Pourquoi les agricultrices restent encore peu présentes dans la filière et dans les OPA ?
L’évolution, les enjeux et l’importance de la place des femmes en agriculture étaient au cœur des discussions le mercredi 4 mars, à l’occasion de la Journée Internationale des Droits des Femmes du 8 mars, et dans le cadre de l’Année Internationale des Agricultrices proclamée par la FAO.
L’évolution, les enjeux et l’importance de la place des femmes en agriculture étaient au cœur des discussions le mercredi 4 mars, à l’occasion de la Journée Internationale des Droits des Femmes du 8 mars, et dans le cadre de l’Année Internationale des Agricultrices proclamée par la FAO.
En 2026, 9 femmes sont Présidentes de Chambres d'Agriculture Départementales, 1 femme est Présidente de Chambre Régionale, 1 femme sur 14 membres est élue au bureau de Chambres d'Agriculture France, et 3 femmes sur 34 élus siègent au Conseil d’Administration des Chambres d’Agriculture France.
Un constat qui interpelle, et une question en suspens : comment attirer plus de femmes dans les instances, et en agriculture en général ?
« Un combat de tous les jours pour avoir de la reconnaissance et être considérée »
« Les femmes ont longtemps été invisibles, mais toujours présentent dans la production laitière », affirme Marie-Andrée Luherne, éleveuse de vaches laitières dans le Morbihan et vice-présidente du CNIEL. Pour elle, le plus grand progrès, c’est que l’exercice de cette profession soit devenu un choix professionnel pour les femmes, et non une obligation :
il faut tout mettre en œuvre pour que celles qui lancent des projets puissent les faire aboutir. Je suis installée depuis 1983, j’ai vu toute l’évolution, et c’est un combat de tous les jours pour avoir de la reconnaissance et être considérée. Ce qui m’importe aujourd’hui, c’est que les femmes qui ont choisi cette filière soit heureuses ».
Pour faciliter l’installation et le travail des femmes sur les exploitations, les bâtiments d’élevages ainsi que les machines peuvent être automatisés : c’est le choix qu’a fait Marine Boyer, éleveuse de vaches allaitantes en Aveyron et présidente de la FNCuma. Installée depuis 2017, cette agricultrice dispose d’une exploitation mécanisée, lui évitant les tâches les plus physiques, comme la distribution d’aliments. Mais si certains aspects du travail ont été adaptés, des axes d’améliorations demeurent « notamment dans l’utilisation des tracteurs, pour l’attelage, ou encore la hauteur des sièges ».
Pour Marine, l’adaptation et l’appropriation du matériel sont nécessaires pour l’intégration des femmes :
Pouvoir réaliser l’entièreté des tâches sur l’exploitation participera à l'épanouissement de l'agricultrice, et lui prouvera qu’elle peut s’affirmer et qu’elle est légitime d’occuper cette fonction ».
Côté FNCuma, Marine affirme que le simple fait de s’intéresser au matériel agricole faisait d’elle quelqu’un de légitime pour se présenter au poste de présidente :
Ce n’était pas une question de genre. Il faut des modèles qui désacralisent ces postes et qui montrent que c’est possible, qu’on a les capacités, qu’on a une énergie, un dynamisme et surtout un regard féminin qui est nécessaire. Oui c’est important de croiser les générations, mais c’est d’autant plus important de croiser les genres ».
Quelles évolutions dans les droits des femmes de 1955 à 2026 ?
Les avancées sociales en faveur des femmes et des agricultrices ont été longues, comme le déclare James Hogg, doctorant en sociologie du genre en élevage à IDELE et au laboratoire LISST, à travers une frise chronologique retraçant les événements marquants dans l'avancée des droits des femmes.
1955 : Lors du premier Recensement Général de l'Agriculture, 1 million de femmes actives deviennent « sans profession », faute de s’être déclarées agricultrices. Les femmes ne se considèrent pas comme professionnelles, ou leurs conjoints répondent être seuls agriculteurs sur l'exploitation.
1960 : Le modèle d’exploitation familiale à deux est promu, mais l'agricultrice reste "aide familiale". Le conjoint demeure le seul exploitant.
1965 : Indépendance des femmes au sein du couple. Toutes les femmes mariées peuvent travailler, ouvrir un compte et signer des chèques sans l'autorisation de leur mari.
1976 : Les agricultrices ont droit à un congé maternité, 67 ans après la mise en place de ce droit pour les salariées. Ses modalités sont cependant plus restreintes : il est de 14 jours pour les agricultrices contre 14 semaines pour les salariées.
1980 : Création du statut de « co-exploitante », permettant a la conjointe d’obtenir des droits dans la gestion administrative de l’exploitation.
1985 : Création de l'EARL : les conjoints peuvent s’associer. Les agricultrices bénéficient d'une première reconnaissance professionnelle et sociale.
1999 : Les femmes peuvent opter pour le statut de "conjointe collaboratrice", avec accord du chef d'exploitation (généralement le conjoint). Ce dispositif leur ouvre des droits sociaux : elles peuvent cotiser pour la retraite et sont assurées en cas d'accidents du travail et de maladies professionnelles. Ce statut ne donne droit ni à une rémunération, ni à des parts sociales dans l’entreprise.
2008 : Les agricultrices obtiennent un congé maternité de 16 semaines, identique à celui des salariées.
2010-2015 : Vers une reconnaissance totale de l'agricultrice : possibilité de s’associer entre conjoints à part entière.
2018 : Loi Schiappa, lutte contre les violences sexuelles et sexistes : création de l’infraction d’outrage sexiste.
2019 : L'agricultrice peut bénéficier d'indemnités journalières si elle ne peut pas se faire remplacer lors d'un congé maternité.
2022 : Limitation du statut de collaborateur à 5 ans pour restreindre les éventuelles situations de dépendance économique à l’égard du chef d’exploitation. Minimum fixé a 700 € pour les conjointes et aidantes familiales agricoles.
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« Se dire que ce n'est jamais suffisant »
« J’ai l’impression de voir défiler ma vie », affirme Marie-Andrée Luherne en écoutant ces dates. La Morbihannaise se remémore son enfance et sa première manifestation, en compagnie de sa mère, « j'étais encore gamine, c'était choquant, je voyais les journées que ma mère faisait, pour qu'au final elle ne soit pas reconnue. C'est quelque chose qui m'a marqué et qui m'a aussi incitée : je voulais faire ce métier, mais je n'allais pas le faire dans les mêmes conditions qu'elle, j'allais continuer à me battre pour que ça change, comme elle l'a fait ». Elle poursuit :
L’évolution se fera en mettant la barre toujours plus haute, en se disant que ce n’est jamais suffisant. Il faut aller plus loin. L’EARL était un progrès, mais ce n’était pas suffisant ».
La vie des jeunes femmes d’aujourd’hui sera-t-elle meilleure que celle de la génération de leurs parents ?
Près de 74 % des Français jugent essentielle l’atteinte de l’égalité entre les femmes et les hommes, dont 80 % des femmes contre 68 % des hommes.
À l’échelle mondiale, un peu plus de la moitié de la population (55 %) estime que les jeunes femmes auront une vie meilleure que celle de leurs parents. En France, cette perception est bien moins répandue : seuls 40 % des Français partagent ce point de vue. À l’inverse, 16 % des personnes interrogées dans le monde considèrent que leur situation sera moins favorable, pour 29 % dans l’Hexagone.
Et si plus de six Français sur dix considèrent que la progression vers l’égalité ne pourra être atteinte sans une plus grande représentation des femmes dans les postes de haut niveau dans l'économie et la politique, l'opinion n'est partagée que par 55 % des hommes contre 67 % des femmes.
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