En Gironde : « Le surgreffage permet d’adapter la vigne très rapidement »
Le vigneron bordelais Jean-Baptiste Cordonnier a implanté un demi-hectare de bouysselet au sein de son domaine médocain, grâce à la méthode du surgreffage. Cela lui a permis de tester très rapidement l’adéquation entre son terroir, son microclimat et ce cépage frontonnais.
Le vigneron bordelais Jean-Baptiste Cordonnier a implanté un demi-hectare de bouysselet au sein de son domaine médocain, grâce à la méthode du surgreffage. Cela lui a permis de tester très rapidement l’adéquation entre son terroir, son microclimat et ce cépage frontonnais.
« Le surgreffage est un outil très approprié aux moments de croissance et de crise. Il convient aux périodes nécessitant des adaptations rapides. » Jean-Baptiste Cordonnier, viticulteur aux Châteaux Anthonic et Lestage Darquier Grand Poujeaux, à Moulis-en-Médoc, en Gironde, sait de quoi il parle. Il a eu recours au surgreffage à deux reprises dans sa carrière : il y a trente ans, alors que la commercialisation battait son plein et qu’il ne pouvait se permettre de perdre quatre ans de production sur une parcelle, et il y a deux ans, pour faire face à la crise. Deux situations très différentes, pour un même résultat : une vigne transformée en un tour de main et en production au bout d’un an.
Tester l’adéquation entre un cépage et deux parcelles
Si, en 1995, il a eu recours à du greffage en fente, il y a deux ans, il a opté pour du T-bud. « Cela faisait un moment que je voulais voir cette technique », analyse-t-il. Pour ce faire, il a fait appel à l’entreprise Worldwide Vineyards. Son objectif était de surgreffer deux petits bouts de parcelles d’un total de 0,5 hectare en blanc, afin de tester l’adéquation entre le cépage choisi et deux de ses parcelles. Les deux zones avaient été identifiées des années auparavant par un spécialiste des sols comme étant particulièrement propices à la production de blanc. « La première est sablo limono argileuse, avec beaucoup de calcaire, détaille-t-il. Elle ne produisait pas un vin rouge de grande qualité. J’avais donc décidé de l’arracher. » La seconde, sise sur du calcaire pulvérulent, était une vieille vigne en très mauvais état, que le viticulteur souhaitait également arracher. À chaque fois, il s’agissait de merlot sur un 3309 ou 101/104.
Identifier le cépage blanc ad hoc
Cette décision d’implantation de blanc a été le fruit d’années de réflexion. La crise et le besoin de transférer des surfaces rouges vers des blanches, ont été le déclencheur. « Je rêvais de faire du blanc depuis longtemps, confirme Jean-Baptiste Cordonnier. Mais pour nous, les vignerons, les vacances estivales sont en août. Or la plupart du temps, le blanc se vendange en août, c’est dramatique. Je voulais donc un cépage à maturité tardive. » Le domaine étant situé dans une zone assez gélive, il souhaitait également implanter un cépage à débourrement tardif. « Et il n’y en a pas tant que ça qui réunissent ces deux critères », souligne-t-il.
D’un point de vue qualitatif, il souhaitait un cépage qui produise des vins à la fois frais, gras et qui soient de garde. Et il ne voulait pas implanter un cépage international, afin de pouvoir plus facilement se démarquer. Exit donc chardonnay, sauvignon, chenin et consorts. « Mais si ce sont des cépages internationaux, ce n’est pas pour rien, c’est parce que ce sont les meilleurs », observe-t-il. Il s’est dès lors tourné vers les cépages oubliés, et notamment vers les variétés qui étaient trop tardives à l’époque, avec un intérêt particulier pour celles du Piémont pyrénéen. L’une de ses agentes au Royaume-Uni lui a recommandé le bouysselet. Coup de cœur ! Deux mois après l’avoir dégusté, il surgreffait ses deux bouts de parcelles avec. Le vignoble hexagonal ne comptant jusqu’alors que 18 hectares de bouysselet, il s’est tourné vers l’IFV pour obtenir des greffons de ce cépage, issus d’une sélection massale. « Il doit y avoir 3 ou 4 clones dans le lot », indique le vigneron.
Une opération onéreuse d’environ 2 euros par pied
Il a taillé ses vignes de manière habituelle, puis les a écorcées à l’aide d’une brosse métallique et bien nettoyées, afin de préparer l’opération de surgreffage par T-bud. Celle-ci consiste donc à insérer un greffon sous la forme d’un œil sur le tronc déjà implanté, et à laisser un tire-sève. L’entreprise Worldwide Vineyards s’en est chargée, pour un prix variant entre 1,70 et 2,70 euros par cep selon la quantité. D’un point de vue administratif, une simple déclaration de surgreffage fait l’affaire.
Jean-Baptiste Cordonnier a été satisfait de la prestation, mais ce type de greffe implique un gros travail d’épamprage tout au long de la saison. Il faut ensuite sectionner le haut du tronc à l’aide d’une petite tronçonneuse. Si cette dernière opération est rapide, l’épamprage de ce type de parcelle est quatre fois plus chronophage que sur une parcelle classique la première année. C’est l’un des principaux inconvénients de cette technique… avec le taux de réussite, qui varie selon le climat de l’année. Et en 2024, il n’était pas très propice au surgreffage, avec une météo froide et pluvieuse, ce qui a conduit à un taux de reprise entre 60 et 70 %. En 2025, le viticulteur a dû de nouveau faire surgreffer les pieds où la greffe n’avait pas pris.
Une rentabilité immédiate mauvaise
De ce fait, et parce que 2025 a été une année chaude où le bouysselet a subi beaucoup d’échaudage, le retour sur investissement du surgreffage est « nul », estime Jean-Baptiste Cordonnier. Le rendement a en effet été de l’ordre de 6 hectolitres par hectare. « Mais le vin est très bien valorisé », se réjouit le viticulteur. Il a opté pour un assemblage bois-inox et malo-sans malo. « On a obtenu un bon équilibre », note-t-il. Le prix consommateur chez le caviste est de l’ordre de 45 à 50 euros la bouteille.
« Même si ce n’est pas ‘rentable’sur le papier, le surgreffage m’a permis de tester ce cépage en un temps record, commente-t-il. J’ai ainsi pu valider sa bonne adéquation avec le terroir et le microclimat et vais pouvoir en planter les yeux fermés malgré mon manque de recul. C’est une technique qui, en soi, a un très bon retour sur investissement si on part de quelque chose qui ne se vend pas et qu’on va vers quelque chose de très bien valorisé. Cela peut être très rentable, encore faut-il avoir de la trésorerie. » Cet automne, il va replanter une parcelle avec du bouysselet sur Fercal, en remplacement d’une jeune plantation de cabernets en échec et en conservant son palissage.
À terme, lorsqu’il aura davantage de volume, son objectif est de disposer de deux gammes de blanc, la première positionnée autour de 20-25 euros la bouteille, et la seconde de 45 euros. Et qui sait, peut-être une troisième cuvée en milieu de gamme…
repères
Châteaux Anthonic et Lestage Darquier Grand Poujeaux, à Moulis-en-Médoc
Superficie 50 ha, dont 24 ha de vignes
Encépagement merlot, cabernet sauvignon, cabernet franc, petit verdot et bouysselet
Dénomination AOC moulis-en-médoc et vin de france
Certification bio
Production 2025 1 080 hl
Nombre de salariés 6
Prix de vente départ caveau de 15 à 45 €
Circuits de commercialisation particuliers, export, CHR
Ce qu’il regrette
Ne pas avoir testé davantage de choses sur le matériel végétal. Le surgreffage est un outil formidable mais sous-utilisé.
Si c’était à refaire
Il surgrefferait aussi en fente, comme il y a vingt ans, car cela engendre moins de pampres.
avantages/inconvénients de la technique
+
Retour en production de la parcelle au bout d’un an
Conservation du système racinaire et donc obtention d’un vin de qualité dès le départ
Conservation du palissage s’il est en bon état. Sinon, il faut se poser la question de le revoir au passage
-
Le suivi des plants greffés en T-bud est très lourd durant l’année du surgreffage, puisqu’il faut épamprer tous les 10 à 15 jours
Taux de réussite aléatoire selon le climat de l’année
Ne convient pas à toutes les parcelles. Sur une très vieille vigne, ce sera compliqué. Il est nécessaire de choisir une parcelle qui a encore un avenir
Une question d’équilibre
Afin d’être le plus résilient possible, Jean-Baptiste Cordonnier a beaucoup travaillé sur les coûts et sur le point d’équilibre de son domaine, en vue de le diminuer au maximum.
« Nous avons réduit la voilure, lance-t-il. Il faut produire ce qu’on est capable de valoriser et être rentable à 25 hectolitres par hectare avec la multiplication des aléas. » Logiquement, il a arraché les parcelles les moins productives, même si certaines étaient jeunes, pour augmenter le rendement moyen. « Mais il faut faire attention à ne pas trop baisser la surface quand même, car lorsqu’on passe de 35 hectares à 10 hectares, c’est un autre modèle économique », rappelle-t-il.
En parallèle, il a diminué le budget fertilisation, non pas en réduisant les apports, mais en localisant l’épandage. « Nous avons bricolé notre Vicon afin qu’il n’épande plus en plein mais sur le cavaillon, décrit-il. Cela permet de diminuer la dose à l’hectare. »
Stratégie commerciale offensive et centrée sur les particuliers, notamment les prescripteurs, ainsi que diversification en rouge et rosé font également partie de l’arsenal déployé par le domaine pour traverser la crise.