Sécuriser ses stocks fourragers : réussir les récoltes d’herbe au printemps
Le printemps, un moment clé pour raisonner la stratégie fourragère
Dans la majorité des systèmes d’élevage herbagers, le printemps concentre le plus fort potentiel de production d’herbe de l’année. À cette période, la pousse journalière est souvent largement supérieure aux besoins des animaux au pâturage. Cette situation crée un excédent structurel d’herbe, qui, s’il n’est pas anticipé et valorisé, est perdu.
La sécurisation des stocks fourragers passe donc d’abord par une réussite des récoltes d’herbe au printemps, tant en quantité qu’en qualité. C’est aussi, dès cette période, que se raisonne la stratégie de récolte de l’exploitation. Le printemps est le moment où l’on « départage » les prairies : celles qui seront prioritairement dédiées à la fauche et à la constitution des stocks, et celles qui resteront valorisées par le pâturage. Ce choix ne se fait pas au hasard ; il dépend du potentiel de chaque parcelle, de sa portance, de son accessibilité, de sa précocité et de son rôle dans le système fourrager. Anticiper ces arbitrages permet d’adapter la fertilisation, d’organiser les chantiers de récolte et, au final, de sécuriser durablement les stocks.
Produire tôt pour valoriser tôt : un objectif stratégique
L’enjeu n’est pas seulement de produire de l’herbe, mais bien de produire de l’herbe précoce, au moment où elle peut être valorisée efficacement, que ce soit sous forme de pâturage de printemps, de fauche précoce ou d’ensilage et d’enrubannage destinés à sécuriser les stocks. Dans ce contexte, la fertilisation de sortie d’hiver joue un rôle déterminant, en particulier sur les prairies conduites en valorisation précoce, qu’il s’agisse de prairies temporaires ou de prairies permanentes à fort potentiel.
Un premier repère technique largement partagé repose sur l’atteinte d’environ 200 °C jours cumulés, calculés en base 1er janvier. Cette somme de températures correspond au moment où les prairies et les céréales sortent réellement de leur phase de repos hivernal. La croissance redémarre alors progressivement : l’activité racinaire reprend, les talles s’activent et la plante entre dans une phase où elle devient capable d’absorber efficacement les éléments nutritifs du sol. Apporter de l’azote à ce stade revient à accompagner ce « réveil végétatif » en fournissant aux plantes l’énergie nécessaire pour relancer la production de biomasse, un peu comme un petit déjeuner qui conditionne le bon démarrage de la journée.
D’un point de vue agronomique, les travaux menés notamment par Arvalis montrent que l’azote apporté autour de ce stade est mieux valorisé par les plantes. À l’inverse, des apports trop précoces, lorsque la croissance est encore limitée, ou trop tardifs, lorsque le potentiel de précocité est déjà entamé, sont moins efficients. En situation de recherche de production précoce d’herbe, un premier apport de 30 à 40 unités d’azote minéral permet ainsi d’accompagner efficacement le redémarrage de la pousse tout en limitant les pertes.
Ce raisonnement prend tout son sens lorsqu’il est mis en perspective avec la situation fourragère de l’exploitation. Pour estimer le volume de fourrages à produire sur l’année, on considère classiquement qu’un troupeau nécessite au minimum environ trois tonnes de matière sèche de fourrages par UGB afin de couvrir la période hivernale. Ce niveau de stock ne vise toutefois pas uniquement à passer l’hiver, mais également à sécuriser l’alimentation du troupeau face aux aléas climatiques, notamment lors des épisodes de sécheresse estivale, de plus en plus fréquents, qui peuvent conduire à un arrêt de la pousse de l’herbe et rendre nécessaire l’affouragement au champ en cours de saison.
Pour se situer dans le temps, les éleveurs peuvent s’appuyer sur des outils comme « Date’N Prairie », qui permet de suivre l’accumulation des sommes de températures et d’anticiper l’atteinte du seuil des 200 °C jours. Toutes les sommes de températures sont également calculées et suivies localement dans les « bulletins Herbe », afin d’apporter des repères concrets et adaptés aux conditions du territoire.
Toutes les prairies n’ont pas vocation à produire tôt
Une erreur fréquente consiste à vouloir appliquer une stratégie uniforme de fertilisation et de conduite sur l’ensemble des prairies de l’exploitation. Or, la sécurisation des stocks fourragers repose aussi sur la prise en compte de la diversité des prairies et des fonctions qu’elles peuvent remplir dans le système. Certaines prairies, notamment des prairies permanentes destinées à la production de foin, ont ainsi intérêt à produire plus tardivement. Une fertilisation trop précoce sur ces surfaces peut avancer excessivement l’épiaison, dégrader la qualité du foin et concentrer les chantiers de récolte sur une période du printemps déjà très chargée.
La gestion du pâturage de début de saison, communément appelée déprimage, constitue alors un levier central pour piloter à la fois la qualité, la quantité et la date de récolte du foin. Un repère technique essentiel repose sur l’atteinte des 500 °C jours cumulés, calculés en base 1er février, qui correspond au stade « épi à cinq centimètres dans la gaine ». Avant ce seuil, le pâturage est réalisé en phase de déprimage à proprement parler : l’épi n’est pas sectionné par les animaux, il poursuit ensuite sa croissance, ce qui conduit à un foin généralement plus quantitatif que qualitatif. Après ce seuil des 500 °C jours, le pâturage devient un étêtage ; l’épi est alors sectionné, il ne repousse pas, ce qui permet d’obtenir un foin plus feuillu, de meilleure valeur alimentaire et dont la récolte intervient plus tardivement, offrant davantage de souplesse dans l’organisation des chantiers.
L’efficacité de cette pratique repose directement sur la capacité de l’éleveur à identifier la typologie de ses prairies. Les prairies temporaires à dominante de ray-grass peuvent être classées en typologie A, correspondant à des prairies très précoces et très productives. Les prairies de typologie B, tout aussi productives mais légèrement plus tardives, présentent généralement une dominante de dactyle et ou de fétuque élevée. Les prairies de typologie C regroupent quant à elles les prairies permanentes ou les prairies à flore plus diversifiée et moins bien connue, souvent plus tardives et à potentiel de production plus limité. Dans la grande majorité des exploitations, il est possible de classer 80 à 90 % des prairies dans l’une de ces trois catégories en se basant simplement sur la reconnaissance de quelques espèces clés, comme le ray-grass, le dactyle ou la fétuque élevée, afin d’adapter au mieux la conduite du déprimage et la stratégie de récolte.
| Stade de la prairie | Épi à 5 cm | Début épiaison | Pleine épiaison | Pleine floraison |
|---|---|---|---|---|
| Type d’exploitation | Fin du déprimage | Ensilage enrubannage | Foin précoce | Foin tardif |
| Prairie à base graminée précoce (Type A - Ray Grass) | 500 °C jour | 750 °C jour | 1 000 °C jour | 1 200 °C jour |
| Prairie à base graminée moyennement précoce (Type B - Dactyle, Pâturin) | 500 °C jour | 900 °C jour | 1 100 °C jour | 1 400 °C jour |
| Prairie à base graminée moyennement précoce et de productivité faible (Type C - Fétuque rouge) | 800 °C jour | 1 000 °C jour | 1 100 °C jour | 1 600 °C jour |
Et demain ? Ouvrir la réflexion sur le pâturage d’automne
L’ensemble de ces leviers montre que la sécurisation des stocks fourragers repose avant tout sur l’anticipation et sur une conduite fine des prairies tout au long de l’année, avec un rôle central du printemps dans la construction du système. Toutefois, les évolutions climatiques récentes invitent à élargir la réflexion au-delà de cette seule période clé. Des automnes souvent plus poussant, mais aussi plus incertains sur le plan météorologique, interrogent progressivement la place que peut prendre le pâturage d’automne dans la stratégie globale des exploitations.
Sans remettre en cause le rôle structurant des récoltes de printemps, le pâturage d’automne apparaît comme un levier complémentaire, permettant à la fois de valoriser une production d’herbe supplémentaire et de soulager les stocks. Sa mise en œuvre suppose néanmoins une vigilance accrue sur la portance des sols, la gestion des hauteurs d’herbe, la préservation du potentiel de repousse au printemps suivant et la cohérence avec l’ensemble du système fourrager. Bien raisonné, le pâturage d’automne peut ainsi contribuer à renforcer la résilience des exploitations face aux aléas climatiques, tout en posant de nouvelles exigences en matière de pilotage et de prise de décision.
Article réalisé dans le cadre du PRDAR AE 3 : filière animale