y crois, sinon j’aurai arrêté. Je pense que c’est l’avenir », confie une éleveuse du Cher. Et ce n’est pas cet éleveur d’Ille-et-Vilaine qui la contredira : « Je continuerai toujours l’effet bouc. » Avec une fertilité moyenne à l’insémination d’environ 60 % en 2024, ils n’ont rien à envier à la réussite du programme hormonal de synchronisation. « Mes résultats ont toujours augmenté, je n’ai jamais eu d’accident depuis que je suis en effet bouc », témoigne un éleveur ardéchois.
Répondre aux demandes de la société
Pour les utilisateurs, la diminution du recours aux hormones d’induction de chaleurs va dans le sens du bien-être animal, permet d’améliorer l’image de l’élevage, de répondre à des demandes sociétales, mais va aussi dans le sens de la définition même du travail d’éleveur. « Arrêter la synchro, les éponges, les hormones, pour nous qui faisons de la vente de fromages, c’est aussi un argument commercial, explique un éleveur de la Loire. C’est un programme qui demande de l’observation et de la vigilance, notamment avec les rotations. C’est rentabilisé parce que ça permet un meilleur relationnel avec les animaux et donc un meilleur suivi. C’est un atout, une meilleure connaissance de son troupeau. On sait que, pendant une semaine, on travaille le futur de notre troupeau. C’est l’essence même de notre métier. »
Un chevrier de la Vienne ajoute : « Moi, je trouvais ça intéressant de réduire, voire supprimer, les hormones pour répondre davantage aux demandes de la société. » « Maintenant, j’arrive à la repro plus serein », conclut un éleveur d’Ardèche. Enfin, certains justifient leur transition pour anticiper une potentielle interdiction des hormones dans les années à venir : « Je le fais en prévision de l’interdiction de la PMSG », explique un éleveur de l’Indre. « On sera prêt quand les hormones seront interdites », confirme un éleveur ardéchois. « J’avais peur qu’ils arrêtent les hormones. Maintenant, je sais que je suis prêt », ajoute un chevrier de la Loire.
Des conseils pour passer le cap
Lorsqu’on leur demande les conseils qu’ils aimeraient donner à des éleveurs qui envisagent d’essayer les programmes avec effet bouc, les utilisateurs se divisent en deux catégories. D’un côté, les fonceurs : « Qu’ils y aillent sans hésitation. Il n’y a absolument aucune contrainte », s’exclame un éleveur du Maine-et-Loire. Dans le même département, une autre éleveuse ajoute : « Il faut avoir confiance en soi et en sa qualité d’éleveur. Ça se passe très bien, il faut juste arriver à se poser et accepter les échecs potentiels du début. » « Je dirai que ça ne changera rien à sa vie, mon conseil, c’est d’y aller à fond ! », confirme une éleveuse des Deux-Sèvres. De l’autre côté, on retrouve les éleveurs plus prudents : « Je suis à peu près convaincu que ce n’est pas adapté partout, confie un autre éleveur des Deux-Sèvres. Il faut rester prudent quand même. » « Je conseillerais d’abord de faire sur un petit lot, avec une ou deux années transitoires », complète-t-il. Les éleveurs interrogés insistent également sur l’importance de bien suivre le protocole pour se donner un maximum de chances de réussite. Un éleveur de l’Ardèche préfère ne pas donner de conseils : « Un truc qui va marcher chez moi ne va pas marcher ailleurs. »
Des éleveurs prêts à partager
Tous sont d’accord pour souligner l’importance de se renseigner, de visiter des élevages déjà utilisateurs et d’échanger sur le sujet. « Il faut écouter les conseils et apprendre tous les jours. Rencontrer d’autres éleveurs, échanger et visiter. Ce sont des détails qui font toute la différence », explique un éleveur de la Loire. « Allez voir comment c’est fait chez les autres et trouvez le système qui vous convient », ajoute une éleveuse du Cher. Et parmi les répondants, ils sont nombreux à vouloir aider à la transition vers ces programmes. « Si je peux en aider d’autres à se lancer, je le ferai si ça peut améliorer les pratiques », confirme un éleveur des Deux-Sèvres.
Des signaux positifs en faveur des transitions
Lorsqu’on leur demande ce qu’ils feront en cas d’interdiction des hormones, les trois quarts des éleveurs utilisant le programme hormonal affirment qu’ils essayeront l’effet bouc. « J’ai une direction, c’est de continuer de faire de la génétique, donc ce ne sera pas avec une grande volonté, mais je le ferai », confie une éleveuse des Deux-Sèvres. Un éleveur de la Loire ajoute : « Je suis passionné d’insémination. Si les hormones sont interdites, on n’aura pas le choix, on fera avec les boucs et on mettra des tabliers. »
Environ la moitié des réponses à la question sur ce qui pourrait un jour les faire changer de programme laisse entendre une transition envisagée à court ou moyen terme. « Je me rends compte que les autres programmes, ce n’est pas tant d’inconvénients que ça, donc j’attends les résultats des autres », explique un éleveur de l’Hérault. « On est prêt, mais on attend plus de retours », abonde un chevrier des Deux-Sèvres. Ils expriment ainsi une attente des résultats techniques obtenus dans les élevages déjà utilisateurs. Pour certains, c’est la disponibilité de l’inséminateur, l’arrivée d’un salarié ou encore la construction d’un nouveau bâtiment qui conditionne le changement.
Des tabliers contraignants à gérer
Un inconvénient semble faire l’unanimité auprès des utilisateurs, avec 80 % de mentions. La pénibilité de la mise en place des crayons marqueurs (pour la détection de chaleur) et des tabliers, ainsi que l’incertitude quant à leur tenue, gêne beaucoup les utilisateurs. « Mettre des tabliers, j’en ai marre de marre », déclare un éleveur ardéchois. « Je ne veux pas mettre de tabliers, je n’ai pas confiance », ajoute un autre éleveur du même département. « Le système d’attache des marqueurs est aussi pénible », complète une éleveuse du Cher. Le recours aux boucs vasectomisés peut répondre à ces contraintes.
Les fiches repro du GRC
Le Groupe de reproduction caprine (GRC) associe inséminateurs, conseillers d’élevage, chercheurs et acteurs du développement. Il a édité une douzaine de fiches de référence sur la reproduction.