L’essai Syppre Lauragais a montré qu’il était possible de freiner efficacement l’érosion, notamment grâce à l’implantation de couverts végétaux, à la réduction du travail du sol avec retournement, et à l’amélioration progressive du statut organique. Un défi ambitieux relevé avec succès sur des coteaux argilo-calcaires initialement pauvres en matière organique, grâce notamment à une stratégie de double couverture du sol. Un impact très visible sur l’érosion qui a été perceptible à partir de la troisième année d’essai.
Sur les parcelles suivies, les teneurs en matière organique mesurées sur l’horizon 0-20 cm ont progressé de manière marquée au cours des huit années d’expérimentation. En moyenne, elles sont passées de 1,3 à 2,1 % dans le système innovant, contre 1,3 à 1,57 % dans le système témoin.
Cette amélioration rapide s’est traduite par des effets concrets sur le comportement du sol : lors des évènements érosifs, la stabilité du sol a été améliorée, limitant ainsi les pertes de terre. Des pertes qui peuvent représenter jusqu’à 50 euros par hectare et par an dans certaines situations.
Cette évolution des teneurs en matière organique est cohérente avec les simulations réalisées à l’aide du modèle AMG, qui mettent en évidence des restitutions plus importantes de carbone humifié dans le système innovant, notamment grâce à l’introduction des couverts végétaux. Bien que les flux de carbone estimés par le modèle ne puissent pas être directement comparés aux teneurs mesurées dans le sol, ils confirment la contribution positive des couverts végétaux, de la réduction du travail du sol et de la diversification des cultures à l’amélioration progressive du statut organique des sols. Sur le système témoin, la restitution des résidus de culture et l’augmentation des rendements sur la plateforme ont contribué à augmenter, dans une moindre mesure, les teneurs en matière organique.
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Une stratégie basée sur les couverts végétaux et la réduction du travail du sol
Ces évolutions positives ont été obtenues en partie grâce à l’introduction de couverts d’interculture à l’échelle du système, notamment au travers de la technique de double couverture. D’importantes quantités de biomasse ont été produites puis enfouies au sol. En huit ans, les couverts enfouis ont représenté sur la période en moyenne 10 tonnes de matières sèches par hectare, et entre 1 et 2,2 tonnes par hectare et par an.
Sur les parcelles de la plateforme Syppre Lauragais, pour répondre à cet objectif de réduction du risque érosif, la stratégie a été de réduire autant que possible le recours au labour. Une contrainte supplémentaire a été ajoutée dans le cadre d’un projet de recherche Ecophyto (Reduce - réduction des herbicides et durabilité en agriculture de conservation en Occitanie) : n’utiliser le glyphosate qu’en dernier recours (entre 2018 et 2023). Lorsque les conditions d’enherbement étaient dégradées, un labour a été engagé à l’aide d’une charrue déchaumeuse afin de limiter la profondeur de retournement. Il a été pratiqué moins d’un an sur huit en moyenne sur toutes les parcelles du système innovant, avec des gradients selon le niveau d’enherbement, allant d’une absence de labour à la réalisation de deux labours en huit ans. En comparaison, le labour est pratiqué une année sur deux dans le système témoin.
L’amélioration des indicateurs liés à la matière organique, associée à la réduction du retournement du sol et à l’introduction de couverts végétaux, s’est accompagnée d’une meilleure résistance du sol aux épisodes érosifs, et ce, à partir de la troisième année de mise en œuvre du système innovant. Ce comportement positif s’est poursuivi progressivement tout au long des années.
En outre, le système innovant agit sur plusieurs paramètres : l’amélioration de l’infiltration de l’eau, la réduction de la battance et l’augmentation de la stabilité structurale.
Malgré le fait que les deux systèmes soient tous les deux en sol nu au moment des épisodes érosifs printaniers, la présence de résidus enfouis dans les premiers centimètres de sol et l’activité biologique modifie la porosité du sol et favorise l’infiltration de l’eau.
Le choix des techniques culturales joue également un rôle-clé. Dans ce système sans glyphosate, le choix a été fait de privilégier un travail du sol plus grossier en surface en utilisant des outils comme les déchaumeurs à disques indépendants plutôt que des herses rotatives, puis en utilisant un vibroculteur pour affiner le lit de semence.
Cette approche permet de conserver une structure grossière en surface, limitant le risque d’arrachement lors des pluies érosives, tout en affinant le lit de semence en profondeur, là où la graine sera positionnée.
L’utilisation d’un déchaumeur à disques indépendants nécessite cependant plus de passages pour arriver à une destruction complète du couvert et du ray-grass car il a tendance à favoriser le repiquage du ray-grass en l’enfouissant dans le sol. Il nécessite également un ressuyage du sol plus important, et ne permet pas de gérer efficacement les vivaces. L’important reste donc d’adapter le choix de l’outil de destruction du couvert au regard du contexte de la parcelle (enherbement, présence de vivaces,…) et à la culture que l’on va implanter.
Une amélioration de la stabilité structurale
Les analyses confirment ces observations de terrain. La stabilité des agrégats s’est nettement améliorée (mesures Slake Test de 2021).
Des analyses réalisées en 2021 montrent que la fraction de carbone organique 50-2 000 µm, essentielle à la cohésion du sol, est plus élevée dans le système innovant. Elle représente 16,6 % du carbone total contre 13 % dans le système témoin.
Le carbone labile extrait au permanganate de potassium, lié aux fonctions de maintien d’une structure favorable et à la minéralisation, a lui aussi augmenté, passant de 500 à 630 mg de carbone par kilogramme de sol.
Des indicateurs biologiques encourageants
Côté biologique, les résultats sont également encourageants. Les prélèvements réalisés en 2021 ont révélé une augmentation de la biomasse des vers de terre mais pas de leur nombre par unité de surface. La différence de biomasse observée est plus marquée pour les populations d’endogées et d’anéciques, confirmant ainsi la présence de matières organiques en surface favorisant leur alimentation.
La biomasse microbienne n’a pas augmenté de façon significative. De prochaines mesures en 2027 permettront de capter plus finement le potentiel de minéralisation de l’azote, permettant ainsi de mieux comprendre le fonctionnement de ce sol et d’expliquer les résultats remarquables obtenus sur les baisses d’azote.
Les différents indicateurs suivis sur la plateforme convergent vers le même constat : l’association de couverts végétaux productifs, d’une limitation du travail du sol avec retournement et d’une diversification des successions culturales améliore progressivement le fonctionnement du sol et contribue à réduire sa sensibilité à l’érosion, comme en témoignent les effets observés sur le terrain.
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1,2 crédit carbone par hectare et par an
Une simulation selon la méthode « Label bas carbone grandes cultures » a été réalisée en 2022 à partir des résultats obtenus sur la plateforme expérimentale. Cette évaluation s’est appuyée sur les simulations de stockage de carbone réalisées avec l’outil CHN-AMG (modèle AMG-V2) ainsi que sur les estimations des émissions de gaz à effet de serre calculées à l’aide de l’outil CarbonExtract.
Les résultats indiquent que le système innovant permettrait de générer 1,2 crédit carbone par hectare et par an. Sur la base d’une valorisation du crédit carbone à 35 €, cela correspondrait à un revenu potentiel de 42 €/ha/an. Rapporté à la surface de l’exploitation fictive associée à ce système (170 ha), le gain économique supplémentaire serait de l’ordre de 7 140 € par an.
L’érosion, un coût économique souvent sous-estimé
Au-delà des aspects agronomiques, l’érosion représente un véritable enjeu économique. Dans le Sud-Ouest, les pertes de terre dues aux évènements climatiques extrêmes s’observent presque tous les ans. Les références de terrain permettant de quantifier précisément ces pertes restent encore rares. Toutefois, dans le Gers, un dispositif expérimental mis en place dans le cadre du projet Sowap a permis de mesurer l’érosion sur trois années consécutives. Les résultats montrent des pertes moyennes de l’ordre de 12 tonnes de sol par hectare et par an, principalement concentrées lors d’un à deux épisodes pluvieux particulièrement intenses. Ces résultats sont cohérents par rapport aux évaluations réalisées par le modèle Rusle (Étude Y. Le Bissonnais, 2003 – Cartographie du risque érosif sur le Lauragais). Les conséquences agronomiques et économiques de ces épisodes pour les exploitations sont difficilement chiffrables, sans compter les coûts pour la collectivité.
En prenant en compte la valeur de la terre agricole du Lauragais, estimée en moyenne à 9 670 € par hectare (données ministère de l’Agriculture, valeur vénale moyenne des terres agricoles en 2024) et en considérant que les vingt premiers centimètres représentent le potentiel agronomique de cette terre, chaque tonne de sol perdue équivaut à une perte de 3,5 euros. Au total, le préjudice peut être estimé à 42 euros par hectare si l’on considérait le potentiel agronomique de la terre.
Mais l’impact ne s’arrête pas là. L’érosion entraîne la disparition des horizons les plus riches en matière organique, altérant la capacité du sol à assurer ses fonctions : comportement agronomique, apports d’éléments nutritifs par minéralisation, ou encore stockage de l’eau.
Les travaux disponibles indiquent que l’érosion peut affecter durablement le potentiel de production des sols, même si l’ampleur de cet effet varie fortement selon les contextes pédoclimatiques, les systèmes de culture et les méthodes d’évaluation utilisées. Sur la base d’une synthèse d’essais de terrain et d’expérimentations, Bakker et al. (2004) (1) rapportent des diminutions de rendement de l’ordre de 4 % pour 10 cm de sol perdu dans les situations considérées comme les plus représentatives des conditions agricoles réelles.
Ces impacts sont généralement attribués à la perte de terre fertile, de matière organique et d’éléments nutritifs, notamment en phosphore biodisponible, ainsi qu’à la dégradation progressive des propriétés physiques du sol. Si leur quantification reste délicate dans les conditions de terrain, notamment en raison des nombreuses interactions avec les pratiques agricoles et le climat, les conséquences peuvent devenir significatives dans les secteurs les plus sensibles. À titre indicatif, pour des pertes de sol supérieures à 20 t/ha/an, une cinquantaine d’années seraient nécessaires pour atteindre un niveau de dégradation comparable à ceux décrits dans la littérature. Rapporté à un rendement moyen de 50 q/ha de blé tendre, l’ordre de grandeur des pertes potentielles pourrait dépasser 2 q/ha, soulignant l’intérêt de préserver durablement le capital sol.
(1) Bakker, M.M., Govers, G. & Rounsevell, M.D.A. (2004). The Crop Productivity – Erosion Relationship : An Analysis Based on Experimental Work. Catena, 57 (1), 55 – 76.Éléments clefs du système Syppre Lauragais
Coteau argilo-calcaire moyen en sec en pente
Exposition nord
Sud-Ouest de la France
Rotation diversifiée
Double couverture
Travail du sol simplifié
Réduction des intrants
Arrêt du glyphosate (2018-2023)
Dix années de recherche