Dans le nord du territoire où maïs, tournesol et soja ne sont pas envisageables, notamment en petites terres de craie, Thierry Tétu a testé une autre option en doublant une culture de féverole.
Cet enseignant-chercheur, spécialiste en nutrition des cultures et en ACS au sein de l’unité de recherche Edysan de l’université Jules Verne de Picardie, est connu pour avoir lancé la première licence pro « Agriculture de conservation" en 2000. Son approche de recherche vise principalement à remplacer les engrais azotés de synthèse par de l’azote biologique via des couverts végétaux d’interculture à forte densité de légumineuses. Sa découverte principale est l’augmentation de la production de biomasse due à l’effet densité du couvert qui augmente la concentration en CO2 dans celui-ci et par conséquent, augmente à la fois sa vitesse de croissance et la biomasse obtenue. Un choix judicieux des espèces de légumineuses en cultures associées en fonction des types de sols et du précédent cultural constitue l’élément-clé de la réussite.
En parallèle de ses travaux, Thierry Tétu a conservé la petite ferme familiale de 35 ha située à proximité de la Côte d’Opale. Le climat y est plus « stable » et les parcelles peu homogènes, plus superficielles et pentues avec des zones peu productives appelées « blanc ».
En SDSC ou TCS depuis 1995, il s’est initialement spécialisé dans l’interculture de trèfle d’Alexandrie. En raison de sa double activité professionnelle, il cultive beaucoup de blé, qui lui sert pour une partie de ses recherches, qu’il alterne avec un peu de colza et féverole principalement. La ferme lui permet d’être en contact avec la réalité des champs et de beaucoup observer. Comme pour beaucoup, le ray-grass s’est progressivement invité comme trouble-fête notamment dans les « blancs », en raison des difficultés de désherbage dans ces sols filtrants avec des désherbants d’action racinaire rapidement phytotoxiques.
Inoculer le sol en rhizobium
Comme il l’avait constaté mais aussi vérifié dans la bibliographie scientifique, certaines légumineuses comme le soja fixent l’azote avec des rhizobia spécifiques et nécessitent d’être enrobées. Cependant, la majorité de celles cultivées historiquement utilise une gamme assez large de rhizobia présents naturellement dans les sols à condition que des légumineuses aient été cultivées avec une relative fréquence. Ainsi, ajouter des légumineuses dans les couverts en interculture constitue un moyen de cultiver et de développer la diversité biologique du sol mais aussi le niveau d’inoculum dont pourra bénéficier la légumineuse suivante pour une fixation symbiotique plus rapide et plus conséquente. C’est sur une plateforme de couverts de légumineuses où il a testé différentes stratégies dont de la féverole en double densité, qu’il a vérifié l’impact très positif d’un précédent légumineuse sur la féverole d’hiver.
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La problématique ray-grass d’une parcelle de blanc de 3 ha lui a donné l’opportunité de tester ce raisonnement. En 2024, le ray-grass et les repousses de céréales sont détruits au 15 octobre avec 2 l/ha de glyphosate + 1 l/ha de génamin. Un herbicide Kerb flo est ensuite appliqué sur la fèverole d’hiver mais Thierry Tétu constate qu’il a été certainement fait trop tardivement dans l’hiver avec une pluviométrie post-application insuffisante. Des ray-grass sont passés au travers et le rendement 2025 est assez faible de 16 à 17 q/ha. « Ce n’est pas le ray-grass qui a forcément concurrencé la culture, analyse-t-il. La féverole n’a simplement pas trouvé et/ou pu fixer l’azote nécessaire à sa croissance précoce et son développement, faute d’inoculum de rhizobium suffisant. » Il récidive avec une seconde féverole d’hiver à l’automne 2025 après un léger déchaumage pour faire lever les ray-grass. Son hypothèse est que la première culture de féverole a permis de multiplier l’inoculum de rhizobium nécessaire à la fixation en sol de craie que la fèverole n’aime pas particulièrement. Lors de cette deuxième fèverole, les ray-grass seront mieux maîtrisés chimiquement. À la récolte très précoce cette année, avec une météo de fin de cycle plutôt défavorable, le rendement (34 q/ha) est pourtant au rendez-vous et confirme bien les hypothèses et observations. Doubler des cultures de légumineuses est un bon moyen de faire pression sur un salissement graminées bien établi en jouant sur la double alternance. La bonne surprise est de retrouver de la productivité avec les légumineuses graines qui, trop souvent, peuvent décevoir en sol de craie.
Ces observations et vérifications de Thierry Tétu, bien qu’il soit dans son contexte picard, viennent apporter de nouvelles perspectives contre le ray-grass mais aussi sécuriser les résultats techniques des légumineuses qui peinent à s’inscrire durablement dans nos rotations. Il faut cependant raison garder et ne pas basculer dans l’excès avec son lot de nouveaux soucis entre salissements dicots et ravageurs. S’il est possible de revoir les enchaînements en regroupant des cultures proches voire la même afin d’augmenter la taille des vides sanitaires, la diversité restera la clé de voûte des rotations.
Nombre de nodules par féverole selon plusieurs itinéraires
Les rotations 1, 2 et 3, respectivement blé désherbé-pas de couvert- féverole d’hiver ; blé non désherbé- pas de couvert-féverole d’hiver et blé-couvert moutarde-féverole d’hiver permettent d’obtenir une moyenne de 14, 22 et 15 nodules par plante de féverole d’hiver analysés au 25 avril. Les rotations 4 et 5, respectivement blé-couvert de pois protéagineux-féverole d’hiver et blé-couvert de féverole-féverole d’hiver permettent d’obtenir un nombre moyen de nodules par plante de féverole d’hiver de 40 et 45, soit quasiment trois fois plus de nodules après un couvert de légumineuses qu’après un couvert de moutarde ou après une période d’interculture sans couvert. Pour permettre aux deux couverts de légumineuses d’obtenir de bonnes biomasses en terre de craie de l’ordre de 4-5 tonnes, il est nécessaire de les semer à haute densité, respectivement 120 pieds/m² de pois protéagineux et 60 pieds de féveroles/m². Cette expérimentation permet également de montrer que le couvert de moutarde est très défavorable à la nodulation comparativement à un couvert de pois ou de féverole. L’absence de couvert est également pénalisant pour la nodulation de la féverole d’hiver. De même, le désherbage du blé précédent semble impacter la nodulation de la féverole (désherbage antidicotylédones du blé réalisé au printemps en rattrapage sur gaillet et ray-grass). Le rendement et la teneur en azote de la féverole d’hiver suivent la même logique que la fréquence de nodulation.
Au-delà de l’idée de doubler la culture de féverole pour mieux valoriser les antigraminées qui « fonctionnent » encore comme la propyzamide, tout en essayant de profiter de l’effet inoculation du sol, il est certainement possible d’enchaîner pois et féverole en cultures principales avec un gros couvert de sorgho pour recharger le système en carbone et/ou tester une association féverole-pois ou féverole-pois-vesce. C’est le moyen de sécuriser une production plus stable en fonction des saisons et des risques ravageurs mais aussi de beaucoup mieux couvrir les espaces afin de limiter le salissement. C’est enfin une astuce pour produire une base de graines de légumineuses pour les futurs couverts.