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Marc Deschamps : "Le malaise paysan est autant sociologique qu'économique"

Marc Deschamps, directeur du CRCA et bientôt retraité, s'exprime sur les sujets qui interpellent aujourd'hui le monde agricole.

Marc Deschamps est officier du Mérite agricole et chevalier de la Légion d'Honneur.
Marc Deschamps est officier du Mérite agricole et chevalier de la Légion d'Honneur.
© C.R.

Baisse des prix, sécheresse, crise... le contexte est compliqué pour l'agriculture. Quelle est votre analyse sur le malaise des agriculteurs ?

Marc Deschamps, directeur général du Crédit agricole Centre France et vice-président du Ceser(1) :

"Le malaise paysan est autant sociologique qu'économique. Le changement de règles assez rapide au travers de la Pac, la suppression des quotas, la volatilité récurrente des prix agricoles... tous ces éléments nourrissent l'inquiétude des agriculteurs car ils complexifient leur gestion au quotidien. L'aléa sanitaire de la fièvre catarrhale ovine amplifie encore ce phénomène. Par ailleurs, l'administration française qui ne cesse de surévaluer les normes définies en amont par l'Europe contribue elle aussi à ce malaise. Nous avons l'exemple avec les installations d'ateliers porcins : le temps pour obtenir les autorisations administratives est multiplié par quatre en France par rapport à l'Allemagne. À cela, on peut ajouter l'arrivée de grands pays agricoles que sont les pays de l'Est et qui inquiètent les agriculteurs français par leur volonté de développer eux aussi leur agriculture. Le malaise paysan est également d'ordre économique : certes, il y a le problème des prix agricoles ; mais il faut aussi regarder la question des charges et la compétitivité des exploitations. Les charges sociales sont effectivement très élevées en France. Il faudrait s'y atteler et pas que dans le domaine agricole d'ailleurs... Dans nos départements ressortissants du Crédit agricole Centre France, les performances techniques des exploitations vont du simple au double et la rentabilité du simple au quadruple. Comment, avec une telle disparité, peut-on fixer un prix qui convienne à tous ? Il est important de regarder l'équilibre macro-économique du système. Ceci milite pour accentuer le travail technique et de gestion sur les exploitations. La France il y a quatre ans était deuxième exportateur de produits transformés. Aujourd'hui, nous sommes au sixième rang. Nous avons perdu des parts de marché. On a abandonné la production en France alors que l'Allemagne et les Pays-Bas ont pris les marchés avec des politiques manifestement plus efficaces. Mais personne ne s'en préoccupe. Pourtant c'est le nerf de la guerre."

"Réfléchir à la taille des exploitations"

 

Quels moyens le Crédit agricole met-il en place pour aider les agriculteurs à surmonter ce contexte?

M. D. : "Nous sommes présents pour tous nos clients qui ont des difficultés. Le traitement des dossiers se fait au fil de l'eau, individuellement avec chaque client. On parle de leurs problèmes, de leur situation personnelle et on recherche des solutions ensemble. Au vu des chiffres et analyses internes au Crédit agricole Centre France, nous évaluons à 5 % le nombre de nos clients agriculteurs qui sont en grandes difficultés et 5 % requièrent une attention particulière ; soit, au final, 10 % de nos clients agriculteurs qui exigent une vigilance renforcée. Les accidents de la vie (maladie, accident...) expliquent une partie de cette situation. Pour mémoire, nous avons en portefeuille 15 000 agriculteurs répartis sur les cinq départements (Allier, Creuse, Corrèze, Cantal et Puy-de-Dôme), soit 95 % de la population agricole sur cette même zone."

Le modèle agricole français n'est-il pas en train de changer ?

M. D. : "Le modèle de l'exploitation familiale à la française est de taille plutôt modeste... et il n'a pas vraiment changé depuis 40 ans. Mais qu'est-ce qu'une exploitation familiale aujourd'hui ? La taille est-elle un critère ? Je ne le pense pas. Les exploitations agricoles qui se sont agrandies ces dernières années ne sont pas forcément les plus mal loties aujourd'hui. Et puis tournons-nous vers des pays comme la Tchéquie, l'Ukraine, l'Allemagne... les surfaces y sont considérables. Nous devons mener une réflexion sur la taille des exploitations en France tout en étant bienveillants au maintien d'une agriculture équilibrée, variée et respectueuse de l'environnement."

L'Union européenne et la Pac en particulier sont de plus en plus décriées ; faut-il en avoir peur ?

M. D. : "Peur ce n'est pas le mot, mais inquiet peut-être. Et les agriculteurs le sont effectivement. La diminution des aides de la Pac est liée à ce que les gouvernements des États membres pensent que la part réservée à l'agriculture pèse trop lourd. Et puis l'entrée de nouveaux pays dans le cercle de l'UE implique automatiquement un rééquilibrage des aides au nom du principe d'égalité. Ces pays ont, de plus, un potentiel agricole important. Ce sont des concurrents ! Et donc au final, ceux qui ont le plus supportent davantage le rééquilibrage. Ce sont là les abus et perversions de la Pac qu'il faut corriger. Plus globalement, je comprends aussi l'inquiétude des citoyens face à une Europe qui n'a pas de vision claire à partager et qui n'a pas de projets social et économique dignes de ce nom."

(1) Conseil économique social et environnemental d'Auvergne.

Plus d'infos à lire cette semaine dans L'Union du Cantal.

Droits de reproduction et de diffusion réservés.

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