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Sève : ces précieuses larmes de bouleau

Depuis une dizaine d’années, Luc Jalenques, adhérent de la Sicarappam, prélève chaque début mars dans le Cantal la sève du bouleau, prisée entre autres pour des cures “detox".

Émilie Jouanne, membre de la Sicarappam parrainnée par Luc Jalenques, a débuté la collecte de la sève dans le Sud-Cantal la semaine dernière.
© Sicarappam

Arbre de la sagesse au Moyen Âge, le bouleau était considéré comme un arbre miraculeux par les peuples scandinaves, quand d’autres l’ont rebaptisé l’arbre des néphrétiques pour ses vertus drainantes... Des propriétés redécouvertes et remises au goût du jour à la fin du XXe siècle avec l’essor de la récolte et de la commercialisation de la sève de bouleau. Après plusieurs vies dans des univers variés(1), Luc Jalenques en a fait son activité depuis une petite dizaine d’années, comme l’un des 50 adhérents de la Sicarappam, coopérative agricole de producteurs de plantes à parfum aromatiques et médicinales basée en Auvergne.

Lire aussi : La filière plantes à parfum, aromatiques et médicinales veut transformer ses essais

Sève :  1 à 10 litres par jour récoltés

Dès que les prémices du printemps se font jour, à la lune montante du mois de mars, il part “percer” les bouleaux sur des sites sélectionnés à Labrousse et Vezels-Roussy, pour en recueillir le précieux liquide nourricier. De cette petite entaille, la sève montante va s’écouler, recueillie dans des bidons via un tuyau alimentaire, avec un débit variable selon les arbres, l’exposition et les années : d’un à dix litres quotidiens. Aux amoureux et défenseurs de la forêt, d’emblée Luc Jalenques précise qu’il ne s’agit là que d’une quantité infime du flux de sève du bouleau qui peut facilement atteindre 150 l par jour pour un tronc à maturité, à l’image d’une prise de sang. “On prélève tous les jours pour avoir une sève fraîche qu’on veille à conserver au froid pour en maintenir la qualité”, précise le cueilleur, qui, cette année, en raison de problèmes de santé, a confié ses sites à Émilie Jouanne, l’une de ses jeunes consœurs de la Sicarappam dont il est d’ailleurs le tuteur. 

Un concentré de vertus

Cette récolte va s’étaler sur trois semaines avec une composition de la sève qui évolue au fil des jours. “La première semaine, on est avant tout sur de la sève pour des cures “détox”, purifiante”, détaille Luc Jalenques. La semaine suivante, c’est une sève ultra minéralisée qui est prélevée : sa teneur en minéraux (magnésium, sélénium...) et oligoéléments est multipliée par quatre en quelques jours, dépassant très largement la plus réputée des eaux minérales. Cette forte concentration explique qu’une telle cure ne soit pas recommandée à certains. 
Enfin, troisième semaine et troisième vertu : la sève se concentre en bactéries lactiques (comme l’ont démontré des analyses réalisées à l’atelier du lycée agricole de Hautes Terres), le liquide s’épaissit, blanchit et acquiert des propriétés probiotiques, favorables à la flore intestinale et à l’immunité. “On a trois effets en un et toutes les propriétés du monde végétal : purification, minéralisation, renforcement des défenses immunitaires(2)”, vante le spécialiste.

Des débouchés multiples

Une fois prélevée, la sève est mise en bouteille ou bag-in-box à la coopérative à Aubiat, au nord de Riom (Puy-de-Dôme) : fraîche, elle est immédiatement vendue par les cueilleurs. “C’est la seule fois dans l’année où l’on voit les producteurs de la coop en magasins” bio spécialisés, s’amuse Luc Jalenques. Congelée, elle est destinée à une clientèle de laboratoires (pharmaceutiques, cosmétiques...) qui vont en extraire les principes actifs. 
Cette activité de cueilleur est rythmée par la saisonnalité des végétaux : ainsi à la collecte de la sève de bouleau, qui amorce la campagne printanière, succède celle des bourgeons, utilisés en gemmothérapie(3). En juin, place à la récolte des feuilles dont la macération permettra la production de jus. 
“Généralement, on commence par la sève de bouleau pour finir par les plantes du Sud de la France : romarin, thym, vigne rouge...”, indique Luc Jalenques, qui répond aux contrats de la coopérative. En février, cette dernière reçoit les commandes de ses clients pour le frais (sève de bouleau, jeunes pousses, bourgeons...), puis au printemps celles pour le sec. Au total, ce sont plus de 330 plantes sauvages qui sont récoltées (reine des prés, marrons, saule, frêne,...) ou végétaux cultivés. 
Des commandes sur lesquelles les membres de la coop peuvent se positionner selon leur potentiel, en amont d’une réunion participative de répartition des espèces et volumes pour satisfaire les besoins de liquoristes (racine de gentiane, baie de sureau,...), herboristes (feuilles pour tisanes), de l’industrie du parfum (narcisse...), de laboratoires pharmaceutiques (arnica, millepertuis, achillée millefeuilles,...). Certains principes actifs extraits de branches de genévriers, cyprès, etc., servent en outre à la fabrication d’huiles essentielles

Une richesse fragilisée par le changement climatique

“On travaille avec une multitude d’entreprises et de plantes”, souligne le Cantalien, qui constate une reprise de l’activité après le creux la période Covid mais aussi une fragilisation de cette biodiversité végétale. Premier responsable : le changement climatique dont les cueilleurs perçoivent très concrètement les effets : “Il y a 15 ans, on perçait le bouleau mi-mars, désormais c’est plutôt début mars. Et le bouleau, au-delà de la vallée du Lot, il n’y en a déjà plus ; le frêne lui souffre énormément des températures élevées même sur le Cézallier et on nous annonce un problème de renouvellement du hêtre”, liste Luc Jalenques. La diminution du nombre de jours de gel a aussi des conséquences néfastes sur la levée de dormance de certaines espèces, dont l’arnica, prévient-il, évoquant par ailleurs l’impact des pratiques agricoles et des arrachages abusifs sur la ressource incomparable du Massif central.

Il y a 15 ans, on perçait le bouleau mi-mars, désormais c’est plutôt début mars. Et le bouleau, au-delà de la vallée du Lot, il n’y en a déjà plus", Luc Jalenques


Une biodiversité dont Luc Jalenques regrette qu’elle soit insuffisamment connue et estimée des acteurs et élus du territoire comme un atout tout à la fois écologique et économique. “Il y a une efficacité économique à préserver cette biodiversité. Il faut arrêter d’opposer les deux”, plaide-t-il.
C’est la raison pour laquelle la Sicarappam s’attache à conserver des pratiques artisanales, respectant les rythmes de la nature et préservant la pérennité des espèces cueillies : par exemple en laissant 20 % de gentiane sur un site (autant de jeunes pieds que de vieilles gentianes) conformément à la charte de l’association Gentiana lutea dont elle est à l’origine. “Nous nous autoréglementons, appuie le cueilleur. Sur certains sites, on ne revient par exemple que tous les trois ans.” 

(1) Études en théologie, sciences sociales, professeur de philosophie...
(2) Aucune étude scientifique n’est disponible sur le sujet et la médecine lui reconnaît uniquement un effet diurétique.
(3) Pratique pseudo-scientifique qui se base sur le postulat que le méristème (localisé dans le bourgeon) contient une “énergie informative” pouvant guérir certaines affections.

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