L’été sec et caniculaire n’a pas encore livré tous ses effets sur les forêts cantaliennes. Si les signes de stress restent discrets, les arbres pourraient payer la facture dans les années à venir.
Les stigmates de cet été hors normes sont restés pour l’instant discrets dans les massifs forestiers : pas d’effet sèche-cheveux avec des feuilles brûlées en quelques heures, pas de dépérissement massif. Mais pour le CNPF comme pour l’ONF, il est bien trop tôt pour tirer des conclusions. “On verra véritablement l’impact en sortie d’hiver”, s’accordent Isabelle Gibert-Pacaud, responsable de l’antenne cantalienne du Centre national de la propriété forestière, et Lydia Morzières, responsable de l’unité territoriale Ouest-Cantal de l’Office national des forêts dont elle est aussi la déléguée départementale. À ce stade, les conséquences les plus visibles ont concerné les strates basses en sous-bois, une végétation herbacée, arbustive, qui a flétri et séché au point, à certains endroits, de nourrir des inquiétudes quant au risque incendie (lire par ailleurs). “Ce qui a été impressionnant, c’est de voir ces végétaux herbacés reprendre vie dès que les pluies sont revenues, le paysage est redevenu vert même si les arbres ne sont pas forcément en bonne santé”, relève Lydia Morzières.
Arbres : risque d’embolie à terme
La preuve avec des faines de hêtre sèches ici et là. On a pu aussi constater par endroits des pertes prématurées de feuilles. Ce mécanisme de défense est destiné à limiter la transpiration et donc à conserver de l’eau. Contraints dans leur saison de végétation et leur fonctionnement, les arbres pourraient déployer plusieurs stratégies d’adaptation faute d’avoir pu suffisamment stocker de sucres : descente de cime d’arbres, développement à l’inverse de branches basses, réduction du volume des houppiers. “Sur les hêtres, le tilleul, on pourrait avoir des feuilles plus petites l’an prochain, mais aussi des fructifications plus abondantes pour assurer la survie de la population”, détaille l’ingénieure du CNPF.
Autre stigmate potentiel, invisible cette fois : la perte de capillaires, ces canaux microscopiques qui acheminent l’eau puisée par les racines de l’arbre jusqu’à sa cime. “Si la transpiration devient trop forte, cette colonne d’eau se rompt, une poche de vide se crée et c’est irréversible”, expliquent les deux spécialistes. Répété, cumulé, ce phénomène peut aboutir à une embolie synonyme de dépérissement définitif. Ce dernier peut intervenir plusieurs années plus tard, même une fois les conditions climatiques revenues “à la normale”.
Des ressources feuillues plus résilientes
Face à ces nouvelles conditions climatiques, des essences sont-elles plus résilientes ? D’autres définitivement disqualifiées dans le Cantal ? Difficile d’établir une classification catégorique, répond la déléguée de l’ONF. Ainsi, si le pin sylvestre est réputé plutôt résistant, sur des sols ne dépassant pas 20 centimètres d’épaisseur, sa survie est compromise. Et cet été, “on a même vu du rougissement sur des pins sylvestres chez nos voisins de Haute-Loire”, indique Lydia Morzières. Ce qui est sûr en revanche, c’est que des essences testées dans le département, comme le pin de Veymouth ou le sapin grandis, n’y ont franchement pas leur place. “On a quand même la chance d’avoir dans le Cantal 70 % de surfaces en feuillus ; certes, ces ressources ne sortiront pas indemnes du changement climatique mais elles ont une capacité de résilience supérieure”, estime Isabelle Gibert-Pacaud.
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“Le métier de forestier devient de plus en plus complexe car il faut intégrer les questions hydriques, de captation de carbone, de biodiversité et les concilier avec la production de bois", Isabelle Gibert-Pacaud (CNPF 15)"
L’important, complète-t-elle, c’est que l’arbre soit dans des conditions optimales de croissance : bonne profondeur de sol, sol bien alimenté en eau... Si ces conditions de station sont réunis, l’arbre est capable de se remettre d’un épisode de sécheresse et canicule. À condition que ces épisodes ne se multiplient pas à l’envi. Ce qui peut d’ailleurs aussi favoriser les attaques de parasites et pathogènes.
Ne surtout pas sacrifier l’existant
Que recommander aux propriétaires forestiers ? Le plus souvent d’attendre ! répondent de concert les deux expertes. Avant d’envisager toute intervention sur un peuplement dont des individus présentent des signes de faiblesse, un diagnostic s’impose. “Pas d’intervention brutale ni systématique ! Il faut savoir faire un pas de côté, préviennent-elles. Il faut passer dans sa forêt régulièrement, être vigilant aux signes, observer ce qui se passe.” Être prudent mais pas inactif et surtout ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, l’heure est au mélange d’espèces (notion de forêt mosaïque). Mais pas question de sacrifier l’existant pour des essences supposées plus résilientes aux conditions chaudes et sèches. “Il faut conserver tout ce qui peut l’être et faire de l’enrichissement avec des espèces plus adaptées au changement climatique, via des poches d’introduction d’essences nouvelles pour préparer la forêt à son second renouvellement” : c’est la stratégie de l’ONF dans les forêts qu’elle gère à savoir celles des collectivités (communes), des biens de section et les forêts domaniales de l’État.
Migration assistée d'essences
Cette “migration assistée” par l’homme va s’appuyer sur des espèces de l’arc méditerranéen déjà en train de coloniser progressivement des territoires plus au nord : cèdre de l’Atlas, sapin de Bornmüller, pin laricio corse, chêne pubescent... Des essences sélectionnées en utilisant un outil modélisant le climat futur de nos régions comparé au climat actuel où ces espèces sont implantées. Ces migrations assistées vont concerner les forêts cantaliennes en-deçà d’une altitude de 1 000 m. Au-delà, on considère en effet que pour l’heure, les essences (hêtraies-sapineraies) sont adaptées à ce futur climat.