Avec le film “En équilibre”, le Cantalien Thomas Gargne raconte un périple de 4 200 km à vélo à travers les Alpes avec Guillaume Johanny et questionne l’empreinte écologique d’un sport a priori nature
Il y a des figures imposées qui se transforment en possibles insoupçonnés, à condition d’oser emprunter des chemins non balisés. À 25 ans, fraîchement sorti d’une école d’ingénieur en écologie, Thomas Gargne a déjà cette trempe, celle de tracer sa propre route sans œillères, en nourrissant sa réflexion des échanges avec celles et ceux croisés dans son périple. Son périple, matière au film documentaire “En équilibre” projeté le 24 octobre au cinéma aurillacois Le Cristal, il l’a partagé avec son pote de toujours, “Guigui”, alias Guillaume Johanny, un autre Cantalien tout aussi féru de sports, notamment de trail.
Petit retour en arrière : été 2025, pour valider son diplôme d’ingénieur, il ne manque à Thomas Gargne qu’une séquence de cinq semaines à l’étranger à cocher. Partir six mois en Erasmus ? Très peu pour celui qui confie avoir rapidement le mal du pays. Germe alors un projet, celui de faire d’une pierre deux, voire trois coups : “Avec Guillaume, ça faisait longtemps qu’on parlait de partir en itinérance à vélo mais seul, je ne m’en sentais pas capable.” Il ne faudra pas longtemps pour convaincre Guigui d’être de l’aventure. D’emblée, la destination s’impose pour ces mordus de vélo : les Alpes et leurs cols mythiques, forcément. Un massif qui présente l’avantage de s’étendre sur plusieurs pays. Reste la thématique à définir, en résolvant une équation : associer environnement, sports et territoires au pluriel. La question du trail et de son empreinte écologique se dessine là encore comme une évidence.
4200 km, 70000 mD+, 50 jours
À peine revenu de la soutenance de son mémoire de fin d’études, Thomas Gargne et Guillaume Johanny, lui aussi en fin de cursus, embarquent en train pour Grenoble, au pied du plus grand massif européen. Il ne faut pas tarder pour éviter d’aborder les Alpes en plein automne, avec une météo qui peut vite se dégrader. Le lendemain, le 13 septembre, ils enfourchent donc leur vélo, leur unique moyen de locomotion pour parcourir 4200 km avec un dénivelé cumulé de 70000 m. Cinquante jours d’efforts avec u
ne moyenne quotidienne de 110 km vont les conduire en Suisse, en Autriche après une incursion italienne et le passage du Stelvio (deuxième plus haut col routier des Alpes), puis en Slovénie pour la partie la plus orientale. Le retour se fait en traversant la botte italienne d’est en ouest : la région des grands lacs, la plaine du Pô, le piémont alpin. Avant de rebasculer côté français, en coupant par le Mercantour direction Nice, puis de remonter à Grenoble. Le 1er novembre, c’est avec une quinzaine de proches et amis qu’ils franchissent la ligne d’arrivée, celle qui les ramène dans un Cantal auquel ils sont chèrement attachés.
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Cette itinérance, les deux globe-trotters ont pris soin au préalable de la baliser de rencontres avec des acteurs ou observateurs du monde du trail : chercheurs en socioécologie, organisateurs d’épreuves (UTPMA, UTMB, Julian Alps...), coureurs... Une quinzaine d’interviews au total qui vont venir enrichir le documentaire. “On aurait pu reprendre tous les éléments de ces échanges, les organiser dans la réflexion... mais on a voulu garder l’intention de voyage, de l’aventure ; aussi les interviews arrivent chemin faisant au fil des kilomètres, c’est cette logique qui a primé au montage”, explique Thomas Gargne. Depuis novembre dernier, le jeune homme a partagé son quotidien entre un job à temps partiel et ce film documentaire. Un projet chronophage auquel, à l’approche de la sortie du film, il consacre désormais 50 heures hebdomadaires. Avec quel message ? “Ce documentaire parle avant tout d’écologie, c’est quelque chose qui nous touche vraiment ; le trail en est une porte d’entrée. Et le message du trail et de notre aventure est le même”, poursuit le jeune homme. Son propos : le trail dans sa dimension compétitive est une approche très anthropo et égocentrée, le regard tourné vers l’effort, le chrono et l’exploit, en occultant l’impact sur la faune et la flore de cette discipline qui a explosé ces deux dernières décennies.
“Qu’est-ce qui fait que même en sachant que ça nuit à l’environnement, on continue et on s’en fiche ? Pourquoi on s’est détaché du vivant ?” interroge Thomas Gargne.
Un questionnement philosophique et une critique des grands évènements internationaux : l’UTMB illustre à leurs yeux la dérive business d’un sport nature qui joue contre son camp tout en s’autoproclamant écoresponsable. “L’UTMB a par exemple labellisé un événement, le Julian Alps en Slovénie, qui, jusque-là avec 1 000 participants, majoritairement slovaques, n’avait pas une grosse empreinte carbone. Bilan : quatre ans plus tard, on en compte 5000, dont 80 % viennent de l’étranger et 70 % en avion pour engranger les points nécessaires pour l’UTMB”, pointe-t-il. Dans le droit de réponse qui lui a été accordé, l’organisation de l’UTMB continue pourtant à minimiser son impact.
En équilibre : pas de procès, un débat
Qu’on ne s’y trompe pas, En équilibre n’est pas un documentaire à charge fruit d’un militantisme hors-sol. “On a bien conscience de la réalité touristique, économique... et que dans toute situation, tout n’est jamais blanc ou noir, qu’il n’y a pas qu’une vérité. Dans ce film, on propose notre point de vue avec l’idée de susciter la réflexion, le débat, mais pas en vase fermé”, précise Thomas Gargne, écartant tout prosélytisme. D’ailleurs, il est le premier à le reconnaître : “On fait de l’écologie en privilégiés : si je prends le vélo pour me déplacer c’est parce que j’habite en centre-ville et c’est plus facile d’être écolo et d’aller à la Biocoop quand on en a les moyens. Lui reste néanmoins convaincu que “l’expérience du voyage est bien plus profitable en vélo, en marchant..., parce que ça permet de voir réellement les paysages, d’aller à la rencontre des autres”. Une autre façon de voyager, donc, mais aussi de regarder le monde. Et peut-être de retrouver ce précieux équilibre. Lire aussi Équipe de France de trail : la der dans le Cantal ?