Biodiesel : le colza bas carbone, une opportunité pour la filière oléagineuse française
La mise en application au 1er janvier 2027 de la nouvelle réglementation sur la décarbonation des transports (Iricc) va obliger les distributeurs de carburant à incorporer du biocarburant issu de matière première agricole au bilan carbone le plus bas possible. Un véritable challenge pour les producteurs de colza français.
La mise en application au 1er janvier 2027 de la nouvelle réglementation sur la décarbonation des transports (Iricc) va obliger les distributeurs de carburant à incorporer du biocarburant issu de matière première agricole au bilan carbone le plus bas possible. Un véritable challenge pour les producteurs de colza français.
En raison d’un changement de paradigme dans les obligations légales de décarbonation des transports, les distributeurs de carburants européens vont être incités à acheter un biocarburant affichant la meilleure performance carbone, c’est-à-dire la réduction d’émissions de gaz à effet de serre la plus élevée. Le principal maillon d’émission de gaz à effet de serre (GES) dans la chaîne de production du biodiesel étant la matière première agricole, le colza bas carbone va devenir une graine oléagineuse convoitée, tout comme le biodiesel fabriqué à partir de celle-ci. Dans ce contexte, les fournisseurs de biocarburants européens pourront offrir une prime aux producteurs de colza bas carbone.
Des objectifs renforcés de réduction des émissions de CO₂ pour le biodiesel
« Jusqu’à maintenant, en France, il existe un mécanisme, la Tiruert (Taxe incitative relative à l’utilisation de l’énergie renouvelable dans les transports), qui oblige les distributeurs de carburants en France à incorporer de l’énergie renouvelable dans les carburants, avec une simple obligation de volume d’énergie renouvelable à incorporer. Cependant, la Direction générale de l’énergie et du climat (DGEC) est en train de finaliser la transcription de la directive européenne RED III, à travers l’Iricc (Incitation à la réduction de l’intensité carbone des carburants) qui devrait entrer en vigueur le 1er janvier 2027. Ce mécanisme de décarbonation des transports redéfinit les obligations des distributeurs de carburants : en plus de l’obligation d’un niveau d’énergie renouvelable à incorporer, il y aura une obligation de limitation des émissions de CO2 dudit biocarburant, mais aussi de nouvelles énergies comme l’électricité renouvelable, l’hydrogène renouvelable et bas carbone et des e-carburants (RFNBO) », explique Arezki Djelouadji, associé de Greenea, spécialiste français des solutions durables et innovantes dans le domaine des énergies renouvelables.
L’objectif de l’Iricc est de réduire l’intensité carbone des carburants (ou IC, correspondant à la quantité de CO2 émise par unité d’énergie produite) de 14,5 % d’ici 2030 et de 25 % d’ici 2035. Les distributeurs de carburants devront justifier l’atteinte de cet objectif par la production de certificats de réduction d’intensité carbone, qui reposeront sur des flux physiques et comptables vérifiés. Un système de pénalités financières sera également mis en place en cas de manquement à ces obligations légales. Elles pourront, par exemple, s’élever à 700 euros par tonne de CO2 non évitée.
Dans ce contexte, les distributeurs de carburants en France vont avoir un intérêt à payer plus cher un biocarburant possédant une performance GES plus élevée (c’est-à-dire émettant le moins de GES possible). Et donc les producteurs de biocarburant vont donc pouvoir payer plus cher une matière première agricole qui présente une meilleure performance GES.
Le colza bas carbone, un rôle clef dans la filière biodiesel européenne
Dans l’Union européenne, au vu des nouvelles réglementations sur les biocarburants de première génération, ne sont théoriquement concernés pour la production de biodiesel que les graines oléagineuses de colza et le tournesol. Mais dans la pratique, c’est la demande en colza bas carbone qui va fortement progresser car c’est « la seule matière permettant de répondre aux futurs objectifs de décarbonation », selon une étude de Greenea. Et Fabien Hillairet, son fondateur, de préciser : « en 2025, le colza représentait autour de 70 % des matières premières agricoles utilisées dans la fabrication de biodiesel à l’échelle de l’Union européenne, voire plus de 95 % en France ».
Dans un marché « où l’Europe produit près de 20 Mt de colza et en importe environ 7 Mt », une question stratégique s’impose : qui captera cette nouvelle valeur ? Les enjeux sont de fait considérables. L’Europe produisant « environ 5,7 Mt de biodiesel de colza, qui nécessite près de 12,6 Mt de graines, la demande en colza bas carbone pourrait atteindre au minimum 6 Mt en 2027 », a calculé Greenea.
Une prime potentielle jusqu’à 100 €/t minimum pour du colza bas carbone
Pour gagner des parts du marché du colza bas carbone, la France devra structurer une filière durable « afin de garantir des revenus qui font sens pour les acteurs et un partage de valeur équilibré entre les différents acteurs, condition indispensable pour inscrire le colza bas carbone dans une trajectoire pérenne et de garantir les volumes nécessaires répondant à la demande du marché sur ces dix prochaines années », indique l’étude de Greenea. « La sécurisation de la valeur devient ainsi un enjeu clé, impliquant de travailler avec des acteurs capables de garantir des prix sur plusieurs années. » En France, les principaux intervenants de la filière du biodiesel sont comme Saipol (filiale du Groupe Avril), Centre Ouest Céréales (COC), Nord-Ester, Estener ou encore Dielix (filiale du Groupe Veolia Propreté).
Pour développer une filière durable, une prime significative sur le prix du biodiesel de colza bas carbone devra être générée et répartie entre les différents acteurs de la chaîne de production, à savoir les agriculteurs, les organismes collecteurs (coopératives et négociants), les triturateurs et les estérificateurs. « Entre un biocarburant affichant une réduction par défaut des émissions de GES de l’ordre de 60 % (à l’image du biodiesel issu de colza standard) et un produit plus performant atteignant 80 % (comme celui fabriqué à partir de colza bas carbone), l’écart de valorisation de la graine oléagineuse peut aller jusqu’à 50 €/t. Pour des niveaux de performance supérieurs à 90 %, cette prime peut atteindre jusqu’à 100 €/t, sur la base des prix de biodiesel de mars 2026 », estime Arezki Djelouadji.
« Le grand débat sera de partager cette plus-value entre les différents maillons de la chaîne de production de biodiesel. Par exemple, sur une prime de 100 €/t, nous pensons que l’agriculteur va capter entre 60 €/t et 70 €/t à terme », anticipe Fabien Hillairet. Le niveau de la prime perçue par l’agriculteur devra être attractif, pour a minima compenser les efforts engagés, « tant en termes de coûts que de temps de travail, d’audit et de traçabilité », indique l’étude de Greenea. Sa contribution à la réduction des émissions de CO2 repose en effet sur « l’évolution des pratiques agricoles et sur une meilleure traçabilité des données ».
« S’il existe une petite barrière – à la fois technologique et pédagogique – à dépasser, il reviendra aux coopératives et aux négociants de décider les agriculteurs à entrer dans la démarche du colza bas carbone. Et l’assurance d’un gain financier convaincra les agriculteurs à mettre en place la traçabilité bas carbone de la culture (enregistrement de la parcelle et de son suivi cultural), qui peut être menée sous format Excel/Word ou grâce à un outil informatique dédié », indique Fabien Hillairet.
Une nécessaire évolution de l’itinéraire technique du colza
« Le facteur limitant du bilan carbone du biocarburant est toujours la matière première. D’un côté, les process industriels sont de fait similaires d’une usine d’estérification à l’autre, avec un bilan carbone comparable. De l’autre, le transport présente pratiquement le même bilan carbone que la graine vienne, par exemple, de Clermont-Ferrand ou de Melbourne (en Australie) sur le site d’estérification de La Rochelle. Ainsi, c’est le poids du bilan carbone de la matière première dans le cycle de vie qui est déterminant », explique Arezki Djelouadji.
L’optimisation de la fertilisation, la réduction des intrants, l’évolution du travail du sol ou encore intégration d’amendements organiques sont autant de leviers qui permettent d’améliorer significativement la performance carbone et donc de générer une prime pour les exploitants. « Pour réduire le bilan carbone de la graine, on peut par exemple mettre un tiers d’engrais organique, comme du compost, à la place d’engrais phosphaté, dont la production nécessite de l’énergie fossile. On peut également privilégier le non-labour et le semis direct, des pratiques qui permettent d’avoir un bilan CO2 plus intéressant », énumère Fabien Hillairet. « Ces évolutions peuvent se traduire par une valorisation supplémentaire du colza, estimée aujourd’hui entre 10 % et 20 % par rapport à une graine standard », indique l’étude de Greenea.