Lionel Chauvin dénonce les freins à l’agriculture française
Une grande partie des Français affirme soutenir les agriculteurs. Pourtant, vous parlez d’un soutien illusoire. Pourquoi ?
Lionel Chauvin : En réalité, les Français, dans leur grande majorité, ne soutiennent les agriculteurs que sous conditions. Et c’est précisément là que tout se bloque.
Au moment de passer en caisse, les consommateurs exigent des prix toujours plus bas dans les hypermarchés, tout en proclamant vouloir mieux rémunérer ceux qui produisent.
Le local et les circuits courts sont pourtant très plébiscités…
L.C : Les Français réclament du local, du circuit court, du « produit de la ferme d’à côté ». Mais dans le même temps, ils ne tolèrent pas, voire engagent des recours contre les nuisances agricoles. Le résultat : des centaines de procédures judiciaires et une accumulation de normes paralysent l’activité agricole.
Les Français rejettent le poulet brésilien et les œufs ukrainiens, mais sans accepter les installations et les infrastructures nécessaires pour produire davantage chez nous.
De fait , Le fameux « Not in My Backyard » autrement dit le « pas dans mon jardin », s’invite de plus en plus dans nos campagnes, notamment avec l’installation de néoruraux : « oui à l’agriculture française, mais pas près de chez moi ».
Quelles sont les conséquences concrètes de ces blocages ?
L.C : Les rayons se vident. La consommation d’œufs atteint 15 milliards par an, tandis que la sortie progressive des cages fragilise la filière. L’interprofession estime qu’il faudrait construire 300 poulaillers en cinq ans. C’est une mission quasi impossible dans un pays où chaque projet se heurte à une avalanche de normes, de recours et de décisions parfois ubuesques.
En Ille-et-Vilaine, près de Saint-Malo, quatre poulaillers Label Rouge déjà construits ont été annulés par la justice au nom de la loi Littoral : à 700 mètres d’un estuaire, à huit kilomètres de la mer.
Quel est selon vous le cœur du problème agricole français aujourd’hui ?
L.C : C’est un pays qui proclame son amour pour ses agriculteurs mais leur refuse les moyens concrets de produire, d’investir et de se projeter. Un pays qui déclare régulièrement dans les rues son soutien au monde agricole, mais qui bloque toute réforme dès qu’elle implique un arbitrage, un choix ou un renoncement collectif.
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Pourtant, vous affirmez qu’il est possible d’agir ?
L.C : Oui, agir est possible. Dans le Puy-de-Dôme, depuis 2021, nous avons fait le choix d’une politique agricole volontariste, alors même que l’agriculture ne fait pas partie des compétences obligatoires du Conseil départemental. Mais il n’y a pas de pays sans paysans.
Nous soutenons l’installation des jeunes agriculteurs, nous accompagnons les filières – viticoles, ovines, porcines, bovines, ail – et nous investissons dans des outils de production locaux, comme les abattoirs d’Issoire. Ce sont des réponses locales à une crise nationale.
Quel message souhaitez-vous adresser aujourd’hui au monde agricole et à la société dans son ensemble ?
L.C : Il est temps de changer collectivement de réflexe. Ne plus se demander uniquement ce que l’État ou l’Europe peuvent faire pour les agriculteurs, mais se battre contre toutes les entraves au travail de celles et ceux qui nous nourrissent. Chacun peut agir à son niveau.
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Les choix individuels ont-ils vraiment un impact ?
L.C : Oui. Il y a des choix de consommateurs et des choix politiques qui doivent en dire long sur notre détermination collective à faire réellement bouger les lignes. Lorsqu’ils sont assumés et cohérents, leur combinaison peut être redoutablement efficace. Encore faut-il avoir le courage de les assumer ensemble.