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En Seine-Saint-Denis
Des moutons dans la ville

Les Bergers Urbains défendent une agriculture urbaine répondant à des enjeux sociétaux. Le troupeau pâture au pied des immeubles, entouré par des citadins surpris.

Au détour d’une rue de Seine-Saint-Denis, les passants étonnés tombent sur une vingtaine de moutons qui déambulent paisiblement sur les trottoirs. Ils sont deux bergers dans la quarantaine à faire pâturer leur troupeau dans la ville. Julie Lou Dubreuilh et Guillaume Leterrier ont quitté leur poste respectif de chef de chantier gros œuvre BTP et de développeur territorial ESS. Ils laissent derrière eux leur ancienne vie lorsqu’ils se lancent en 2012 dans l’aventure des Bergers Urbains. Clinamen, association paysanne, défendant l’alimentation de qualité et les pratiques d’élevages dignes, possède les moutons, tandis que Julie et Guillaume sont bergers du troupeau.

Un troupeau au service de la ville

En 2012, Clinamen commence avec huit moutons mais monte vite à 24. « On n’y connaissait rien au début, on a tout appris nous-mêmes sur le tas », se rappelle Julie. En 2013, ils signent un contrat de pâturage avec la base militaire d’Houille, dans les Yvelines, et peuvent installer 150 bêtes sur 15 hectares sous surveillance. L’année suivante la faculté de Paris 13 leur propose 15 hectares avec barrière et surveillance, l’association a donc deux troupeaux établis. En 2017, le contrat avec la base militaire prend fin et le troupeau est réduit drastiquement. Clinamen s’installe finalement au Parc départemental Georges Valbon, en Seine-Saint-Denis, avec 60 bêtes.

Aujourd’hui à 70 moutons, le troupeau est principalement issu de la race Bleu du Maine. « C’est une race qui disparaissait, pourtant elle est parfaitement adaptée aux prairies tendres et grasses qu’on pâture ici, explique Julie. C’est une race rustique qui met bas seule sans problème. » Les Bergers Urbains s’occupent du troupeau de Clinamen. L’association couvre les charges liées au cheptel et fournit un logement aux bergers dans le Parc Georges Valbon près de la bergerie. Julie et Guillaume sont payés les jours de garde et louent les moutons à l’association (10 €/tête/jour) lorsqu’ils ont un contrat de pâturage en ville. Leurs clients sont des bailleurs HLM, des collectivités locales, des groupements privés ou publics. « Une fois par mois, on fait pâturer les brebis sur les espaces verts d’un bailleur HLM, détaille Guillaume. On a l’université Paris 13 et l’Icade comme client, les lycées et les hôpitaux commencent à nous solliciter aussi. » Avec ces contrats d’éco-pâturage, les bergers se dégagent un Smic chacun. Mais ils se considèrent tous deux comme des éleveurs. Julie explique avec cynisme que, pour le moment, leurs moutons sont plus rentables « sur pieds à pâturer qu’à la boucherie. » Guillaume ajoute d’un ton las, « je ne suis pas montreur de moutons, je suis éleveur. »

Vers un troupeau de 300 brebis allaitantes

Les antenais, engraissés jusqu’à 60 kg, sont amenés à l’abattoir de Jossigny, en Seine-et-Marne. Le nombre d’agneaux abattus varie beaucoup, une centaine il y a trois ans, une trentaine il y a deux ans et seulement une quinzaine l’année dernière car les bergers souhaitent agrandir le troupeau. Leur objectif est d’atteindre les 150 brebis allaitantes dans un premier temps, puis les 300. « Avec Clinamen, on cherche et développe un modèle d’élevage viable et correspondant à nos valeurs, explique Guillaume. On agrandira ensuite le troupeau, mais on manque de foncier. » L’une des possibilités envisagée par Les Bergers Urbains est la tonte flash avec un cheptel de 300 brebis, sur des terrains de RTE (Réseau de transport d’électricité) par exemple.

« Je ne suis pas montreur de mouton, je suis éleveur »

Pour le moment, leurs 70 brebis et antenais sont nourries 100 % à l’herbe en pâturage itinérant. « Les prairies sont trop riches ici, précise Julie. On donne un peu de foin aux brebis avant de partir et on commence le parcours en sous-bois pour qu’elles consomment des fibres avant l’herbe grasse. » Le troupeau pâture tous les jours dans le Parc de Georges Valbon, sur des parcours de 10 à 15 kilomètres. Les rations sont complétées avec du foin sec l’hiver. Mais le stockage pose problème au Parc (4 bottes de paille et 3 de foin maximum), ce qui exige des livraisons fréquentes et donc un coût supplémentaire. L’observation de la biodiversité et du choix naturel des plantes par les brebis est importante pour les Bergers Urbains. « On les laisse faire leur choix alimentaire, ajoute Julie en souriant. Nos moutons sont très rarement malades, ils se régulent eux-mêmes. Le métier de berger c’est de les amener dans les bons endroits pour se déparasiter seuls, avec des vermifuges naturels. » De plus l’itinérance permanente réduit le parasitisme. Clinamen consulte principalement les vétérinaires de Zone Verte qui les accompagnent dans leur vision de l’élevage, avec la phytothérapie par exemple. En cas d’urgence, l’École nationale vétérinaire d’Alfort est aussi présente.

Des parcours en Seine-Saint-Denis

Selon leurs contrats, Les Bergers Urbains mènent le troupeau pour pâturer dans la ville. Il faut les entendre ces cris de bergers dans la rue qui se mélangent aux bruits des voitures et les rires des habitants. Pour l’un de leur bailleur HLM, Julie et Guillaume guident leurs moutons entre La Courneuve et Aubervilliers. Il y a presque 10 kilomètres entre la bergerie et le premier pâturage au pied des immeubles. Ils franchissent l’A1 et l’A86, au grand étonnement des passants. « Les gens sont assez respectueux des animaux en général, ils sont heureux de les voir, illustre Guillaume. On fait juste attention aux coins où l’on va selon l’horaire. » Outre quelques citadins, les bergers ont aussi rencontré des problèmes avec des chiens. Tous les déplacements sont déclarés un mois à l’avance à la DDPP et la mairie. Le troupeau pâture en moyenne un peu moins d’une heure par pelouse, selon l’espace couvert et la quantité d’herbe. Les Bergers Urbains se renseignent toujours sur l’historique des lieux et réalisent un test de pollution tous les ans.

Précurseurs d’une viande urbaine de qualité

Julie et Guillaume se voient comme des précurseurs d’une nouvelle pratique d’élevage. « L’avenir, c’est de soulager les agriculteurs et que les citadins connaissent les gestes d’élevage, défend Guillaume. On souhaite générer des espaces communs ouverts dans la ville, des espaces sans grille. » En effet, les citadins semblent bien loin du monde agricole, quand une adolescente prend peur du troupeau et se cache derrière une voiture en poussant un cri, comme si les moutons étaient des lions. Les Bergers Urbains voient aussi dans l’animation autour de leur troupeau un moyen de déstigmatiser la banlieue. « Il y a 220 nationalités ici, raconte Guillaume. Quasi toutes ont une histoire commune avec le mouton, tout le monde le connaît. » Et c’est vrai que les adultes se réjouissent de leur présence, tandis que les enfants une fois amadoués s’imaginent déjà bergers.

Julie et Guillaume veulent faire prendre conscience de comment la nourriture est produite. « Le métier d’éleveur est difficile aujourd’hui, s’attriste Julie. Il est important de montrer cela en ville et de valoriser le métier. » Pour Guillaume, chez le berger urbain, des dimensions sociales et commerciales spécifique à la ville s’ajoutent aux connaissances des animaux et des plantes. Avec la demande des chefs et restaurateurs de Paris, il existe des débouchés à forte valeur ajoutée pour la viande de Clinamen. Les Bergers Urbains espèrent amorcer une nouvelle filière de viande urbaine de qualité. Le développement se fait lentement et progressivement, mais il y a une place à conquérir.

En chiffre

1,8 à 2 de prolificité
10 à 20 % de perte
36 m² de bergerie
12 km de parcours quotidien
100 % herbe
15 €/kg de viande en moyenne
500 adhérents à Clinamen dont 30 bénévoles mouton
50 % de la viande est vendue en direct ou à des chefs restaurateurs et 50 % sont versés aux bénévoles, au prorata du temps consacré
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