Dossier Pastoralisme
Aude : « La pâturage des brebis prévient les incendies »
Dans l’Aude, Kévin Dos Santos s’est installé sur 30 hectares abandonnés. Il mène un travail de reconquête pastorale au service de la prévention des incendies et de la gestion des territoires.
Dans l’Aude, Kévin Dos Santos s’est installé sur 30 hectares abandonnés. Il mène un travail de reconquête pastorale au service de la prévention des incendies et de la gestion des territoires.
Après des études agricoles et sept années comme salarié en grandes cultures, travaux forestiers puis élevage bovin viande, Kévin Dos Santos s’est installé en élevage ovin en 2021, sans reprise d’exploitation. « J’ai choisi l’ovin car l’installation est peu coûteuse », explique-t-il. Son exploitation s’étend aujourd’hui sur trois villages audois : Cabrespine, Villeneuve-Minervois et Pradelles-Cabardès. Les 30 hectares de Kévin, qui étaient abandonnés depuis 1989, se situent au bout d’une piste difficile d’accès, qu’il rejoint en 4x4 ou en Ranger Polaris.
Dans un contexte de foncier très prisé, Kévin repère des terres abandonnées à 800 mètres d’altitude, colonisées par des genêts et des ronces de plus de trois mètres de haut. Sans autre choix que de défricher les lieux, il sollicite la Safer, qui l’oriente vers la chambre d’agriculture et les pompiers. Puis le projet évolue vers la mise en place d’un chantier de brûlage dirigé, première étape de reconquête de ces espaces fermés.
Brûlage et pâturage pour rouvrir les milieux
« Le brûlage dirigé est une mesure préventive d’aménagement du territoire qui consiste à détruire par le feu la végétation lorsque sa nature ou son développement favorise les incendies », précise Jean-Paul Baylac, chef de projet Défense des forêts contre l’incendie (DFCI) au département de l’Aude. Pour les défricher, l’éleveur a commencé par débroussailler la zone supérieure des parcelles non mécanisables. Des agents spécialisés dans la protection de la forêt méditerranéenne ont ensuite ouvert des layons sur la périphérie du chantier, avant l’intervention des équipes de brûlage dirigé.
« Le travail de reconquête se fait en plusieurs étapes : brûlage, pâturage, gyrobroyage, avant de recommencer le cycle », résume l’éleveur. « C’est un travail d’équipe : les pompiers brûlent, les brebis pâturent et les machines de pente gyrobroient. » L’alternance entre pâturage et broyage favorise l’herbe au détriment des ronces, des genêts, des fougères et des bruyères.
Sur ces terrains dépassant les 70 % de pente, l’effet du dispositif devient réellement visible à partir de la troisième année. Sans ces interventions, les surfaces resteraient inutilisables et inaccessibles au troupeau. « Aujourd’hui l’herbe est fine, d’une qualité extraordinaire. Après quinze jours de pâturage on voit la différence à vue d’œil, et les brebis en profitent », atteste Kévin.
Un pâturage au rythme du territoire
Kévin élève deux races, un choix fait au départ par opportunité. « J’ai commencé par des Rouge du Roussillon et je n’ai pas trouvé d’autres brebis pour compléter mon troupeau, explique-t-il. Les Rouge du Roussillon sont rustiques et bien adaptées aux terrains difficiles. Les limousines sont plus rondelettes, plus petites, mais plus laitières et maternelles. Finalement, elles sont complémentaires, donc j’ai décidé de les croiser. »
Le troupeau suit un calendrier de pâturage étroitement lié aux ressources du territoire. De janvier à février, les brebis interviennent en partie dans les vignes et friches du Minervois pour le désherbage. De mars à avril, elles consomment les premières coupes de luzerne avant de rejoindre des truffières et des oliveraies. De mai à juin, le troupeau pâture les zones DFCI. En été, les brebis exploitent les châtaigneraies, chênaies et zones humides. De septembre à octobre, elles valorisent la repousse après la fauche. À la mi-octobre, le troupeau redescend en bergerie pour l’agnelage, avant d’y rester jusqu’en décembre.
Des aides Maec et Feader
Face à la montée du risque incendie, la dernière politique agricole commune (PAC) a renforcé les dispositifs dédiés à l’entretien des milieux ouverts avant les périodes sensibles. Les travaux menés par Kévin bénéficient des aides Maec et Feader dédiées à la DFCI. « Les Maec DFCI soutiennent l’entretien des milieux ouverts par le pastoralisme et les travaux mécaniques de débroussaillement. Le Feader DFCI finance les infrastructures de défense contre l’incendie, comme les clôtures, pistes, points d’eau et coupures de combustible », précise Margaux Lecroq, référente départementale DFCI, à la chambre d’agriculture de l’Aude. En contrepartie, l’éleveur s’engage pour cinq ans et suit une formation de terrain organisée avec la chambre et le service départemental d’incendie et de secours de l’Aude. La formation mêle prévention incendie, rôle du pastoralisme contre la propagation du feu et impact des pratiques agricoles sur la végétation.
Les Maec DFCI prévoient une indemnité plafonnée à 7 500 euros par an et par exploitation, avec des aides de 204 euros par hectare et par an pour les mesures associant travaux mécaniques et pâturage, et 153 euros par hectare et par an pour le pâturage seul. De son côté, le Feader finance 80 % des investissements, une fois les travaux réalisés et avancés par l’agriculteur. Kévin a bénéficié d’un premier dossier en 2024 pour 1,5 kilomètre de clôture, représentant 10 142 euros de travaux. Puis d’un second en 2025 pour trois kilomètres supplémentaires et trois parcs, pour un montant de 23 236 euros.
Les exploitations agricoles, outils majeurs de la prévention
Pour Jean-Paul Baylac, chef de projet DFCI de l’Aude, l’intervention sur ces parcelles répond à un enjeu stratégique. Le secteur avait été touché par un incendie de plus de 600 hectares en 1989. Depuis, la végétation avait entièrement recolonisé l’espace. « Nous avions conscience de la difficulté et de l’intérêt de rouvrir ce milieu. Cela assure une meilleure sécurité des pompiers sur les pistes et offre un meilleur espoir d’efficacité dans la lutte contre la propagation des incendies », explique-t-il. Depuis 31 ans, le département développe des opérations de brûlage dirigé et de brûlage pastoral. La superposition des enjeux DFCI et pastoraux permet de pérenniser l’entretien des zones d’appui à la lutte contre les incendies et de conforter la viabilité économique des exploitations.
Pour être efficace, ce type d’intervention nécessite une gestion dans la durée. « Au départ, il faut des passages réguliers pour faire régresser les ligneux. Ensuite, on entre dans une phase d’entretien, où les besoins de l’éleveur passent avant la défense contre les incendies », ajoute Jean-Paul Baylac. « Pour les randonneurs traversant cette zone pastorale, sa restauration donne une image du pays beaucoup plus positive que les espaces en déshérence qui l’occupaient auparavant. » Dans l’Aude, 24 exploitations se sont engagées sur près de 800 hectares de secteurs stratégiques.
Chiffres clé
250 limousines, 150 Rouge du Roussillon
13 béliers Rouge du Roussillon, 9 limousins
4 patous, 3 chiens de troupeau
1 GPS par lot : 1 agnelle, 1 Rouge du Roussillon, 1 limousine
440 ha de pâturage (parcours, lande, châtaigneraie, chênaie, oliveraie, truffière, prairie, luzerne)
30 ha avec aides Maec et Feader DFCI
5 km de coupure stratégique avec brûlage dirigé
1 salarié à mi-temps
6 000 € de prestation de broyage par an