La plateforme suisse de comparaison semis direct et labour d’Oberacker, qui a fêté ses trente ans l’année dernière (TCS 135 de novembre décembre 2025), a été et est encore un fabuleux site d’innovations. Le semis très précoce d’une céréale, l’orge en l’occurrence, en fait partie. Ce type de semis a performé durant plusieurs années avec à la clé, une moindre utilisation d’herbicide.
Sur la plateforme d’Oberacker en Suisse, comme l’ancienne rotation (1) apportait une difficulté dans la gestion de l’interculture entre la féverole généralement récoltée début août et l’orge d’hiver semée en octobre, les gestionnaires de l’époque (avant 2022) se sont inspirés de la méthode Bonfils (semis ultra-précoce de céréale). Ils ont ainsi décidé de tester l’implantation d’orge directement après la récolte de la féverole afin de supprimer un couvert végétal mais aussi une destruction au moment du semis de la céréale et donc certainement une application de glyphosate. Cet exemple révèle parfaitement l’engagement et même la prise de risque que les agronomes autour de la plateforme d’Oberacker ont toujours accepté de prendre afin d’innover et faire progresser les approches ACS.
Prise de vitesse sur les adventices
Ainsi, le semis a toujours été réalisé sitôt la récolte de la féverole, quelle que soit la date de celle-ci, pour éviter un glyphosate et limiter le développement du salissement à l’automne. La levée rapide de la céréale à cette époque permet de prendre de vitesse beaucoup d’adventices qui sont surtout des dicotylédones avec ce type de précédent. Les graminées d’automnes, quant à elles, n’arrivent que plus tard alors que l’orge est bien établie et très concurrentielle. En complément, les repousses de féveroles s’installent très bien, en semis direct comme en labour, et fournissent un bon appoint de végétation en tant que plantes compagnes.
Ensuite et vers la fin septembre, c’est un broyage à environ 10 cm qui a permis de rabattre et réguler la végétation qui est très vigoureuse à cette période et peut atteindre une hauteur de genou. Cette opération a été réalisée avec un broyeur frontal à axe horizontal pour une bonne régularité de travail et éviter la création de bouchons. « Nous observions l’orge et déclenchions le broyage avant un risque de montaison mais aussi pour limiter la concurrence de la féverole qui souvent dépassait la céréale », se souvient Wolfgang Sturny, l’ancien gestionnaire du site. « Généralement ensuite, les températures baissent, les premiers gels arrivent et les plantes rentrent dans le calme végétatif de l’hiver », ajoutait-il.
Impasse permise sur le glyphosate
« À l’issue de ce passage, le tapis de résidus recouvrait le sol, faisait écran aux mauvaises herbes en place, contrariait l’installation de nouvelles et venait nourrir l’activité biologique à l’entrée de l’hiver afin de commencer à recycler la fertilité pour le printemps. »
Cette stratégie, qui s’appuie sur un enchaînement adapté, a permis de se passer de glyphosate et de limiter le désherbage, seulement si nécessaire, à un seul passage à l’entrée de l’hiver, malgré un semis ultra-précoce. Dans ce cas, il faut attendre au moins dix jours après le broyage afin que les plantes se régénèrent (pour éviter de la phytotoxicité).
« Le risque de pucerons et de jaunisse était la question de beaucoup de visiteurs sur la plateforme, s’étonne encore aujourd’hui Wolfgang Sturny. Cependant, nous n’avons jamais eu de soucis sur l’orge. »
Le choix de la variété d’automne Semper explique peut-être cela mais l’association avec la féverole est certainement un leurre important comme nous le constatons pour les insectes d’automne en colza. Ensuite, il ne faut pas sous-estimer l’effet de « brouillage » des habitudes écologiques par un semis ultra-précoce avec des stades à risque très avancés mais également très courts à cette saison. Même si aucune étude n’a apporté d’explication réelle, les neuf années de semis précoce apportent cependant une certaine assurance et validation.
Enfin, les agronomes suisses ont observé que l’orge semée précocement démarrait plus vite au printemps avec un remplissage plus rapide des grains. Même s’il est léger, ils estiment tout de même la maturité hâtée de trois à six jours. Cela pourrait apporter une limitation supplémentaire du risque d’échaudage surtout en sol superficiel mais aussi être un atout stratégique pour tous ceux qui sont en train de s’aventurer dans la double culture après de l’orge d’hiver. Dernier point mais non des moindres pour clore cette expérience : le gain de rendement de l’orge d’hiver, en semis ultra-précoce, a été d’environ 7 q/ha.
(1) Avant 2022 et le changement de gérance de la plateforme, la rotation avait été stabilisée ainsi : pois-blé d’hiver-féverole-orge d’hiver-betterave-maïs ensilage.
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Une approche pleine de promesses
Le semis ultra-précoce d’une céréale présente une liste d’avantages non négligeable :
- évite le semis d’un couvert dans une interculture courte ;
- plus de temps pour la culture pour s’implanter (meilleur enracinement) et se développer plus rapidement à la reprise au printemps, sans attendre la minéralisation ou le premier passage de l’azote (économies potentielles) ;
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- évite un glyphosate au semis (destruction du couvert qui n’existe pas) mais aussi d’autres herbicides ;
- la présence d’une ou de plusieurs plantes compagnes est un leurre pour les insectes d’automne comme les pucerons ;
- c’est une possibilité de pâturage pour les éleveurs.
Des éléments à maîtriser
Que ce soit pour un blé ou une orge, un semis précoce à très précoce nécessite l’application de certaines règles :
- qui dit semis précoce, dit moindre densité de semis (pour favoriser le tallage) et donc plus d’espace entre plantes ; espace pouvant être comblé par des plantes compagnes ;
- besoin de variétés “hiver” pour ne pas induire une montaison précoce mais pas trop tardive à épiaison pour ne pas subir l’échaudage ;
- obligation de freiner la végétation à l’automne par fauchage ou broyage, voire pâturage pour les éleveurs.
Le semis précoce de céréale est une technique d’opportunité
Depuis 2022, les agriculteurs bio du collectif ABC-Sud - développement de l’agriculture biologique de conservation des sols en région Sud-Paca – s’intéressent aux semis précoces de céréales à paille. Clémence Rivoire, d’Agribio04 en explique les raisons : « Semer plus tôt, c’est, on l’espère, mieux s’adapter au dérèglement climatique en permettant à la céréale de produire plus tôt sa biomasse et terminer son cycle dans de meilleures conditions. C’est aussi mieux valoriser le deuxième pic de minéralisation automnal. C’est enfin, espérer passer au travers de la JNO et mieux contrôler le salissement. »
L’illustration ci-jointe est tirée de l’essai 2023-2024 positionné sur la commune du Puy-Saint-Reparade (Bouches-du-Rhône), la photo étant prise au printemps 2024, particulièrement pluvieux. La différence de tallage est très marquée entre un blé semé en pur à une date classique en novembre à 190 kg/ha et un blé précoce associé semé fin septembre à 90 kg/ha. Plusieurs plantes compagnes au blé précoce ont été utilisées : moutarde blanche, sarrasin, avoine de printemps et féverole de printemps, « l’idée était d’avoir une espèce par grande famille en sélectionnant des variétés de printemps afin qu’elles disparaissent d’elles-mêmes pendant l’hiver et les broyer », indique Clémence Rivoire. Près de 60 kg d'azote par hectare ont été apportés au semis pour maximiser la production de biomasse sur la période automnale et stimuler le recyclage de l’azote.
Contrairement à ce qui était espéré, cette année-là, hormis le sarrasin, les plantes compagnes de printemps associées (féverole, moutarde et avoine) n’ont pas gelé. De ce fait, les blés associés à la moutarde et à l’avoine ont été très impactés avec 20 à 40 % du rendement en moins. La féverole de printemps a quant à elle été valorisée et a permis de dégager 15 q/ha supplémentaires tout en améliorant la nutrition azotée et la qualité du blé tendre. « Une situation tout à fait opportuniste, ce qui caractérise, au final, la technique du semis très précoce d’une céréale », résume Clémence Rivoire.
Les essais se sont poursuivis, se concentrant sur la féverole de printemps et le sarrasin comme plantes compagnes. L’ensemble des enseignements de ces essais menés sur plusieurs années fera l’objet d’un article plus complet en 2027 dans TCS.