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Territoires
L’altermodernité pour sortir du cauchemar

Invitée de Festi’rural, Valérie Jousseaume a plaidé pour un renversement de perspective : face aux dérives de l’hypermodernité numérique, c’est dans les campagnes que se joue l’avenir. 

Portrait de Valérie Jousseaume avec en fond une foule colorée sur les pentes du Lioran.
Valérie Jousseaume, géographe engagée pour l’avenir des campagnes, présente au Lioran.
© R. Saint-André

Plouc pride : l'avenir est dans les campagnes

Valérie Jousseaume, géographe et maître de conférences à l’Université de Nantes, est une voix qui compte dans le débat sur l’avenir des territoires. Spécialiste des dynamiques rurales, elle a animé une conférence à Festi’rural au Lioran(1), intitulée “L’avenir est dans les campagnes”. 

Au cœur de son propos, un renversement de perspective radical. Elle oppose au récit hypermoderne, fondé sur la vitesse et la technologie, un autre qu’elle qualifie de “monde comme un jardin”. Un déplacement qu’elle documente depuis des années et qu’elle démontre dans son livre “Plouc Pride” (réédité en 2023). 

Une blessure culturelle Ils étaient bien plus que les 400 auditeurs prévus dans un chapiteau trop exigü. La conférence s’est donc tenue sur podium dans la prairie des Sagnes. Valérie Jousseaume invite à repenser notre rapport au temps, à l’espace et à la technologie. Son analyse, structurée en trois temps historiques, dessine une bifurcation entre dystopie numérique et renaissance rurale sachant utiliser les outils modernes à bon escient. 

Opposition ville-campagne... depuis la préhistoire

Premier temps : les chasseurs-cueilleurs, où la nature guide chaque instant. “Le temps est occasionnel, vécu dans l’immédiateté, sans projection ni accumulation.” Second temps : la révolution néolithique, il y a 10 000 ans, avec la domestication. La sédentarisation naît, le temps devient circulaire, rythmé par les cycles solaires. “C’est la nature domestiquée par l’homme, qui fonde les premières communautés villageoises.” Troisième temps : la modernité, marquée par la disparition brutale de la société paysanne. “Une transition violente”, dit-elle, évoquant l’interdiction de parler la langue paysanne ou la honte des vêtements traditionnels. 

Une blessure culturelle jamais nommée”, Valérie Jousseaume à propos du capitalisme qui transforme le monde en business et où disparaissent équité et réciprocité. 

La ville domine, reléguant les campagnes à de simples “interstices”. La modernité a ses atouts (instruction, mobilité, voyages) mais elle instaure une société matérialiste, obsédée par “le propre, le pratique et le pas cher” qui remplace “le fertile, le durable et la qualité”. Le temps y devient linéaire, tourné vers l’avenir, au détriment des mémoires collectives. 

La révolution numérique

La France rurale chrétienne s'était donnée rendez-vous au Lioran. 

Il y a trente ans, Internet émergeait. Personne n’imaginait qu’il remettrait en cause la modernité. “Autant celle-ci était matérialisation, autant le numérique est dématérialisation.” Dans une société matérialiste, cette dématérialisation la pousse à ses limites. L’hypermodernité qui en découle est dystopique : hyperconnexion, urgence permanente, peur du bug. Ses adeptes, des “zombies”, comme Valérie Jousseaume les nomme, perdent tout recul.  

Même l’écologie y perd son sens, séparant l’homme de la nature. “On concentre la population dans des villes d’un côté, en opposition à la nature sauvage de l’autre, comme si l’homme en était exclu.” Les dérives sont nombreuses : nourriture de laboratoire plutôt qu’élevage, robotisation plutôt que salariat, remise en cause des démocraties par des milliardaires du web qui voudraient décider pour nous... “Certains estiment que la population doit être divisée par trois... On commence par qui ? C’est un modèle insupportable pour la majorité.”

L'aternative à l'ultra-modernité

Face à ce cauchemar, Valérie Jousseaume défend une “altermodernité”. Il s’agit de “réatterrir sur terre”, de renouer avec l’écosystème dont l’homme fait partie. “Comme un arbre qui renoue avec ses racines, comme l’illustre le logo de Festi’Rural.” Ce monde repose sur un homme conscient, en paix avec la nature, sa famille, ses voisins. Le numérique y a sa place, mais comme outil de lien. 

“Se connecter, oui, mais pour conscientiser, pas pour aliéner.” Valérie Jousseaume au sujet du numérique. 

Exemple : les ventes directes à la ferme, qui ont besoin d’Internet pour se faire connaître. Ainsi, les ruraux ont un rôle clé. “C’est à nous de dessiner ce monde.” Comment ? En transformant le temps en présence, en cultivant un “cap intérieur”, en se réappropriant la mémoire paysanne pour des usages contemporains, sans nostalgie, mais forts de l’expérience.

Revenir aux bases : silence, horizon, besoin d’appartenance à un collectif. “Quand le monde devient chaotique, faire simple pour stabiliser.” Répondre aux besoins fondamentaux : être aimé, faire partie d’un village, se sentir unique dans le regard des autres. Rêver de postérité : parentalité, spiritualité, donner du sens à sa vie terrestre. 

Développer des villes moyennes rurales, alternative à l’hyperconcentration. “Ce ne sont plus les bobos bourgeois-bohèmes qui portent ce projet, mais des bohèmes prolétaires, les bopros, ceux qui pensent autrement que l’hypermodernisme.  Réaliste ? Peut-être. Ou pas. Elle conclut par une image forte : “Ce n’est pas plus cher de faire des rêves en couleur plutôt que des cauchemars.”      

(1) Rassemblement national de CMR, Chrétiens du Monde Rural. 

DYSTOPIE ÉCOLOGISTE : “D’un côté, on concentre la population dans les villes, de l’autre, la nature laissée à l’état sauvage. Alors que l’homme fait intégralement partie de l’éco-système.”

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