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Analyses et réflexions : comment sauver l’agriculture française ?

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Hans Peter Helinigner lors des 30 ans de la plate-forme d’Oberacker (Suisse - septembre 2025).Avec des couverts performants, en situation normale, il est possible de refroidir la surface des sols d’au moins 20 °C en après-midi par rapport à un champ nu et cultivé. C’est même 5 °C de moins qu’une prairie rase. Même si c’est encore plus chaud qu’un sous-bois, c’est une différence déjà très significative et facile à étendre rapidement tout en allant chercher d’autres bénéfices agronomiques et environnementaux. Crédits : © F. Thomas

Nous venons de subir, depuis le printemps, plusieurs canicules et un état de sécheresse général dramatiques. Déjà en souffrance, l’agriculture française est terriblement malmenée. Il existe pourtant des solutions qui auraient déjà dû être prises il y a longtemps. L’agriculture de conservation des sols en est une, majeure.

L’agriculture française n’allait globalement pas bien et beaucoup de productions étaient en déclin depuis quelques années ou sur le point de disparaître pour des raisons agronomiques, techniques, idéologiques et donc économiques. Les canicules à répétition de cet été 2026, accompagnées d’une sécheresse presque généralisée, qui rappelle celle de 1976 pour les plus anciens, sonnent le glas. Si les pertes sur les cultures d’hiver sont plus atténuées et très différentes selon les régions et les types de sols, c’est bien entendu toutes les cultures d’été, même avec l’irrigation, qui ne vont pas performer, comme le maïs, la betterave, les pommes de terre et toutes les cultures légumières. C’est l’herbe qui n’a pas poussé depuis mai et l’ensemble des fourrages pour les éleveurs, ce sont aussi les fruits qui n’ont pourtant pas manqué de soleil et même les moules et les huîtres qui ne grossissent plus, faute d’eau des rivières mais surtout des sédiments qu’elles filtrent.

Des conséquences redoutables

Au-delà des aspects techniques, les trésoreries et les bilans de la grande majorité des exploitations agricoles (dont une partie était déjà précaire), vont passer dans le rouge. Les répercussions vont être multiples et à tous les étages. Les étals des supermarchés et primeurs risquent de se vider progressivement et il va falloir importer encore plus (accentuation de notre perte de souveraineté alimentaire). Forcément, les prix de l’alimentaire, déjà dopés par la forte hausse du prix de l’énergie, vont flamber pour le consommateur : à quand un chèque alimentation ?

Mais au-delà de ces impacts directs fortement médiatisés, l’ensemble du monde rural, qui souffre et s’adapte en silence depuis déjà trop longtemps, risque de jeter l’éponge. La météo de 2026, entre inondations et canicules, n’ayant été que le coup de trop. Cette conjoncture va continuer à réduire les possibilités de transmissions qui sont déjà compliquées, inciter une forte augmentation de la déprise agricole dans les zones marginales et l’extension des friches. C’est enfin tout le tissu rural, socle de nos traditions, de notre identité, de notre gastronomie et globalement de notre art de vivre, qui va continuer de se désagréger. Dans les secteurs plus productifs, c’est l’agrandissement et la concentration, tant décriés, qui seront l’autre conséquence. Bien que le métier fasse toujours rêver, la réalité est bien en train de s’envoler. Au final, c’est la souveraineté alimentaire et la mosaïque de paysages que peut offrir la diversité des productions, qui vont grandement en pâtir.

En complément, c’est la première fois que l’ensemble de l’amont (machinisme, semences, autres fournisseurs et distributeurs d’intrants, comme les coopératives et négociants) et de l’aval (stockeurs, transformateurs, transporteurs) qui vont être très perturbés et économiquement touchés. C’est aussi une catastrophe pour la MSA et tous ceux qui profitent et accompagnent l’activité agricole, même pour nous, la presse. On peut donc espérer enfin une solidarité, car sans paysans pas de salut !

Plutôt que quelques mesurettes et une ristourne sur le GNR et sur les engrais azotés, cette secousse ou plutôt ce tremblement de terre, devraient rassembler tous les protagonistes autour de la table afin de construire et proposer une vision claire et durable, avec une forte simplification et des réformes compréhensibles et cohérentes pour sauver une bonne partie de nos productions agricoles.

Et l’agriculture de conservation dans tout cela ?

Cette approche que nous soutenons et accompagnons depuis plus d’une trentaine d’années, apporte un panel de bénéfices qui vont dans le bon sens. La préservation des sols et même la croissance de leur fertilité débouchent sur des économies pouvant être conséquentes en engrais azotés, une forte limitation des besoins en traction avec de bonnes économies de GNR et de mécanisation. Une bien meilleure gestion de l’eau en été mais aussi en l’hiver avec des niveaux d’infiltration largement améliorés est un moyen efficace d’atténuer les risques de sécheresse mais aussi d’endiguer les inondations en aval des bassins versants. Par les couverts végétaux performants, l’ACS permet la récupération de beaucoup de CO2 de l’atmosphère qui devient de l’énergie pour les écosystèmes de surface et du sol tout en refroidissant de manière très significative les sols en été. Mieux encore, leur transpiration comme celle des autres cultures d’été, permettent de maintenir la pluie alors que les chaumes nus et surchauffés comme les prairies grillées, désamorcent la pompe ! Ce sont enfin des niveaux d’investissement plus faibles qui réduisent les charges de structure, facilitant la traversée des crises mais aussi la transmission des entreprises de manière plus sécurisante.

Alors, « n’est-il pas temps de s’y mettre ? » comme le préconisait le rapport du CGAAER en février 2025 ? Certainement, mais pour amortir les effets de 2026 il aurait été nécessaire, comme certains l’ont fait, de s’engager beaucoup plus tôt dans la transition. Il n’est jamais trop tard puisque dans ce monde de plus en plus chaotique au niveau climatique mais aussi géopolitique, conserver et développer une robustesse climatique et évidemment économique des exploitations françaises doit devenir la priorité. Quand le monde est incertain, les opportunités se cachent dans le changement !

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Association maïs et betterave à sucre (Swiss No Till). Cette photo prise le 3 juin 2026 dans le secteur de Bern (Suisse) présente pour la 3ème année consécutive, un essai d’association betterave (4 rangs) et maïs (2 rangs sur la voie de la moissonneuse-batteuse). Bien que cette combinaison soit assez complexe à gérer, elle permet de conserver la productivité de la betterave par rapport à la surface utilisée. Cependant, le maïs qui valorise beaucoup la lumière avec cet arrangement, affiche un gain de production de 167 % par rapport à une même surface en plein. La politique agricole suisse ne bride pas l’innovation agronomique, bien au contraire ! © F. Thomas

Pourquoi cet immobilisme ?

Cependant, la faible adoption de l’ACS, malgré tous ses avantages agronomiques, environnementaux, sa sécurisation économique et ses impacts climatiques à très court terme comme à moyen terme, permet de mieux comprendre le tourbillon dans lequel est pris l’ensemble de notre agriculture depuis plus de trente ans. Si certains mettent en avant la complexité technique et le manque de connaissances agronomiques, la réponse principale est le « glyphosate » ! Si la science permet de hiérarchiser les risques, l’idéologie tend à choisir ses coupables. Cette matière active comme beaucoup d’autres utilisées dans les champs, sur les animaux et même en santé humaine ne sont, certes, pas sans impacts et sans risques, mais les ériger en totem comme l’irrigation, le maïs, la taille des exploitations et des élevages, les OGM hier et les NBT aujourd’hui, bloque toute évolution et même toute transition habile. Nous sommes entrés dans une ère où la peur prime sur les faits. La nuance est devenue suspecte et rassurer équivaut à minimiser. On préfère brandir des dangers hypothétiques, simplifier les causalités plutôt que d’expliquer des réalités beaucoup plus complexes. Cette défiance n’est plus seulement pesante mais elle est devenue clivante et irrationnelle. Elle bloque même tout débat ouvert et serein sur les vraies contraintes et enjeux de l’agriculture.

Malgré de bonnes intentions, ces positions extrêmes deviennent même contre-productives, entraînant une réduction des niveaux de production comme pour la pomme, le poulet (plus de 50 % de perte de souveraineté en vingt-cinq ans) ou le sucre. Certaines quittent même le territoire comme c’est le cas de la noisette ou de la cerise, faute de solutions techniques. Ce qui n’est plus produit localement sera en revanche importé en se préoccupant moins des modes de production, avec le transport en plus.

Cependant, faire le deuil d’une illusion n’est pas se condamner à l’immobilisme. C’est même paradoxalement la condition nécessaire pour avancer avec des objectifs plus modestes mais que nous avons une chance d’atteindre. Ce sont seulement des approches plus pragmatiques et moins contraignantes qui feront émerger une diversité de solutions tout en conservant des leviers pour contourner d’inévitables nouvelles problématiques et s’adapter aux possibles changements de contraintes.

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C’est cet état d’esprit qui stimule enfin l’innovation technologique, génétique et agronomique, clés pour continuer cette quête d’efficacité énergétique, d’amélioration de la qualité des produits, tout en réduisant l’impact environnemental global. C’est seule la créativité, souvent empirique, qui a le pouvoir de transformer des pratiques, des combinaisons et des outils encore inconnus en opportunités concrètes !

<em class="placeholder">USA (Montana) : les élevages pâturant progressent avec les colliers géolocalisés. C’est peut-être une petite révolution qui arrive dans les grandes zones de pâturage ...</em>
USA (Montana) : les élevages pâturant progressent avec les colliers géolocalisés. C’est peut-être une petite révolution qui arrive dans les grandes zones de pâturage du centre des USA et des Rocheuses. Le collier géolocalisé va faciliter le mouvement des animaux en supprimant la corvée de clôture souvent difficilement envisageable au vu du relief et des surfaces. Les buissons de sauge (Artemisia filifolia), qui avaient envahi l’espace à cause du surpâturage ponctuel, risquent de fortement régresser pour une productivité et une qualité de fourrage nettement améliorées. La preuve que des technologies et des innovations peuvent à un moment complètement bouleverser la donne et faire fortement évoluer les systèmes de production. Les politiques agricoles doivent laisser beaucoup de liberté afin de pouvoir continuer d’innover et saisir ces nouvelles opportunités. © F. Thomas

L’inconfortable « entre-deux », politique du CEDC ("cul entre deux chaises")

C’est un peu la réflexion qui ressort de la rencontre entre deux approches très différentes d’agriculture au mois de juin dernier. L’agriculture suisse, croisée lors de l’évènement Soil evolution, semble apaisée et bien se porter malgré des fermes « petites » et diversifiées. Le modèle helvétique soutient sérieusement les prix afin d’assurer un niveau de fournitures et oriente son agriculture vers des pratiques jugées positives. Le système « extenso », au niveau de l’emploi des fongicides et insecticides, en est un parfait exemple. Ce n’est pas l’interdiction qui est primée mais la réussite des cultures sans intervention chimique. Simplement, il est toujours possible d’abandonner le programme pour sauver la récolte : ce pragmatisme entraîne une belle adoption et une réactivité de toute la filière jusqu’à une sélection variétale spécifique. C’est encore la même attitude avec la nouvelle réglementation « couverts ». Il faut atteindre au moins 5 t de MS/ha pour être primé et la mise est doublée avec 7 t de MS/ha.

Au cœur des vallées alpines, la stratégie est claire : on ne récompense plus les moyens mais les résultats. Enfin, la Suisse a aussi intégré depuis longtemps que ce sont les agriculteurs qui entretiennent le mieux le paysage, les prairies, les vieilles granges et qui conservent cet aspect jardin qui séduit lorsqu’on passe la frontière.

À l’inverse, un voyage d’étude, toujours en juin, dans les grandes plaines du nord et du centre des USA, révèle une approche totalement différente. L’objectif principal est tout aussi clair : produire pour le pays (alimentation mais aussi énergie avec l’éthanol) et exporter massivement. Les fermes sont grandes voire immenses, les champs sont droits et propres avec l’aide des OGM et de produits depuis longtemps bannis chez nous comme l’atrazine et le glufosinate. Il existe cependant un cadre environnemental, qui peut être strict sur certains points, des débats et des conflits, des agriculteurs qui valorisent habilement des niches mais pour la majorité, l’objectif est globalement de produire en quantité et à moindre coût.

Alors comment, au beau milieu de ce grand jeu de la mondialisation, peut-on raisonnablement en France et plus largement en Europe, penser rester compétitifs avec toutes les contraintes imposées, sans les structures adaptées et beaucoup moins de moyens ? Bien avant cette saison catastrophique, c’était déjà l’alerte scandée par une majorité d’agriculteurs avec cette campagne « On marche sur la tête ». L’été 2026 n’est qu’un phénomène amplificateur d’un malaise plus profond et sournois.

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USA (Iowa) : maïs et soja conduits sous une forme de corridor solaire. Hormis les questions de désherbage résolues avec des variétés résistantes à la même molécule, l’intérêt de cette manipulation de l’espace est de cultiver la même population de maïs dont les 5 rangées sont combinées en twin-row - – ligne solo – twin-row afin de créer un effet couloir et mieux capter la lumière. De plus et alors que la variété est identique, la concentration des plants en twin-row semble stimuler le « priming effect » au démarrage. En fait, les deux premières saisons d’expérimentation aboutissent à un rendement identique pour le maïs qu’une parcelle en plein. Le soja, qui est ramassé après le maïs, est simplement la prime au changement d’organisation. Mieux valoriser la lumière et la photosynthèse est certainement un sujet sur lequel nous allons devoir travailler. Dans tous les cas, nos collègues farmers restent cohérents dans la course à la productivité ! © F. Thomas

Par ailleurs, l’activité agricole remplit, chez nous, une multitude d’autres rôles. Même si ce n’est pas aussi bien qu’attendu, qui entretient les campagnes et continue de façonner les paysages ou qui vient aider lorsque le feu menace ? Autant de services, qui sont remplis bénévolement où il faudra financer peut-être un jour des spécialistes et des moyens matériels dédiés. Simplement à titre d’exemple, la France devait posséder 35 millions de moutons en 1860, plus que 13 millions en 1979 et moins de la moitié aujourd’hui. Outre la forte dépendance aux importations de viande ovine, ce recul a laissé la friche et le maquis s’étendre. Il ne faut pas s’étonner des conséquences !

C’est seulement en abordant la base du problème avec une approche systémique assise sur des compromis cohérents et constructifs, que l’on pourra espérer revoir les agriculteurs enthousiastes et prêts à s’investir dans des changements conséquents, d’abord pour leur propre résilience mais aussi dans l’intérêt de tous et du pays.

Don Campbell, rancher canadien

« Si tu veux faire des petits changements, modifie tes pratiques mais si tu veux t’attaquer à des transitions plus profondes, changes ta manière d’observer et d’analyser. » Cette citation du rancher canadien Don Campbell, qui a bouleversé non seulement son mode de pâturage mais aussi reculé la date des vêlages pour que les veaux ne soient plus calés sur la croissance printanière de l’herbe mais sur le pic de lactation des vaches nourricières, est pleine de bon sens.

Elle ne devrait pas s’appliquer qu’aux seuls producteurs mais aussi à tous ceux qui accompagnent, encadrent, réglementent l’activité agricole. Afin de vraiment amorcer ces mutations et sauver l’agriculture de notre territoire, il va falloir aussi fortement changer les manières d’observer et d’analyser en intégrant une approche systémique qui est la clé de voûte du choix des bons compromis et d’une adhésion forte.

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